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CHAPITRE IX

Mortification. — Modestie. — Tempérance. — Nécessité de ces vertus. — Leur pratique.

— La première impression que fait l'idée de la mortification quand on ne la pratique guère et que l'on ne se sent pas disposé à la pratiquer mieux, c'est de regarder cette vertu comme peu obligatoire en stricte rigueur. Sans bien approfondir les choses en détail, on jette sur l'ensemble un coup d'œil vague, et les pensées superficielles que ce coup d'œil fait naître peuvent se résumer ainsi ; La mortification est assurément quelque chose de fort estimable ; c'est la vertu des saints et des âmes avancées dans la perfection; elle conscilh comme très-utiles des pratiques admirables, mai* elle en ordonne fort peu comme nécessaires.

De ce mauvais principe on tire cette conséquence du moins en pratique, que la mortification est une vertu de subrogation dont on peut se passer sam compromettre essentiellement l'affaire du salut ce qui est une erreur très-grave.

Qu'il y ait des pratiques de mortification qui prises isolément, ne soient pas obligatoires sut gravi, c'est ce que personne ne s'avisera de contester; mais que tout ce que la mortification prescrit, soit de même nature que les pratiques isolées dont nous venons de parler ; que la mortificatioi elle-même, considérée dans l'ensemble des réfor-

mes qu'elle opère, des passions qu'elle enchaîne, des plaisirs qu'elle modère, des sens qu'elle captive, de la chair qu'elle combat, ne soit pas une vertu obligatoire, nécessaire, absolument indispensable au chrétien et surtout au prêtre, c'est, nous le répétons, une erreur capitale ; c'est un démenti formel donné à Jésus-Christ, à l'Evangile, à l'Église, aux saints de tous les siècles, c'est-àdire à tout ce qu'il y a de plus vénérable au monde en fait d'autorités.

— Au reste, pour se convaincre de ce qui vient d'être dit, il suffit de voir quelle est la nature, quel est l'objet de la mortification. Elle ne se propose rien moins que de rendre en quelque sorte à l'homme l'heureux état de justice originelle où il était avant sa chute. Dieu, dit la Sainte-Écriture, l'avait fait choit. Il ne connaissait point ce qui s'est appelé, depuis la catastrophe, dérèglement, vice, défaut, etc. L'appétit obéissait à la raison, la raison à Dieu : tout était dans l'ordre. Or le péché originel a tout bouleversé ; il a détruit ces rapports intimes et naturels qui existaient entre Dieu et l'homme ; ce n'est pas tout : il a mis l'homme en état permanent de lutte contre lui-même par la perturbation profonde du merveilleux accord qui se trouvait entre les parties constitutives de son être : malheur effroyable, qui arrachait des gémissements douloureux au grand Apôtre, et qui lui faisait dire : « Je suis devenu charnel et vendu au » péché, à tel point que je ne comprends pas ce » que je fais ; car le bien que je veux, je ne le » fais point, et le mal que je ne veux point, je le

» fais avec facilité ; » Carnalis sum, ventmda sue pcccato. Quod enimopcror, non intelligo. h cnim quod vola bonum, hoc ago ; scd quod odi n lum, illud facio.

En ce triste et désolant état, que fait la moi fication chrétienne ? Elle répare des ruines, ( rétablit un édifice foudroyé, elle remédie, aut; que la chose est actuellement possible, à tous désordres que le péché originel a produits di l'homme, en assujettissant de nouveau les facul inférieures aux supérieures, l'appétit à la raiï et la raison à Dieu. La mortification, sous un c tain rapport très-exact, est donc comme une coude création de l'homme moral, ou, selor belle expression d'un pieux auteur, un supplém de la justice originelle.

Quant à son absolue nécessité, il faut, si on rejette, rejeter en même temps l'Évangile, qui fait le fond même du christianisme, et qui ne ce de rappeler son étroite obligation, comme il aisé de s'en convaincre à chacune de ses page Yœ vobis divitibus, quia habetis consolationem c tram; vse vobis qui saturati estis, vœ vobis qui ri fis.. . Beau qui lugent. . . beati qui nunc fletis. . . D\ bat ad omnes : Si quis vult post me ventre, abne semetipsum, et tollat crucem suam quotidiè, et quatur me... A diebus Joannis Baptistae, regm cœlorum mm patitur, et violenti rapiunt Mut Intrateper angustam portam, quia lata porta et sÀ tiosa via est quœ ducit ad perditionem... Nisi g, num frumenti cadens in terram mortuum fue> ipsum solum manet. Si autem mortuum fuerit, m tum fructum affert. , .

Et non-seulement la doctrine de Jésus-Christ, consignée dans L'Évangile, nous démontre la nécessité de la mortification, mais, joignant l'exemle au précepte, que fait cet adorable Sauveur penant les trente-trois années qu'il passe sur la terre, i ce n'est de pratiquer lui-même avec la plus sulime perfection la mortification qu'il nous prêche, tel point que le grand Apôtre semble résumer la ie perpétuellement mortifiée de son divin Maître ans ces deux mots : Christus non sibi placuit, — Unniliavit semeptipsum ; ce qui lui fait formuler ctte sentence éminemment chrétienne : Qui Christi mt, carnem suam crucifixerunt cum vitiis et conçuiscentiis suis.

Quel est donc notre devoir en présence de tels nseignements, sinon de mettre fidèlement en praique la recommandation pressante que nous fait o prince des Apôtres : In hoc vocati estis, quia et '/tristus passus est pro nobis, vobis relinquens exemrtum, ut sequamini vcstujia cjus ?

— Indépendamment de la double autorité tirée e la doctrine et des exemples de Notre-Seigncur ésus-Christ, ne suffit-il pas de rentrer un instant n nous-mêmes pour voir que, faisant le mal par ticlination, et ne faisant le bien que par effort et ontrainte, c'est-à-dire par mortification, nous seons nécessairement entraînés au mal, si la mortiication ne nous prête continuellement son appui? tous avons beau faire, la lutte est engagée ; l'esrit et la chair sont aux prises : Caro enim, dit Apôtre , concupiscit adversùs spiritum , spiritus utern adversùs canton. 11 faut nécessairement que

nous prenions parti pour l'un ou pour l'autre ; faut que nous soyons , sans mortification , c homme terrestre qui végète languissamment si la terre : Primus homo de terra tcrrenus ; ou qi nous soyons cet homme tout céleste qui, par mortification, n'est en rapport qu'avec le ciel Secunclus homo de cœlo cœlestis. Que faire doi dans cette alternative ? Obéir à Dieu, qui nous di Arme-toi contre toi-même ; tiens tes sens en brid subjugue tes passions, fuis les occasions dang reuses. arrache et détruis tes mauvais penchant tes défauts et tes vices, et remplace-les par des verti solides : Constitui te hodic ut evellas et dcstruas. vt xdifices et plantes. Or, faire tout cela, cst-i faire des choses simplement conseillées? Et faii tout cela, qu'est-ce autre chose que pratiquer ! mortification que l'Évangile nous commande?

— Mais si tout ceci s'applique au simple fidèli quel qu'il soit ; si la loi de la mortification pè; sur lui de tout son poids par cela seul qu'il e chrétien, soumis à l'Evangile, quel surcroit d'< bligation pour le prêtre qui est, par état, le doctei de cet Évangile, et qui, à l'exemple de son div Chef, doit toujours pratiquer avant d'enseigner Cœjjit faccrc et docere !

<( 11 y a pour l'homme, dit saint Liguori, dei; » sorles de vie : la vie des anges qui s'étudient » ne faire que la volonté de Dieu, et la vie d< » brutes qui ne songent qu'à satisfaire leurs sen » Si l'homme accomplit en tout la volonté divin» » il devient un ange ; s'il ne satisfait que ses sen » il prend place parmi les brutes. »

D'après celte doctrine si nettement exposée, que fera le prêtre, Lui qui est l'ange de la terre parla suréminence de son sacerdoce ? Uemeurera-t-il ange, ou deviendra-t-il brute ? Sa conduite à l'égard de la vertu que nous allons traiter décidera cette question.

Pour la connaître, cette conduite, venons maintenant au détail des divers points qu'embrasse la pratique de la mortification.

On peut dire avec vérité que l'exercice de cette vertu est aussi étendu que sa pratique est nécessaire. Cela se conçoit : puisque la mortification a pour objet la réforme complète et radicale de la nature humaine, et puisque le péché originel a totalement déformé et vicié cette nature, il est évident que la mortification, qui a pour mission de la restaurer, doit nécessairement embrasser l'homme tout entier. De là cette mortification intérieure et extérieure que nous connaissons tous et qui frappe à la fois l'esprit et le corps de l'homme, parce que l'un et l'autre ont besoin de réforme.

Essayons donc de nous disséquer, de nous anatomiser, si Ton peut, ainsi parler ; considéronsnous pièce à pièce, et voyons très-exactement ce que nous sommes en fait de mortification.

— Nos pensées. Que nous dit la mortification par rapport à ces innombrables pensées dont notre esprit est perpétuellement rempli ? Elle nous dit que nous pouvons pécher mémo mortellement, par pensée ; que sur certaines matières il n'en faut qu'une seule volontairement entretenue pour donner la mort à l'àme et faire d'un saint an réprouvé. Elle nous dit que les pensées sont les premiers germes m. 13

des actions mauvaises. Elle nous dit que les pensées vaines et frivoles favorisent toujours quelque mauvais penchant, et par conséquent prédisposent et conduisent au péché. Elle nous dit que ces pensées vaines sont toujours, pendant qu'on les retient, la cause d'une perte de temps qui pourrait être beaucoup mieux employé à réfléchir sur des choses utiles et sérieuses. Elle nous dit enfin que cette multitude de pensées futiles est une pépinière de distractions dont l'importunité se fait péniblement sentir au temps des exercices spirituels, distractions qui, jetant L'âme dans un état habituel de froideur et de sécheresse, la dégoûtent de la prière et la privent des grâces abondantes qui y sont attachées.

De tout cela la mortification conclut que nous devons combattre sans relâche ces diverses pensées, puisqu'elles sont toutes, — ou criminelles, — ou dangereuses, — ou frivoles. Elle Areut que, de propos délibéré, nous ne les fixions point dans notre esprit, mais que nous les remplacions par des pensées graves, utiles, pieuses et vraiment dignes d'un prêtre.

Est-ce ainsi que nous nous conduisons ? sommes-nous mortifiés dans nos pensées ? n'en roulons-nous point des multitudes dans notre esprit, qui n'ont absolument aucun but d'utilité ? Cela ne nous arrive-t-il pas fréquemment et quelquefois des heures entières ? Quelle est la nature de nos pensées quand nous sommes seuls, dans notre chambre ou ailleurs ? La mortification na-t-elle rien à combattre, à réformer ou à remplacer dans notre esprit relativement aux pensées qui l'occupent ? Tout est-il en règle à cet égard ? Dieu est-il con-

tout, le sommes-nous nous-mêmes ? La conscience nous dit-elle que tout est bien, et que, sur ce point, nous sommes vraiment prêtres et saints prêtres ? Bénissons Dieu s'il en est ainsi, et poursuivons notre enquête.

— Nos désirs. Le désir est une pensée, mais toute pensée n'est pas un désir. On peut penser à des frivolités sans rien désirer d'une manière déterminée. Le désir enchérit donc beaucoup sur la simple pensée.

Les désirs, quel vaste champ à exploiter pour la mortification! Commeles pensées, tout ce qui, en fait de désirs, n'est pas bon, utile, pieux, conforme à la volonté de Dieu, est nécessairement ou frivole, ou dangereux, ou criminel, et doit par conséquent tomber sous le glaive de la mortification.

Voulons-nous nous connaître et nous connaître à fond? Voyons ce qui fait la matière, l'objet de nos désirs habituels et surtout de nos désirs les plus vifs.

Le saint prêtre concentre tous ses désirs sur ces trois points : — La plus grande gloire de Dieu, — la sanctification du prochain, sa sanctification propre. Tout désir qui ne converge pas directement ou indirectement vers l'un de ces points est vigoureusement combattu dès qu'il est aperçu. C'est la mortification qui a mis le saint prêtre en cette heureuse disposition ; c'est la mortification qui l'y maintiendra.

En est-il ainsi de nous ? Examinons. Désironsnous quelque chose? Oui, nécessairement; quel est l'homme qui soit sans désirs? Or donc, sans nous flatter, quoi est l'objet de nos désirs ? Ne désirons-

nous point une vie longue plutôt qu'une vie sainte, — un poste éclatant en échange du modeste emploi qui nous est échu, — du plaisir et du bien-èlre sans compensation de peines ni d'incommodité quelconque, — un ministère brillant plutôt que solide et profitable au prochain, — un surcroît do pénitents plutôt que la sanctification du petit nombre dont nous sommes chargés, — un peu d'encens profane pour prix de nos élégantes prédications, plutôt que le salut des âmes par des prédications simples, instructives et pieuses ? Ne désirons-nous point des succès sans revers, des victoires sans combats, des avantages temporels sans motifs légitimes, des travaux selon nos goûts, des joies sans amertumes, des applaudissements sans critiques, une vie douce, tranquille, commode, sans agita 'ion, sans inquiétude, sans humiliation, sans croix d'aucune nature, c'est-à-dire, si nous y pensons bien, une vie tout opposée à celle du divin Sauveur dont nous tenons la place, une vie, dit Bourdaloue. que les saints, et les hommes apostoliques surtout, auraient abhorrée ?

Quel travail pour la mortification, si nous la chargeons d'exterminer ces vains désirs et de les remplacer par les désirs fervents du saint prêtre !

— Xos jugements. Qui pourrait dire le désordre que le péché originel a produit dans la partie la plus intime de notre être, relativement à cette opération de notre esprit que nous nommons jugement ?

Prononcer au-dedans de soi sur ce qui est et ce qui n'est pas, — sur ce qui est vrai et ce qui est

faux, — sur ce qui est bon et ce qui est mauvais, et sur tous ces points savoir douter quand il faut douter : voilà, dit Bossuet, les opérations d'un bon jugement. Voilà ce que nous ferions avec facilité, ou plutôt ce qui se ferait comme de soi-même, si nous étions encore dans l'ancien état de rectitude originelle, ou si la mortification chrétienne nous avait rendu cette rectitude, autant que la chose est aujourd'hui possible.

Au lieu de cela, que d'erreurs, que d'illusions !

Avant de juger de quoi que ce soit, nous devrions être attentifs, examiner, peser, considérer le pour et le contre : nous croyons faire cela, mais par le fait nous ne le faisons point ou nous le faisons mal, et faute d'attention sérieuse et convenable, nous inclinons nos jugements du coté qui nous flatte.

Pour bien juger, nous devrions prendre le temps nécessaire pour asseoir solidement notre jugement. Nous n'en faisons rien ; nous jugeons avant de connaître ; l'orgueil, la précipitation, l'impatience, la prévention nous entraînent et nous égarent.

Pour bien juger, nous devrions constamment avoir quelque solide principe de foi pour règle de nos jugements. Nous le faisons pour les mitres, nous leur donnons ce conseil en chaire, au saint tribunal et ailleurs, et ce conseil, nous ne le suivons pas toujours pour notre propre compte.

Pour bien juger, nous devrions faire la part delà faiblesse de notre esprit, et croire que nous pouvons errer. Nous convenons de ce principe, mais l'entêtement à soutenir notre opinion prouve clairement que nous nous croyons souvent infaillibles.

Voilà les principaux égarements que prévient la mortification quand on la prend pour conseillère. Quoi de plus sage, de plus humble, de plus réservé, de plus éminemment raisonnable et chrétien que le jugement des saints ! En fait de jugement, leur principe fondamental est que la raison de Dieu domine la raison de l'homme, et que, quand la première a prononcé, la seconde doit se soumettre. Ce principe posé, ils se disent: Le jugement de Dieu, voilà donc la règle de mon jugement ; en ce cas, ouvrons l'Évangile. Ils Fouvrent, et ils considèrent quels étaient les jugements de Jésus- Christ sur la vie, sur la mort, sur la terre, sur le ciel, sur je péché, sur la vertu, sur la pauvreté, sur les richesses, sur la joie, sur les larmes, et sur tous les détails de la vie chrétienne; puis, quand ils voient clairement ce que pense Jésus- Christ sur ces grandes matières, ils mortifient leurs jugements propres et acquiescent . sans l'ombre d'une réserve à ceux de leur divin Maître.

Imitons-nous cette sage conduite ?

Nous engageons nos pieux lecteurs à s'adresser cette question en face du chapitre cinquième de saint Mathieu, au commencement duquel se trouvent les huit Béatitudes que Bossuet appelle avec tant de raison l'abrégé de toute la doctrine chrétienne. Demandons-nous sérieusement à nous-mêmes, après chaque béatitude, si, comme les saints, nous la croyons fermement, et si, à son égard, notre jugement et le jugement de Jésus-Christ sont parfaitement identiques. Si par hasard nous trouvions entre ces deux jugements quelque désaccord, hàtons-nous d'appeler la mortification à notre aide,

car c'est elle qui doit imposer silence a notre sotte raison et la soumettre humblement à la raison de Dieu.

— Notre imagination. Nous connaissons ses folies et les pitoyables égarements dont elle est le principe, quand on l'abandonne à son activité fougueuse et déréglée. Est-elle mauvaise en elle-même? Nullement. Elle est une faculté de l'âme très-brillante et très-noble ; par elle nous nous représentons des scènes, des images, dès tableaux, tantôt sombres, tantôt riants, dont nous pouvons faire un utile et saint usage dans nos méditations, dans la composition de nos discours, dans nos catéchismes même, pour rendre nos explications frappantes et sensibles. Mais à côté de ces avantages, que de frivolités ! que d'illusions et d'inepties î

C'est cette faculté de Fàrne que le démon détruisit tout particulièrement chez nos premiers parents. Par le vain et faux prestige de tableaux enchanteurs, il leur montra le bonheur dont ils jouiraient quand ils seraient comme des dieux : Eritis sicut d'à. Or c'est le même tentateur qui nous attaque avec la même arme.

Quand il nous montre, par exemple, la splendeur d'un poste plus élevé et les divers avantages dont nous jouirons si nous y parvenons, c'est à notre imagination qu'il s'adresse ; et si la mortification ne rectifie pas les choses, l'orgueil nous enfle; le désir de ce poste brillant que nous avons en perspective nous séduit ; tout notre intérieur est en désordre ; et pour courir après un emploi que nous n'obtiendrons peut-être jamais, nous négligeons

les importantes fonctions de celui dont nous sommes chargés.

Quand, au temps de la prière, une succession de tableaux chimériques occupe et distrait notre esprit, c'est encore l'imagination qui nous égare et nous dérobe le fruit de ce pieux exercice.

Quand mais nous sentons piqués, offensés d'un mot ou d'un acte, dit ou l'ait peut-être sans aucune intention mauvaise, et que nous les examinons sous leur plus mauvais jour, c'est encore l'imagination qui rappelle ce mot, qui reproduit cet acte avec leurs circonstances les plus défavorables et les plus propres à nous indisposer contre celui d<»nt nous croyons avoir juste sujet de nous plaindre.

Quand nous jetons un sombre coup d'œil sur l'avenir, et que notre àme, naturellement triste, devient plus triste encore parce qu'elle se représente des accidents qui restent fort souvent à l'état de chimères, c'est encore l'imagination qui nous jette dans ce nouveau fonds d'ennui, d'inquiétude et de mélancolie si nuisible à l'âme et si préjudiciable aux fruits du divin ministère.

Quand nous prenons une indisposition légère pour une maladie grave ; quand nous regardons comme nécessaires des précautions minutieuses qu'aucune raison sérieuse ne motive, et que nous nous rendons presque inutiles à force de diminuer la dose de travail dont nous sommes réellement capables, c'est encore l'imagination, mise en jeu par l'ennemi de tout bien, qui paralyse les œuvres de zèle que nous pourrions entreprendre.

Quand, entraînés dans un sens tout opposé, nous nous formons d'avance des joies, des plaisirs, des

applaudissements, des succès, et toute une série d'événements heureux que nous voyons en quelque sorte se dérouler actuellement sous nos yeux, et qui peut-être, hélas ! n'existeront jamais que dans nos idées, c'est encore l'imagination qui nous agite et nous distrait par ses folies, en attendant qu'elle nous abatte parles déceptions qu'elle nous ménage.

Quand nous cédons aux élans de notre verve dans la composition de nos discours, c'est encore l'imagination qui très-souvent nous égare. Que de fois ne s'exerce-t-elle pas aux dépens du jugement ! Si ce dernier ne corrige pas sa frivole compagne, s'il ne la tient pas dans de justes limites, elle croira faire merveilles, et ne fera dire que des sottises. Les discours composés sous son influence, et presque sous sa dictée, seront pleins d'images, mais vides de choses; ils auront un certain éclat, mais un éclat qui éblouira quelques esprits légers et fatiguera tous les autres.

Nous n'en finirions point si nous énumérions ici tous les maux que produit l'imagination quand on l'abandonne à elle-même. Qui préviendra ses dangereux écarts, si ce n'est la mortification qui, nous faisant recourir sans cesse à la vigilance, à la prière, aux inspirations d'une raison éclairée et d'une foi solide, nous introduira dans la voie de la divine sagesse?

— Nos passions. À ce mot, nous nous représentons tout à l'heure des ennemis furieux , des combats à outrance, de brillantes victoires ou d'humiliantes défaites.

« Le combat contre les passions, dit le Père nr. 15.

» Nepveu, est le principal exercice de la mortifica-

» tion chrétienne : il doit être ardent pour ne point » se rebuter des difficultés ; continuel, pour ne pas » laisser passer de jour ni même d'heure sans s'y » appliquer, de sorte que la devise d'un véritable » chrétien doit être cell inl Paul : Quotidiè

» morior;... enfin il doit être constant pour ne finir y> qu'avec la vie, puisque tant que nous vivrons, nous » aurons toujours dans nous des ennemis à com- » battre. Toutedévotion (pesons bien ceci quinabou- » lit pas là est un amusement ou une illusion. »

Malheureusement nous ne sommes peut-être pas tous bien convaincus de cette vérité, ou si nous l'admettons en spéculation, nous l'oublions en pratique. Ce qui nous trompe en ce point, c'est que nous regardons comme vaincues, comme détruites et anéanties, des passions qui ne sont quelquefois que cachées, déguisées, ou légèrement restreintes dans leur exercice. Quand nous pensons aux ravages qu'elles opéraient en nous au passé, et quand nous voyons que ces grands ravages n'ont plus lieu, nous ouvrons notre âme à une douce confiance ; et ce qui augmente notre confiance, c'est ce fonds de détermination où nous sommes de ne nous replonger jamais dans nos anciennes misères. Les choses étant ainsi, pourquoi trembler? pourquoi veiller sans cesse ? pourquoi s'assombrir par l'exercice continuel d'une mortification gênante? Pourquoi, chers confrères? Parce qu'il est crit : Vigilate et o rate, ne intretisin tentationem. — Quod vobis dico, omnibus dico : Vigilate. — Qui stat, vident ne codât. — Sobrii estote et vigilate, quia adversarius vester diabolus tanquam leo rugiens circuit

■ quaerem quem devoret. — Cum nie tu et tremorê

vestram salutem operamini. Pourquoi trembler ? pourquoi se mortifier? Parce que nous ne sommes pas plus parfaits que saint Paul qui tremblait pour lui-même, et qui se mortifiait avec sévérité, non pas pour pratiquer un exercice de perfection, entendons-le bien, mais pour dompter une chair rebelle qui pouvait à chaque instant le transformer en réprouvé, tout saint qu'il était : Castigo corpus meum et in servitutem rédigé : ne forte cùm aliis prœdicaverim, ipse reprobus efficiar.

— Nous aimons à nous représenter nos passions comme détruites, parce que la mortification nous fait peur, et que les joies de la victoire nous plaisent beaucoup mieux que les violences du combat ; mais, hélas ! sont-elles donc réellement détruites, nos passions, et n'est-il pas vrai de dire quelles sont plutôt assoupies qu'éteintes? Jugeonsen par quelques réflexions.

Nous ne voudrions pas nous abandonner aux scandaleux éclats d'une violente colère; c'est vrai : mais si nous nous permettons, à la moindre occasion, des brusqueries, des impatiences, des vivacités, des paroles plus que sévères, pouvons-nous dire que la passion de la colère est éteinte dans notre âme?

Nous ne voudrions pas nous ériger en ambitieux déclarés, ni mettre au service de notre ambition des moyens méprisables, nuisibles à des concurrents, et réprouvés par la raison et par la foi ; c'est bien vrai : mais si nous désirons par vanité l'estime de nos supérieurs, si nous soupirons après

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l'honneur d'un poste éclatant, si nous recherchons

les éloges, si la moindre humiliation nous abat, pouvons-nous dire que la passion de la vaine gloire est éteinte dans notre âme?

Nous ne voudrions pas assurément imiter l'avare qui meurt de faim sur des tas d'or, et vit comme le plus pauvre des pauvres dans l'appréhension de la pauvreté qu'il redoute et qui n'arrive jamais ; c'est très-vrai : mais si nous thésaurisons nousmêmes, si notre bourse est sourde aux plaintes de l'indigent ; si les bonnes œuvres languissent auprès d'un coifre qui pourrait les rendre florissantes ; si nous avons autant de bonheur à recevoir que de peine à débourser, pouvons-nous dire que la passion de l'avarice est éteinte dans notre âme?

Nous ne voudrions pas, commodes joueurs effrénés, nous exposer à une ruine complète pour satisfaire l'ardeur impétueuse qu'inspirent l'amour du jeu et l'appât du gain : c'est très-vrai encore : mais si le jeu a pour nous des charmes, si nous nous y livrons avec un vif plaisir, si nous lui consacrons très-fréquemment les longues heures que réclame un ministère en souffrance, pouvons-nous bien dire que la passion du jeu est éteinte dans notre âme?

Nous ne voudrions pas très-certainement scandaliser les peuples par des immoralités indignes du sacerdoce, c'est vrai, c'est très-vrai : mais si nuis sentons en nous un cœur sensible, une chair rebelle, une imagination vive, une inclination naturelle à des attachements innocents sans doute, mais qui pourraient si aisément cesser de l'être, pouvons-nous dire que la plus dangereuse des passions soit éteinte clans notre âme?

■ En parcourant ainsi toutes les passions, ne levons-nous pas voir et avouer même, si nous sommes sincères, que nous sommes à deux pas iu brasier, ou plutôt que nous le portons en nousmêmes, et que si la mortification ne nous vient berpétuellement en aide, il ne faudra qu'une occasion, qu'une imprudence, qu'un moment de distraction ou de vertige, pour faire une de ces fchutes qui précipitent le prêtre du sommet de la (gloire dans le profond abîme de l'abjection?

— Notre volonté. Tout le bien que l'homme lopère et tout le mal qu'il commet, tirant leur mérite et leur démérite de l'exercice de sa volonté, il est clair que c'est surtout de ce côté que la mortification doit se tenir en garde.

La mortifions-nous , cette volonté , qui d'ellemême incline beaucoup plus vers le vice que vers la vertu? Examinons.

Une volonté mortifiée renonce à ses inclinations les plus naturelles quand elles sont contraires à la loi de Dieu ou qu'elles mettent obstacle à la perfection. La volonté immortifiée, au contraire, veut avant tout se satisfaire, et si quelquefois elle veut un sacrifice, c'est moins à la volonté de Dieu qu'elle le fait, qu'aux châtiments éternels dont il menace. Ce qui le prouve, c'est que quand elle voit qu'une demi-révolte n'attirera point ces châtiments, elle suit sa mauvaise inclination sans scrupule.

Une volonté mortifiée n'entretient point de vains, de frivoles désirs ; ceux-là mêmes qui sont dans l'ordre, elle s'applique à en modérer l'empressé-

nient et la vivacité, disant avec saint François <1< Sales : Je désire pou de chose, et le peu que je désire je le désire bien peu. La volonté immortifiée, ai contraire, fortifie ses désirs au lieu d'en diminue] l'intensité, et non-seulement elle les entretient, mais elle poursuit sans relâche les divers moyens de les réaliser : or, comme elle échoue fréquemment, il en résulte du trouble, de l'agitation, de rabattement et une sorte d'incapacité pour le bien

Une volonté mortifiée voit dans la volonté des supérieurs la volonté de Dieu même ; la moindre désobéissance est à ses yeux une révolte, et jamais elle ne s'en rend coupable, quelque légère que soit la chose commandée. Une volonté immortifiée, au contraire, élude la volonté des supérieurs, échappe par mille biais à ce qu'ils prescrivent, justifie sa conduite oblique par des raisons qui ne sont pas même spécieuses et qui ne trompent que ceux qui veulent être trompés.

Une volonté mortifiée, non-seulement ne redoute point, mais regarde comme très-avantageux k lien si salutaire dune règle précise qui la dirige en tout et prévient ses écarts. Une volonté immortifiée, au contraire, ne peut s'accommoder d'aucune entrave : l'assujettissement à un règlement, si peu sévère qu'il soit, est pour elle un joug insupportable. Le caprice, l'indépendance, le désordre, la liberté sans contrôle, voilà ce qui lui plaît.

Une volonté mortifiée, enfin, se fait un. plaisir et même un devoir de céder non-seulement à la volonté des supérieurs, mais encore à celle de tout le monde, quand la gloire de Dieu ou les intérêts du prochain le permettent. Une volonté immor-

tifiéo, au contraire, veut opiniâtrement ce qu'elle veut. Jamais de sacrifice à la paix, à la charité^ à la douceur ou aux bienséances sociales. L'entêtement, voilà sa vie ; triompher de toute volonté qui lui résiste, voilà sa gloire.

Jugeons par ces récries sinotre volonté subit les lois de la mortification, on si elle a le malheur de s'en affranchir.

— Notre cliair. « Chez nous, disait un géné- » reux martyr de Lyon, l'àme commande et le » corps obéit. » Celui qui pourrait parler ainsi de lui-même avec vérité, serait mortifié selon la chair. Caro concupiscit odvcrsùs spiritum, nous dit saint Paul. Qui ne connaît ce perpétuel combat de la chair contre l'esprit? La première n'a que des appétits sensuels, elle incline sans cesse vers le matériel, les passions les plus grossières satisfont ses instincts. L'esprit, au contraire, tend de luimême vers des jouissances intellectuelles conformes à sa nature, et quand surtout il es! éclairé des pures lumières de la raison et de la foi, il prend en dégoût les fausses joies de la terre et ne soupire qu'après les biens solides que Dieu lui propose. Mais quand il subit les funestes influences ou plutôt la honteuse servitude de la chair, alors il semble qu'il devienne tout charnel lui-même ; les joies delà vertu ne sont plus ses joies; les vérités de la foi ne sont plus la matière de ses méditations habituelles. Il est esclave, la chair l'a subjugué, c'est elle qui domine.

Voulons-nous savoir si, chez nous, la chair est soumise à l'esprit, ou si elle a usurpé une partie

de l'autorité qu'elle ne doit jamais exereer? Examinons.

Puisons-nous nos joies les plus douces dans le service de Dieu et la pratique de nos saintes obligations?

Est-ce là que nous sommes vraiment heureux, et hors de là nous trouvons-nous dans un état de gène et de malaise?

Aimons-nous les jeux, les festins, les assemblées bruyantes, les curiosités vaines et tout ee qui llatte la partie corporelle de notre être? Saisissonsnous avec ardeur toutes les occasions qui se présentent de nous procurer des satisfactions de cette nature ?

Nos entretiens eux-mêmes n'annoncent-ils point que les jouissances matérielles ont pour nous plus de douceur que les spirituelles? Parlons-nous souvent et avec chaleur des premières, parlons-nous rarement et froidement des secondes?

N'aimons-nous pas beaucoup mieux des visites frivoles et des récréations excessives, que des travaux sérieux, que des études utiles aux peuples et à nous-mêmes ?

Ne trouvons-nous point que les heures fuient avec rapidité quand notre chair se satisfait, et qu'elles s'écoulent avec une insupportable lenteur quand nous sommes en prière ?

Si, à ces diverses questions, nous sommes obligée de faire de tristes réponses, hàtons-nous d'aller chercher dans la mortification le remède à la sensu dite qui nous gagne.

— Nos son:. Voilà, nous le savons bien, les ave-

nues du démon, les puissants auxiliaires des passions, les larges portes où se précipite le péché, portes toujours ouvertes si la mortification ne les tient fermées. Que n avons-nous pas dit, que ne disons-nous pas tous les jours à nos auditeurs dans la chaire, à nos pénitents au saint tribunal sur les dangers auxquels ils s'exposent en donnant à leurs sens la liberté dont ils sont si avides ! Ces salutaires avis, ces leçons si sages, les suivons-nous nous-mêmes?

Nos yeux sont-ils toujours conduits et gouvernés par la modestie? vivons-nous à leur égard dans une crainte habituelle, nous rappelant les deux crimes énormes qu'un seul regard fit commettre à David, tout appuyé qu'il était du secours de Dieu?

On voit quelquefois des prêtres qui, sans intention mauvaise assurément, mais avec une légèreté dangereuse et peu édifiante, n'ont aucune retenue dans leurs regards. Ils veulent voir tout ce qui les entoure, rien ne leur échappe ; confiants en euxmêmes, ils arrêtent leurs yeux, sans le moindre scrupule, sur certains objets que des laïques pieux se reprocheraient de regarder. Cette immodestie, outre le danger qui l'accompagne, contrastant avec la sainteté qu'on sait devoir être l'apanage du prêtre, scandalise les fidèles qui en sont témoins ; et autant ils ont d'estime pour le prêtre timide, réservé, modeste dans ses regards, autant ils en ont peu pour celui qu'ils voient habituellement si peu mortifié sous ce rapport.

— Le sens de Youïe est encore très-souvent l'occasion d'une multitude de péchés. Modérons-

nous l'empressement naturel que nous avons d'à] prendre les nouvelles et les bruits qui circulent Recueillons-nous avec avidité ce que nous enter dons? Ne laissons-nous point voir cette avidit< et ne stimulons-nous point par là ce désir qn l'on a de nous raconter une foule d'inutilités qi remplissent notre esprit de bagatelles et, par suiti de distractions au temps de la prière? Ne prove quons-nous pas même ces récits frivoles, et n'a lons-nous point, par pure oisiveté, passer de loi gués heures auprès des personnes légères qui n'oi de goût que pour des futilités de cette nature X'cïiteiulons-riouspas même quelquefois des chose dont la charité se lient offensée, et au lieu de coi per court à de telles confidences quand nous 3 pouvons, ou de montrer du moins notre impre Dation par un silence expressif, ne faisons-non pas voir que de telles conversations nous intére: sent et nous amusent ?

Nous savons bien que le saint prêtre, le prêti mortifié fait exactement le contraire de ce qui viei d'être dit : imitons donc, puisque nous devons èti saints nous-mêmes, l'édifiante modestie et la eh* ritable réserve dont il nous donne l'exemple.

— Le tact est incontestablement le plus délic< et le plus impressionnable de tous nos sens. San doute, nous ne voudrions jamais nous permettra en ce point, ce que réprouve la sainte vertu ci chasteté. Mais sans aller jusqu'aux excès qu'ell condamne, ne pourrait-on point nous reproche quelques légèretés malséantes soit envers non mêmes, soit envers les autres? Un grand fonds d

gaieté, un épanchement naturel, une immortifi cation générale, une familiarité qu'on croit autoi par des liaisons d'enfance font quelquefois faire de petites imprudences qui ne sont pas toujours sans un certain danger, surtout quand la conscience est peu délicate et la piété peu solide.

Quelque bien affermie que soit la sainte chasteté dans notre âme, elle n'est certainement pas plus inébranlable que celle de tant de saints qui, comme l'innocent Louis de Gonzague, non-seulement ne se permettaient jamais ce qui vient d'être dit, mais n'arrêtaient pas même leur vue sur leurs propres sœurs ou leur propre mère.

On dira peut-être que c'est un pieux excès qui ne saurait-être proposé comme une règle rigoureuse. Sans vouloir discuter sur ce point , nous dirons seulement qu'en agissant ainsi on devient saint, et qu'en agissant autrement on aboutit souvent à d'affreux abîmes.

— Mais que dirons-nous de la langue et des ravages qu'elle opère quand on l'abandonne à l'intempérance dont elle est susceptible? « Celui qui ne )> pèche point en paroles , nous dit l'apôtre saint » Jacques, est un homme parfait qui peut tenir » tout le corps en bride.... La langue est un feu. » (l'est un monde d'iniquités ; elle n'est qu'un de » nos membres, et elle infecte tout le corps, elle » enflamme tout le cours de notre vie, et elle est » elle-même enflammée du feu de l'enfer.... Elle » est un mal inquiet et intraitable, elle est pleine » d'un venin mortel. »

Quelles expressions énergiques ! c'est l'Esprit

saint qui les emploie pour nous détourner des maux incroyables que les excès de langue opèrenl tous les jours.

Que nous dit la conscience sur ce point capital ' Ne sommes-nous point des prêtres grands parleurs parlant toujours plus et plus haut que personne dans les conversations? Ne parlons-nous point ave< légèreté, blessant par nos discours l'humilité, 1; douceur, la charité, la modestie, peut-être même par mé garde, la plus belle de toutes les vertus? No$ imprudences de langage n'ont-elles point quelquefois des suites très-fàcheuses, et ne sont-elles pas h source de bien des peines que nous nous attirons à nous-mêmes par des rapports exagérés, par de* révélations indiscrètes , pur des railleries caustiques et envenimées ?

Quel immense intervalle entre un prêtre qui se conduirait de la sorte, et ce prêtre pieux qui ne dit pas un mot sans lavoir pesé, qui édifie tout le monde par la modestie de son recueillement, e qui pourra se présenter sans crainte au tribuna de celui qui a dit : Dico vobis, quoniam on nie ver bum otiosum quod locuti fuerint hommes, redden rationem de eo in die judieiïl

— Quant au goût, jamais un prêtre ne sera vrai ment saint si la mortification de ce sens lui es étrangère. Ce n'est pas nous tjui posons ce prin cipe, ce sont les saints eux-mêmes qui tiennen ce langage.

« La perfection, dit saiut Liguori, consiste er grande partie à mortifier la sensualité du goût. >

a Quiconque veut faire quelques progrès dan.'

ki perfection, dit saint André Avellin, doit commencer par. mortifier son goût. »

« Tous les saints, dit saint Léon, ont débuté dans la carrière do la sainteté par la mortification

du goût. »

Saint Philippe de Néri dit un jour à un de ses pénitents, qui n'avait pas bien pratiqué cette mortification : Mon enfant, si vous ne mortifiez pas votre goût, vous ne serez jamais saint.

Au fait, cela doit-il nous surprendre;? Ne savonsnous pas que F intempérance dans les aliments a pour effet tout particulier de sensualiser l'homme? Qu'est-ce qu'un homme qui fait consister le bonheur dans le boire et dans le manger? où est sa dignité d'homme? où est sa dignité de chrétien? Mais où serait, grand Dieu! sa dignité de prêtre, s'il cherchait le honneur dans cette sensualité grossière? Que voudriez-vous demander à cet homme charnel, en fait d' œuvres de piété, de charité, de dévouement et de zèle? Tout absorbé dans la vie des sens, quelle place y aurait-il dans son âme pour les généreux sentiments et pour les saints transports du divin amour ?

Tous nos pieux lecteurs ratifieront, sans aucun cloute, les réflexions qui précèdent. Mais quelquesuns peut-être n'en feront l'application qu'à ce trèspetit nombre de prêtres dégradés, qui ne rougissent pas de donner aux peuples l'affreux scandale de l'intempérance poussée jusqu'à son dernier terme. Ne nous y trompons pas, chers confrères, on peut commettre une multitude de péchés en cette matière; on peut même surtout, dans notre sainte profession, scandaliser les fidèles sans se porter aux

graves excès dont nous venons de parler. Yo'yo si nous n'aurions point à cet égard quelques repi ches à nous faire.

Aimons-nous la bonne chère? nous plaisons-no dans les festins? on n'y allons-nous, comme saint prêtre, qu'à contre-cœur, rarement, et po obéir à de justes bienséances ? Sommes-nous sobi dans l'usage des aliments, et édifions-nous les fu les par cette sobriété? Nous imposons-nous comi règle de mortification quelques privations, surtc dans les grands repas où nous sommes forcés nous trouver? Xous tenons-nous en garde. cont l'attrait naturel pour les liqueurs fortes, dont 1*1 bitude est si aisée à contracter et si difficile à ( truire? N'est-ce pas nous quelquefois qui, dans è festins, absorbons la plus grande quantité de < liqueurs, nous rassurant sur ce que nous n'en so mes pas incommodés , et ne voulant pas voir qi est triste et humiliant pour des prêtres de se m< trer en ces occasions moins sobres que des laïque Ne parlons-nous point d'une manière trop exe» sive de la délicatesse exquise de tels ou tels nu pour lesquels nous professons un goût tout pal culier? Ne prononçons-nous point en maîtres et connaisseurs expérimentés, nous ne voulons r dire en amateurs, sur le mérite et la qualité e vins, tenant à honneur de deviner leur nom, nous exposant à acquérir la triste réputation gourmets habiles ?

Veillons, ciiers confrères, veillons sur nous-n mes avec une attention toute particulière, et p] nous bien garde de tomber jamais au rang de ( ministres prévaricateurs que flétrissait saint P*

rec une foudroyante énergie. Pesons bien chacune j ses paroles : Multi ambulant, quos sœpè dicebam ïbis(nunc a ut fin et ficus dico)inimicos>crucis Christi, lorum finis mteritus, quorum Dcus venter est, et loria in confusione ipsorum, qui terrena sapiunt, ^testons cette vie sensuelle qui arrache des lares an grand apôtre, et montons avec lui dans ces gions supérieures qui seules conviennent à notre «erdoce : Nostra autem conversatio in cœlis est : ide ctiam expectamus Dominum nostrum Jesum hristum, quireformabit corpus humilitatis nostrœ mfinuratum corpori claritatis suœ.

— La voilà donc étalée sous nos veux la grande âsère de l'homme, telle que le péché originel ous Ta faite. La voilà, cette misère à laquelle la Lortificalion seule peut apporter remède ! N'avions- 3us pas raison de dire que l'homme abandonné

lui-même n'est qu'une grande et triste ruine ? aintenant que nous l'avons vu en détail, qu'on se si la gangrène du péché ne l'a pas envahi tout itier, et si l'on ne peut pas lui appliquer, en un atre sens que celui du Prophète, mais avec la Lèmc vérité d'expressions, ces paroles de nos dnts Livres : A planta pedis usque ad vertieem, on est in co sanitas.

Que cette vue cependant ne nous jette point ans le découragement, ce qui serait le comble de otre misère et la rendrait incurable. Le mal est rand, sans doute, mais le remède, et un remède îfaillible, est entre nos mains. La mortification a péré chez les saints, et opère tous les jours encore hez une multitude de dignes prêtres, des cures

admirables. Armons-nous donc de cette mortifie tion, et employons les moyens suivants dont e prescrit l'usage.

Convainquons-nous d'abord de son indispe sable nécessité. — Demandons instamment à I)i le courage nécessaire pour pratiquer cette ver — Considérons avec attention les points prin paux qui réclament chez nous une prompte radicale réforme. — Interrogeons-nous sous l'< de Dieu pour savoir quel est notre défaut doi nant. — Livrons-lui chaque jour de nouvea combats en pratiquant quelques actes de la vei qui lui est opposée. — Châtions notre chair, pu qu'elle est notre ennemi capital. — Attaquons-la \ la soustraction de ce qu'elle désire avec excès. Recourons même, s'il le faut, aux pénitences ci porelles que nous permettra notre directeur. Tenons nos sens en bride et ne les fortifions p par une coupable indulgence. — Soyons habitu lement modestes, vigilants, recueillis, prudents réservés. — Souvenons-nous que nous somm prêtres, ministres de Jésus-Christ, formes et il dèles de son troupeau, obligés plus étroiteme que qui que ce soit au monde de retracer en n personnes la mortification qu'il pratiquait h même : Semper mortificationem Jcsu in corpe nostro circumferentes, ut et vita Jcsu manifestai in carne nostra mortali.

Alors nous serons des prêtres vraiment digu de notre auguste vocation, alors nous jouirons bonheur que la mortification procure à ceux q l'embrassent avec une sainte ardeur; alors no édifierons les peuples et nous sauverons pi

d'âmes par notre vie pénitente et mortifiée, que

par les discours les plus éloquents qui n'auraient

pas cette sainte vie pour appui.

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