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même pour un poste élevé, un talent suffisant joint à une grande vertu, plutôt qu'un talent distingué uni à la vertu toujours suspecte d'un orgueilleux ?
Enfin, de ces vaines pensées, ne résulte-t-il point que l'orgueil s'enracine dans notre âme au lieu de s'affaiblir, que notre respect pour l'autorité subit quelque atteinte, que le chagrin, le dégoût, les idées sombres nous jettent dans une espèce de découragement et de prostration ; que nos devoirs de ministère sont négligés, que nos œuvres de zèle sont languissantes ou nulles, et que notre paroisse, détachée d'un pasteur qui s'ennuie de la gouverner, désire autant son éloignement qu'il le désire lui-même ? Graves, très-graves inconvénients que n'a jamais à redouter le prêtre vraiment humble, qui se croit toujours profondément indigne des fonctions qui lui sont attribuées, quelque simples et modestes qu'elles puissent être. Poursuivons.
— N'entretenons-nous point longtemps dans notre esprit la pensée du succès que nous avons obtenu ou cru obtenir dans quelque action d'éclat, dans un sermon d'apparat, par exemple, dans une dissertation scientifique, dans quelque production littéraire, ou même simplement dans une conversation avec des personnes distinguées et capables d'apprécier notre talent ?
L'orgueil ne manque guère, en ces circonstances, de suggérer ces vaines pensées. Il les suggère même aux plus humbles, mais c'est pour eux l'occasion d'une victoire ; car, ne cédant point à cette
tentation, la combattant au contraire avec vigueur, s1 anéantissant devant Dieu par le souvenir de leurs anciennes misères, et répétant avec un profond sentiment d'humilité ces belles paroles du Prophète : Non nobiSj Domine, non nobïs, sed nomini tuo da (jloriam, il est clair que la tentation leur est bien plus avantageuse que nuisible, puisqu'elle est pour eux le principe de plusieurs actes de vertu très-méritoires qu'ils ne produiraient pas sans elle.
Mais quand on accueille avec joie ces pensées, quand on les entretient délibérément pendant un temps notable, quand on savoure la fausse et séduisante douceur dont elles sont comme imprégnées, quand on reproduit trait pour trait dans son esprit tout ce qui s'est passé, les belles choses que l'on a dites, l'admiration qu'elles ont excitée ou dû exciter, et surtout, s'il s'agit d'une conversation, les paroles louangeuses de quelques hauts personnages, paroles au souvenir desquelles l'orgueil s'épanouit encore dans son pitoyable triomphe ; oh ! alors, qui pourrait dire la multitude de péchés qu'une sotte vanité fait commettre ? L'orgueilleux ne comptant Dieu pour rien dans l'enivrement de sa gloire, ne pensant pas même à lui en référer une partie, quoiqu'elle lui appartienne tout entière puisqu'elle est le fruit de ses dons, n'est-il pas juste que Dieu à son tour résiste à cet orgueilleux quand plus tard il lui demandera ses faveurs, et qu'ilreporte sur rame humble toutes les richesses de sa grâce ? C'est bien aussi ce qu'il fait : Superbis rcsistit, hwnilibus autem dat gratiam.
Quelquefois cependant, en ces occasions, la va-
nité succombe : au lieu de la gloire qu'elle attendait, c'est de la confusion qui lui arrive. Elle comptait sur un triomphe, et voilà qu'un- échec lui est infligé.
Un insuccès de cette nature n'abat point le saint prêtre, Comme il a fondé sa perfection sur l'humilité, il dit paisiblement en baisant son crucifix : Bonum mihi, Domine, quia humiliasti me ; puis il médite un instant aux pieds de Jésus crucifié ce conseil de Y Imitation : Ama nesciri etpronihiloreputari. Cela lui suffit, le voilà consolé, le voilà même content de partager les opprobres que les saints apôtres se réjouissaient de souffrir pour le nom de Jésus : Ibant gaudentes, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesn contumcliam pati.
Mais,, en de telles circonstances, de quelles pensées sombres le prêtre qui aurait le malheur d'être orgueilleux ne remplirait-il par son esprit ! Il avait semé de la vanité, et c'est de l'humiliation qu'il moissonne ; il attendait des éloges, et ce sont des critiques malignes qui les remplacent. Rien n'est plus propre que ces abaissements à nous faire voir au juste le vrai motif qui nous fait agir, la vraie intention dont nos œuvres sont animées. Si nous agissons humblement et purement pour Dieu, l'humiliation nous laisse calmes, car elle n'est point un péché ; et les hommes de Dieu, à l'exemple de saint Chrysostome, ne craignent que le péché. Mais si nous recherchons notre propre gloire, si c'est là notre but principal, final et presque exclusif, nous sommes abattus et découragés si nous recueillons tout le contraire de ce que poursuivait notre orgueil.
Soyons humbles , chers confrères , soyons-le
profondément, et non-seulement la gloire de Dieu, mais notre propre bonheur sera la récompense de notre humilité.
— Enfin toutes les opérations intérieures de notre âme, nos pensées, nos désirs, nos sentiments, nos jugements, ne sont-ils pas beaucoup plus influencés par des considérations humaines que par la volonté de Dieu ?
C'est certainement ce qui aurait lieu si l'orgueil prenait dans l'âme la place que l'humilité doit y occuper. L'orgueilleux a toujours devant lui la gloire humaine qu'il poursuit. Voilà l'idole devant laquelle il s'incline. Un prêtre ainsi disposé, avant de chercher à connaître la volonté de Dieu et ce qui procurera le plus abondamment sa gloire, commencera toujours, dans ses délibérations, ses projets , ses idées d'oeuvres de zèle, par se demander à lui-même : Que pensera-t-on, que dirat-on de moi ? Comment interprétera-t-on la démarche que j'ai en vue, la bonne œuvre que je médite? Comment serai-je jugé surtout par telle ou telle personne à l'estime de laquelle je tiens davantage? Que penseront, que diront mes confrères?
Sans doute l'on ne doit pas fronder l'opinion publique ni se mettre au-dessus d'elle sans motif légitime ; mais si l'on suit toujours les inspirations de l'orgueil, et si celles de Dieu leur sont constamment subordonnées, il arrivera très-souvent que la crainte d'un échec, ou même de la simple désapprobation de quelque personnage influent, suffira pour faire renoncer à des œuvres importantes qui contribueraient puissamment à procurer
la gloire de Dieu et le salut des âmes. Soyons sages sans doute, soyons prudents ; mais n appelons pas sagesse les puériles combinaisons de l'orgueil, et souvenons-nons que, selon l'Apôtre, il y autant de différence entre la prudence de la chair et la prudence de l'esprit qu'entre la vie et la mort : Prudentia carnis, mors est : prudcntia autcm spiritùs, vit a et pax.
— Concluons de tout ce qui précède que nous devons chasser impitoyablement de notre esprit toute pensée, tout sentiment dont l'orgueil est la source. Oublions-nous nous-même pour ne penser qu'à Dieu; regardons notre propre gloire comme un vile ordure qui ne mérite que le mépris ; et quand surtout la gloire de Dieu exigera le sacrifice de la nôtre, sachons dire avec la hauteur de vues du grand Apôtre : Omnia detrimentiim fcci et arbitror ut stercora, ut Christian lucrifaciam.
Nous ne ferons jamais rien d'important si nous ne remplaçons dans notre esprit les idées étroites de l'orgueil parles grandes et solides pensées de la foi. Trouvons donc un vrai serviteur de Dieu, un digne instrument de sa miséricorde, un apôtre, un convertisseur de provinces qui n'ait pas été humble et méprisable à ses propres yeux! Dieu jette de côté comme des pièces de rebut tous ces orgueilleux infatués de leur mérite, qui croient vraiment qu'il a besoin d'eux pour faire son œuvre : Deposuit potentes de sede; et c'est au fond de son humble obscurité qu'il va chercher le saint prêtre qui s'y ensevelit, pour en faire l'exécuteur de ses volontés et le promoteur de sa gloire : Et exaltavit humiles.
Abaissons-nous donc, abaissons-nous ; faisonsnous petits sous la main de Dieu, et opposons sans cesse aux vaines conceptions de notre orgueil la pensée de notre misère et de notre indignité.
Un saint homme — et cet homme n'était pas an prêtre — le fervent M. de Renty, dont nous avons déjà parlé, était si profondément humble dans ses pensées, qu'il disait un jour confidemment à un de ses amis intimes : « Quand je suis seul devant » Dieu et que je considère, d'un coté sa souveraine » grandeur, et de l'autre ma souveraine bassesse, » je me sens si confondu que je m'écrase, par la » pensée, comme on écrase un œuf contre la terre » en le frappant du pied. »
Voilà les hommes selon le cœur de Dieu î voilà les hommes dont il se sert pour procurer sa gloire, pour édifier les peuples, pour sauver les pécheurs et pour glorifier l'Eglise qu'il a fondée sur l'humilité de quelques pauvres Galliléens sans talents et sans crédit.