CHAPITRE X
Humilité. — Abnégation. — Pureté d'intention. — Nécessité toute spéciale de ces vertus pour le prêtre. — Humilité dans les pensées et «Lins les sentiments.
— Saint Grégoire a écrit un mot qui devrait faire frémir tous ceux qui ne sont pas humbles ; il a dit que « le signe le plus évident de la réprobation, c'est l'orgueil : » Evidenlissi?num reproborum signiim est superbia.
Effectivement, quand ce péché ne damne pas directement par lui-même les hommes qui le commettent, il les damne par une multitude d'œuvres mauvaises qui semblent tout d'abord lui être étrangères, mais qui découlent de lui comme d'une source empoisonnée. On pourrait même dire que cette étroite liaison qu'il a avec les autres vices est un des traits principaux qui le caractérisent.
l'eu de personnes croient l'orgueil aussi nuisible qu'il l'est en effet; et cette ignorance où Ton est du mal qu'il produit fait qu'on l'épargne assez volontiers et que même, au lieu de le combattre, on l'accueille sans défiance. Du moins, si on le reconnaît pour un mal, on ne le regarde pas comme un mal très-considérable. Tout le monde sait qu'une violente colère sans motif légitime, une m. 10
injustice notable, une médisance grave, un acte impur, sont des fautes mortelles. Mais quand on examine au flambeau théologique cette foule de pensées, de paroles et d'actions viciées par l'orgueil, et que Ion en voit peu qui dépassent les bornes du véniel, on se tranquillise et l'on continue de marcher dans sa mauvaise voie.
Cette disposition, qui assurément n'est pas rare, est excessivement dangereuse. Mieux vaudrait cent fois avoir à combattre un ennemi terrible et bien connu pour tel, qu'un ennemi qui n'a rien de redoutable en apparence, mais qui dispose secrètement d'une année formidable.
Nous ne saurions donc recommander avec trop d'instances à. nos dignes confrères de se tenir perpétuellement en garde contre le piège que nous venons de découvrir. Des milliers de réprouvés s'y sont laissé prendre, et n'ont reconnu qu'en enfer que l'orgueil était la cause première de leur damnation.
— Les réflexions qui précèdent ne sont pas assez souvent l'objet de nos méditations. Les vices manifestement odieux nous frappent, les vices cachés ou qui nous semblent peu graves nous laissent insensibles.
Un homme se sépare de l'Eglise par l'hérésie, et chacun dit : « Le malheureux! il a perdu la foi. » C'est vrai, mais avant de perdre la foi, il avait perdu l'humilité ; et c'est parce qu'il n'a pas voulu soumettre humblement son jugement à celui de l'Église,, qu'il a arboré contre elle l'étendard de la révolte.
Un autre, ivre de colère, vomit des flots d'injures, blasphème le nom de Dieu, et ne sait plus ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait. « Quel péché de colère, dit-on, quels blasphèmes! » C'est vrai; mais on ne pense pas que le principe de ces crimes énormes a été un simple péché d'orgueil. Cet homme n'a pas eu assez d'humilité pour supporter un léger froissement, une petite contrariété, quelques mots peu mesurés qui lui ont été dits : son orgueil s'en est irrité, et de là sont venus ses transports furieux et ses blasphèmes.
Un vindicatif vit et meurt dans son péché, et l'on dit : « Mourir sans se réconcilier avec son ennemi, quelle mort affreuse ! » C'est très- vrai ; mais on ne pense pas qu'avec un peu d'humilité, la réconciliation se fut opérée à l'instant même.
Un impudique (ceci semble plus extraordinaire) s'abandonne sans remords à ses passions brutales; et les bons chrétiens qui connaissent ses désordres disent en gémissant : « Le misérable ! il immole sans pudeur la plus belle des vertus. » C'est vrai, mais soyez sur qu'il avait commencé par immoler l'humilité, puisque, selon le témoignage des saints et de saint Augustin en particulier, rien n'est plus ordinaire que de voir celui qui s'élève par l'esprit, humilié par la chair.
Ainsi en est-il de plusieurs autres vices qu'il est inutile d'énumérer en détail, et qui tous ont l'orgueil pour premier principe.
Au reste, il faut bien qu'il en soit ainsi, puisqu'il est écrit dans nos saints Livres : Initium omnis peccati, super bia. Il faut bien que ce vice soit beaucoup plus grave aux yeux de Dieu qu'il ne l'est
aux nôtres, puisqu'il n'a point assez d'anathèmes pour foudroyer l'orgueilleux : Superbis resistù. — Dies Domini super omnem superbum, et super omnem arrogantem; et humiliabitur. — Odibilis coràm Deo est et hominibus superbia. — Qui se exaltât humiliabitur. — Dispersit superbos mente tordis s ni; deposuit patentes de sede. — Quod hominibus altum est, abominatio estante Deum.
L'Esprit-Saint, qui est un esprit de sagesse et de vérité, n'emploierait point de telles expressions pour peindre l'horreur que lui inspire l'orgueil, si ee vice n'avait réellement en lui-même un caractère tout particulier de malice, et s'il n'était, chez celui qui s'y abandonne, la source d'une multitude de péchés qu'il ne commettrait point s'il était humble.
— Nous dirons encore de l'humilité ce que nous avons dit des autres vertus, savoir, quelle convient tout spécialement au prêtre, non-seulement parce que la sainteté de sa profession l'oblige de posséder toutes les vertus à un degré plus éminent que le simple fidèle, mais encore parce que, remplissant à chaque instant des fonctions sacrées d'une incompréhensible sublimité, agissant sans cesse au nom de Dieu, dont il est l'instrument, montant tous les jours au saint autel pour y immoler Jésus-Christ, et faisant ainsi perpétuellement l'œuvre de Lieu malgré sa faiblesse comme créature et son humiliation comme pécheur, il doit évidemment s'abaisser à proportion que Dieu l'élève. Sa grande misère lui est propre ; elle lui appartient tout entière ; mais la dignité sacerdotale
dont il est investi lui est conférée, et conférée par Jésus-Christ, qui s'est humilié jusqu'au néant : Exinanivit semetipsum. Quelle horreur donc si, oubliant qu'il n'est rien, il se laissait dominer par l'orgueil, vice odieux que le divin Sauveur a particulièrement en abomination : Qnocl hominibus altum est, abominatio est antè Deum !
C'était cette morale éminemment chrétienne que la très-sainte Vierge pratiquait avec une perfection que nous ne saurions trop admirer, et que nous devons nous efforcer de retracer en nous-mêmes. Elle surpassait toutes les créatures, même angéliques, par l'excellence de sa dignité, et elle était la plus petite et la plus humble des enfants de Dieu par la profondeur de ses abaissements : pourquoi? parce que, parfaitement éclairée sur son indigence comme créature, elle se sentait toute pénétrée de confusion en voyant qu'elle avait été choisie pour être la mère du divin Rédempteur. La mesure de son élévation était la mesure de son humilité. Ainsi, et à bien plus forte raison, doit-il en être de ceux qui sont honorés du sacerdoce, puisque, bien moins saints que Marie, ils remplissent des fonctions qu'elle n'a jamais eu le pouvoir d'exercer.
D'un autre côté, l'humilité nous est encore tout spécialement nécessaire, parce que si malheureusement nous étions habituellement dominés par l'orgueil, nous commettrions certainement ce péché dans plusieurs actes de notre saint ministère, ce qui serait doublement abominable aux yeux de Dieu, qui nous a confié ce ministère pour sa gloire et non point pour la nôtre, pour le salut des âmes et non point pour servir de pâture à un vice qu'il déteste, ni. 16.
Nous devons encore être humbles et plus humbles que personne, parce que nous avons besoin de grâces bien plus considérables que les simples fidèles. Des grâces communes suffisent à ceux qui n'ont que des fonctions communes à remplir. Mais quelles grâces ne faut-il pas au prêtre pour monter tous les jours au saint autel, pour absoudre des milliers de pécheurs et pour continuer parmi les peuples le ministère d'un Dieu ! Or, ce n'est pas aux orgueilleux, mais aux humbles que Dieu promet sa grâce : Superbis résistif, humilibus autem dat gratiam.
Enfin, nous devons être plus humbles que les chrétiens ordinaires, parce que nous sommes par état les docteurs de l'humilité. C'est nous qui prêchons la nécessité de cette vertu ; c'est nous qui foudroyons l'orgueil et les orgueilleux ; c'est nous qui expliquons aux fidèles la parabole frappante du pharisien et du publicain, dans laquelle le divin Sauveur nous montre si clairement l'humilité récompensée et l'orgueil confondu. Or, comment oserions-nous faire l'éloge d'une vertu qui ne serait point en nous, et déclamer éloquemment contre un vice dont nous serions coupables?
— Examinons maintenant notre conduite , et voyons ce que nous sommes, en pratique, relativement à l'humilité.
Et d'abord, sommes-nous bien convaincus de la nécessité de cette vertu ?
Oui, en général ; non, dans une multitude d'occasions particulières que nous avons à chaque instant de la pratiquer. Abordez un prêtre, quel qu'il
soit, et demandez-lui sans préambule s'il pense que l'humilité soit une vertu nécessaire? Assurément il vous répondra par un sourire de pitié ; puis, s'il croit que vous l'interrogez sérieusement, il vous dira que l'humilité est la vertu chrétienne par excellence, qu'elle est l'âme du christianisme, que c'est elle qui a condamné et remplacé l'orgueil païen, qu'elle était la vertu chérie de Jésus, qu'il l'a pratiquée constamment depuis la crèche jusqu'au Calvaire, et qu'enfin s'il est dans la morale évangélique une vérité passée généralement à l'état d'axiome, c'est que l'humilité est le fondement de toutes les vertus, comme l'orgueil est la source de tous les vices.
Yoilà très-certainement ce que tout prêtre répondrait à celui qui lui demanderait si l'humilité est nécessaire. Pas de difficulté sur le principe : il est unanimement reconnu. Mais si l'on vient à son application pratique, c'est alors qu'on cesse de s'entendre et que la diversité d'action commence à se produire. Le prêtre vraiment humble reste fidèle ï son principe ; il pratique ce qu'il croit : le prêtre lue l'orgueil séduit trahit son principe ; il est humble en spéculation et orgueilleux en pratique.
Auquel des deux ressemblons-nous ? L'humilité l'est-elle point pour nous une brillante théorie, ine vertu non-seulement chrétienne, mais profondément philosophique , une conception surîumaine qu'il n'appartenait qu'au ciel de révéler à a terre ? Sans doute, tout cela se peut dire avec uste raison de l'humilité : mais tout cela se peut lire sans que l'on soit humble ! et, aux yeux de )ieu, qui ne récompense pas les belles pensées et
les belles phrases, mais les œuvres, il n'y a d'es sentiel en cette matière que la nécessité de l'hu milité pratique. Eh bien , donc ! sommes-noui convaincus de la nécessité d'être humbles? Cett< conviction s'annonce-t-elle par autre chose que pa] de hautes spéculations et de pompeux discours' Agissons-nous comme des hommes parfaitemen convaincus de la nécessité de l'humilité réduite i l'acte? Voilà, nous le répétons, le point essentiel sans lui, avec toutes nos abstractions philoso phiques et théologiques, avec tous nos discour: profonds ou réputés tels, nous ne sommes que d< froids idéologues et de vains déclamateurs. Nou: parlons vertu, et nous ne sommes pas vertueux nous disons des choses merveilleuses snr l'humilité et nous ne sommes pas humbles, et c'est à nou: que s'adresse l'auteur de X Imitation, quand il dit Quia mugis eligunt magni esse quàm humiles, ide< evanescunt in cogitationibus suis. Verè magnus es qui in se par eus est, et pro nihilo omne culmen ho no ris dueit. Continuons notre examen.
— Ne nous croyons-nous point suffisammen humbles parce que nous ne commettons pas cl fautes très-graves contre l'humilité ?
Yoilà, sans aucun doute, une illusion très-com mime non-seulement chez les laïques, mais che: les prêtres eux-mêmes. L'orgueil, quoique pécln mortel de sa nature, selon la théologie, n'étan très-souvent que véniel par légèreté de matière on se croit suffisamment humble quand on n< blesse pas notablement l'humilité. Nous ne cou naissons rien de plus dangereux pour une personm
obligée à la sainteté, comme l'est le prêtre, que de faire de la perfection la théologie à la main. Que de réductions à opérer dans nos martyrologes, si ceux dont les noms y sont inscrits avaient entendu la sainteté de cette manière ! Si la yie sainte cpie les divines Ecritures, l'Eglise, la théologie, les Pères et les docteurs exigent du prêtre, se réduit à la simple exclusion du péché mortel, quelle différence y a-t-il entre la sainteté des prêtres et celle des laïques ? Quelle sera sa perfection si, sur tous les points de la loi, et notamment en ce qui touche les fonctions augustes qu'il remplit tous les jours, sa yie est un tissu de fautes vénielles plus ou moins graves? Où sera l'édification qu'il doit donner, la bonne odeur de Jésus-Christ qu'il doit répandre, le zèle ardent dont il doit brûler, et le tendre amour qu'il doit avoir pour le divin Sauveur, qui, en le faisant son ministre, lui a demandé, comme à Pierre, s'il l'aimait plus que les autres : Diligis me plus /lis?
Mais, pour en venir spécialement à la vertu d'humilité que nous traitons en ce moment, quels prêtres serons-nous si nous pouvons sans scrupule nous complaire en nous-mêmes, nous préférer aux autres, courir après les louanges, cacher, déguiser, diminuer, excuser nos défauts, vanter nos qualités, soutenir obstinément notre opinion, recevoir mal de sages avis, traiter le prochain avec hauteur et nous rechercher nous-mêmes en presque toutes nos œuvres? Nous croirons-nous vraiment humbles, suffisamment humbles, pourvu que, prenant isolément chacun de ces manquements, nous puissions nous dire qu'ils n'outrepassent point les
bornes du véniel? L'Eglise aura-t-elle en nous des serviteurs dévoués? Les peuples auront-ils en nous d'édifiants modèles et des médiateurs puissants? Dieu aura-t-il en nous des ministres selon son cœur et zélés pour sa gloire? La vie du saint prêtre vraiment humble mise en regard de la notre ne nous couvrira-t-elle pas de confusion, et les fruits de son ministère, bénis et centuplés par son humilité, ne feront-ils pas ressortir la stérilité du notre ?
Du reste, rappelons-nous ce qui a été dit au commencement de ce chapitre, que le plus grand danger de l'orgueil consiste moins peut-être dans la faute qu'il fait commettre contre l'humilité, que dans les grâces dont il prive, et dans les vices nombreux auxquels il conduit infailliblement ses victimes.
Le prêtre humble est prédisposé à toutes les vertus, comme le prêtre orgueilleux est prédisposé à tous les vices. Nous supplions nos lecteurs de tenir cette sentence pour indubitable : ce n'est pas nous seulement qui la prononçons, c'est l'expérience de tous les jours qui la proclame.
— Voulons-nous sincèrement être humbles?
On sera peut-être surpris que nous posions cette question. Au fait, il y en a fort peu qui se l'adressent : on va voir cependant si elle est déplacée.
Quel est celui d'entre nous, chers confrères, qui oserait avouer qu'il ne veut pas être humble? Il y a quelque chose de si repoussant dans un tel aveu, surtout de la part d'un prêtre, que très-certainement nul ne voudrait ni le faire à personne, ni se le faire à lui-même. Qui de nous, par exemple,
voudrait dire nettement : Non, je ne veux pas être humble; l'humilité me rebute par ses exigences, j'y renonce. Ce langage nous révolte, et si une bouche sacerdotale nous le faisait entendre, nous en serions scandalisés; cela n'est pas douteux. Mais qu'importe l'aveu d'une disposition blâmable, si, sans l'avouer, on est cependant dans cette disposition? Or, cela nous coûte à dire, mais il est certain que l'état que nous révélons en ce moment n'est point un état chimérique; plusieurs s'y trouvent et ne font à peu près rien pour en sortir. Nous allons en juger.
Quand est-ce que nous nous sommes dit franchement, expressément et déterminément, que nous voulions être humbles? Quand est-ce que nous avons dit, avec la sainte énergie du Roi-prophète : Dixi, nunc cœpi?
Si nous avions le vif et sincère désir de devenir humbles, est-ce que ce désir ne serait pas attesté par des actes ? Quand on désire ardemment une chose, n'est-il pas tout naturel d'employer les moyens de se la procurer? Or que faisons-nous pour réaliser le désir de l'humilité ? Excitons-nous notre volonté, dans des méditations bien faites, par des réflexions sérieuses, solides et pressantes, sur la nécessité d'acquérir cette vertu et de combattre l'orgueil? Fortifions-nous ces réflexions par des prières spéciales, ferventes et renouvelées tous les jours? Faisons-nous pendant des semaines et des mois entiers, s'il le faut, notre examen particulier sur cette matière? Remportons-nous chaque jour quelque victoire sur l'orgueil par quelques bons actes d'humilité? Nous imposons-nous une
pénitence après chaque péché commis contre cette vertu? Avons-nous fait part à notre confesseur du désir ardent que nous avions de devenir humbles, lui disant, par exemple : « Mon père, Dieu m'a » éclairé; je vois que mon orgueil lui déplaît et » qu'il veut que je m'en corrige. Jusqu'ici, à vrai » dire, je ne l'ai point sérieusement combattu ; » mais je me sens disposé à l'attaquer avec vi- » gueur; soutenez-moi, je vous prie, excitez-moi, » interrogez-moi spécialement sur cette matière, )> et ne me passez rien. »
Si nous agissions de la sorte, c'est alors que nous pourrions dire avec vérité que nous avons le désir de devenir humbles. Mais, de bonne foi, faisonsnous ce qui vient d'être dit? et ce prétendu désir de l'humilité que nous avons en principe, travaillons-nous assidûment chaque jour aie réaliser par la pratique? N'englobons-nous point le défaut de l'orgueil avec quelques autres que nous ne croyons pas plus compromettants "que lui pour le salut, les traitant tous de la même manière, c'est-à-dire avec un ménagement et une indulgence qui, au lieu d'arrêter leurs progrès, favorisent leurs développements, nous en confessant parce qu'il faut bien dire quelque chose, mais sans un vif repentir des fautes commises et sans une détermination fixe et bien arrêtée de n'y pas retomber?
Dieu veuille qu'aucun de nos lecteurs ne se reconnaisse à ces traits !
— Après avoir vu dans les trois considérations qui précèdent les dispositions dans lesquelles nous devons être relativement à la vertu d'humilité en
général, entrons maintenant dans un détail plus circonstancié, plus pratique encore, pour voir si l'orgueil ne nous fait pas subir sa maligne influence.
Sommes-nous humbles dans nos pensées et dans nos sentiments ?
Le fond de notre pauvre nature est si vicié par l'orgueil, que nous portons perpétuellement en nous-mêmes comme un monde de pensées suggérées par ce vice. Plusieurs, il est vrai, ne sont pas volontaires, et nous devons seulement en gémir quand nous venons à les apercevoir ; mais combien d'autres sont accueillies et entretenues avec plaisir par des actes formels de notre volonté !
La terre est peuplée de ces mondains superbes qui sont vraiment idolâtres, et idolâtres d'euxmêmes. Quand ils sont seuls, retirés au centre de leur esprit comme dans un sanctuaire profane, ils se placent en face de |leur propre excellence, et, l'encensoir à la main, ils s'admirent, ils s'extasient, ils se complaisent en leur prétendu mérite, ils se préfèrent h ceux auxquels ils se comparent, ils sont là devant leur idole comme le sauvage du désert devant le soleil qu'il adore. En ce moment Dieu ne leur est rien ; ce sont euxmêmes qui sont leur dieu, c'est ta eux-mêmes qu'ils offrent les hommages de leur culte.
Quoi donc? est-ce que nous serions, nous, prêtres de Jésus-Christ, frappés d'un tel aveuglement? Non, assurément, nous ne le serons jamais à ce degré. Cependant examinons si nous n'avons pas à cet égard quelques reproches à nous faire.
Quand nous sommes seuls, abandonnés à nos ni. 17
réflexions, quelles pensées entretenons-nous le plus communément dans notre esprit ? Si malheureusement l'orgueil nous domine, ne craignons pas de révéler, du moins par interrogation dubitative, le secret de notre cœur.
Ne pensons-nous point à nos talents, et au lieu de les rapporter à Dieu qui aurait pu nous faire idiots tout aussi aisément qu'il nous a faits hommes d'esprit, nous complaisons-nous vainement dans la considération de notre mérite, comme si nous en étions les principaux et même les seuls auteurs ?
Cette réflexion fréquente sur nos talents, dont l'orgueil exagère probablement un peu l'étendue, ne nous conduit-elle pas à penser que nous ne sommes point à notre place au poste qui nous est confié, que nous sommes capables d'en occuper un beaucoup plus important, que nous l'emportons évidemment sur tels et tels au-dessous desquels nous sommes placés dans l'échelle des dignités, et desquels même peut-être nous dépendons, quoique, selon nous, le contraire put très-convenablement avoir lieu ?
Ces nouvelles réflexions ne nous conduisentelles pas plus loin encore, et n'allons-nous point jusqu'à blâmer les supérieurs de ce qu'ils nous laissent dans l'obscurité au lieu de nous produire au grand jour, les citant en quelque sorte au tribunal de notre orgueil blessé, les accusant de tenir la lumière cachée sous le boisseau et d'être de mauvais appréciateurs du talent ; tandis que, selon la pensée de saint François de Sales, les supérieurs font acte de vraie sagesse quand ils choisissent,