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CHAPITRE XI

Continuation du même sujet. — Humilité dans les paroles et dans les actions.

— Sommes-nous humbles dans nos paroles ?

Oui, assurément, si l'humilité est solidement établie dans notre âme, et si nous sommes devenus humbles de cœur à l'école de Jésus, humiles corde. Mais si nous étions orgueilleux dans nos pensées

et dans nos sentiments, il serait bien difficile, ou plutôt il serait moralement impossible que notre orgueil ne se produisit pas par nos paroles : Ex abvndantià cordis os loquitw. Aussi voyons-nous tous les jours, sur le point que nous traitons , la confirmation de cette divine sentence.

Cependant tous les orgueilleux ne sont pas, à beaucoup près, également enclins à manifester leur orgueil parleurs discours. Ce n'est pas que ceux qui parlent moins d'eux-mêmes que bien d'autres soient pour cela plus humbles aux yeux de Dieu, mais ils sont plus adroits ; et cette adresse à laquelle ils ont recours est elle-même une ruse inspirée par l'orgueil. Quelque envie qu'ils aient d'être estimés et applaudis, ils craignent encore plus le mépris qu'ils ne désirent la gloire. Or ils savent que le mépris des hommes d'esprit est le châtiment infligé à la jactance des sots. Us laissent donc à ceux-ci l'orgueil de bas étage qui les porte à se louer, h se pavaner eux-mêmes sans façon et avec un air de grotesque satisfaction qui fait vraiment pitié.

N'y aurait-il point en nous, chers confrères, non pas cette jactance ridicule dont nous venons de parler, mais une certaine vanité légèrement voilée et suffisamment déguisée pour n'être pas tout à fait réputée jactemee ?

Ainsi, par exemple , pour aller droit au fait et mettre le doigt sur la plaie, si l'on est dominé par la vanité, on ne dira pas crûment : « Je prêche bien ; » ce serait une vanterie grossière et méprisable, qu'un prêtre, s'il a quelque bon sens, ne se permettra point. Mais on dira peut-être sur un ton qui semblera exclure tout sentiment de vanité, et même in. 17.

avec un certain accent de piété : « Dieu daigne m'em- » ployer, quoique bien indigne, pour sauver quel- » ques âmes ; j'ai prêché l'autre jour, en tel endroit, » un sermon qui a fait quelque impression ; j'en » ai fait un autre en telle paroisse qui a produit » plus d'effet encore : vraiment, tout le monde » était en larmes. »

Ainsi encore on ne dira point sottement : « Je suis un bon curé, ou un vicaire modèle; » mais par forme d'entretien, on dira de soi-même, de son ministère et de sa manière d'administrer, une foule de choses qui forceront l'auditeur à penser , sans qu'on le lui dise nettement, que l'on est bon curé ou vicaire accompli.

Tous ces subtils détours de la vanité sont pitoyables et indignes d'un prêtre. Aussi le vrai homme de Dieu, qui respecte la majesté de son sacerdoce, ne s'abaisse-t-il jamais à des puérilités de cette nature. Il ne parle de lui-même que le moins possible ; et quand il croit devoir en parler, il pèse ses paroles et s'observe à tel point, qu'il ne dit pas avec délibération un seul mot dont la vanité soit le principe.

Imitons ce bel exemple, vénérables confrères; méprisons la vanité et les misérables moyens qu'elle emploie pour se produire. Laissons à nos œuvres le soin de faire notre éloge. Si elles sont saintes et dégagées elles-mêmes de tout orgueil , elles seront infiniment plus éloquentes que nos vaines paroles et nos ridicules jactances.

Ne parlons point de nous-mêmes pour nous donner des louanges : ce serait vanité ; ne parlons point de nous-mêmes pour nous abaisser : ce serait

encore vanité , vanité déguisée , il est vrai , mais pourtant vanité réelle, puisque généralement on ne s'abaisse ainsi que pour se voir pompeusement exalté.

Que faire donc? Mourir à soi-même, éteindre en soi-même la vie de l'orgueil. « Vous êtes morts , » nous dit l'Apôtre, mortui cstis : bien plus, vous » êtes ensevelis avec Jesus-Christ dans la mort : » Consepulti estis eum Christoper baptismum in mo?*tem. L'orgueil veut nous arracher à cette sainte mort, il veut nous faire vivre non pas en Dieu et pour Dieu, mais dans l'estime des hommes, et voilà pourquoi il nous dit sans cesse : Parle, agis, montre-toi, produis-toi, élève-toi. L'humilité, au contraire , nous dit avec l'Apôtre : Éteins-toi, meurs, reste enseveli dans la mort avec Jésus-Christ.

Prêtons l'oreille à ce dernier langage, c'est celui de la vérité. Or donc, le mort dans son linceul ne voit rien, ne dit rien, n'entend rien; qu'on le loue, qu'on le blâme, qu'on l'estime, qu'on le méprise, il est insensible à tout ; sa langue est glacée, et jamais la vanité ne lui fera désormais prononcer un seul mot. Soyons ainsi au regard du monde. Puisque nous sommes morts et ensevelis avec Jésus-Christ, ne ressuscitons pas pour faire sottement notre éloge.

— Mais ne blessons-nous l'humilité dans nos paroles qu'en parlant directement de nous-mêmes ou de nos œuvres? Quelques-uns pourraient le croire, et ce serait de leur part une grave erreur.

Ainsi, par exemple, ces paroles qui s'échappent d'un mauvais fonds de jalousie et par lesquelles.

sans rien dire de soi-même, on croit pourtant s'élever en abaissant celui qui fait ombrage, ne sont-ce pas des paroles suggérées par l'orgueil? Si elles sont souillées du venin de l'envie, cette envie elle-même, d'où sort-elle, si ce n'est de l'orgueil ? ou plutôt n'est-elle pas l'orgueil même, et un orgueil de la pire espèce, un orgueil à deux tranchants, qui frappe l'humilité et la charité du même coup?

Et ces paroles hypocrites, bonnes en elles-mêmes, humbles, pieuses, charitables, et auxquelles rien ne manque que la sincérité d'une intention pure ; paroles séduisantes pour les hommes qui ne voient que l'extérieur, mais détestables aux yeux de Dieu, qui sonde les cœurs et les reins ; paroles qui donnent à celui qui les profère une réputation de vertu dont il se reconnaît lui-même indigne au fond de sa conscience : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil ?

Et ces paroles dédaigneuses, hautaines, railleuses, qui semblent indiquer qu'on ne fait aucun cas du pieux confrère qu'elles atteignent, qu'on le regarde comme un homme sans talent, sans valeur, comme une nullité de premier ordre, quoique peut-être il soit aux yeux de Dieu infiniment supérieur à celui qui l'abaisse, et que dans son humble ministère et ses prières ferventes, il sauve souvent beaucoup plus d'âmes que le savant orgueilleux qui ne parle de lui qu'avec le sourire du dédain : ne sont-elles pas encore suggérées par l' orgueil ?

Et ces paroles qui s'épanchent à flots dans une discussion chaleureuse, paroles inspirées par le désir excessif de triompher de son adversaire,

paroles ardentes comme la passion qui les dicte, paroles irritantes, incisives, blessantes peut-être pour celui sur qui on les décoche comme des traits envenimés, paroles subtiles et astucieuses qui obscurcissent et embrouillent plutôt qu'elles n'éclairent, paroles fausses enfin, ou du moins notablement exagérées, qui sacrifient la vérité et glorifient le mensonge : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil?

Et ces paroles vives et impétueuses quand on se sent blessé, contrarié, humilié, ou même simplement désapprouvé par quelqu'un : elles blessent, il est vrai, la vertu de mortification, puisqu'elles annoncent qu'on n'a pas la force de souffrir le plus léger froissement; elles blessent aussi la vertu de douceur, comme il est aisé de le voir par le ton de colère qui les accompagne ; elles blessent encore la vertu de charité par les orages qu'elles soulèvent et le fonds d'aigreur dont elles sont suivies : tout cela est vrai sans cloute; mais de telles paroles ne sont-elles pas originairement produites par l'orgueil; et l'humilité, si elle eut été primitivement consultée, n'eùt-elle pas empêché d'en proférer une seule?

Et ces paroles artificieuses que l'on n'emploie pas, il est vrai, pour s'attirer la louange, mais dont on fait à l'occasion un adroit usage pour prévenir et pour détourner l'humiliation qui s'avance et que l'on redoute comme un accident grave : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil?

Et ces paroles flatteuses qui font croire que l'on approuve ce que réellement on condamne, qui entretiennent l'erreur chez ceux qu'il faudrait dés-

abuser avec franchise, sacrifiant ainsi la vérité et même la charité au désir de se conserver la vaine estime de certaines personnes dont on a peut-être quelque intérêt à se concilier les bonnes grâces : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil?

Et ces paroles sèches, froides, boudeuses, qui accueillent si mal le charitable conseil d'un ami, d'un confrère, d'un supérieur peut-être, et qui témoignent si manifestement que l'on n'aime point les donneurs d'avis, qu'on ne veut point se laisser diriger, qu'on se croit assez sage pour se conduire seul : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil?

Nous ne savons jusqu'où irait ce détail, s'il nous fallait faire l'énumération des diverses circonstances où la langue se met au service d'un cœur que l'orgueil domine.

Quelle fourmilière de péchés ne produit pas ce vice ! Quel abîme de misères il nous laisse voir quand nous déchirons le voile qui le recouvre ! Grand Dieu ! qu'est-ce donc que l'homme ? et comment, détestant l'orgueil comme vous le détestez, pourriez-vous aimer ces amateurs d'eux-mêmes qui préfèrent la gloire humaine à votre propre gloire : Dilexerunt gloriam hominum magis qnàm gloriam Dei? (Joan., xn, 43.) Aussi n'est-ce pas sur eux, mais sur vos humbles serviteurs que vous faites pleuvoir vos grâces et les délices de votre amour : Superbis resistit; humilibus autem dat gratiam. — Quodhominibusaltum est, abominatio estante Deum.

Soyons humbles, chers et bien-aimés confrères, veillons sur nos paroles ; parlons peu : « Tout grand parleur commet le péché, nous dit l'Esprit-

Saint : » In midtiloquio non décrit peccatum, et l'expérience nous permet d'ajouter que tout grand parleur est un orgueilleux.

L'homme vain ne pense qu'à se produire, et c'est dans l'abondance du discours qu'il fait étalage de sa vanité : l'homme humble, au contraire, le prêtre surtout, modeste, réservé, vil à ses propres yeux, munit sa bouche d'une garde de circonspection, édifie par la simplicité de ses paroles, et s'applique à n'en pas articuler une seule qui ait l'orgueil pour principe. Il tend sans cesse à la perfection que son sacerdoce lui impose, et, instruit par l'Esprit- Saint, il sait que celui-là est parfait qui est irrépochable dans ses paroles : Si guis in verbo non offendit, hic pcrfcctus est vir, et qu'il ne peut y avoir de vraie, de solide piété pour celui qui ne veut pas imposer à sa langue le frein de la sagesse : Si quis putat se religiosum esse, non rcfrœnans linguam suam, sed seducens cor suum, hujus vana est religio. (Jac, I, 26.) Ne nous faisons point illusion, voilà la parole de Dieu, cette parole qui ne passe point, qui ne passera jamais, et qui doit être aujourd'hui la règle de notre conduite, comme elle sera plus tard la base de notre jugement.

— Som?i2es-?ious humbles dans nos actions?

Nos œuvres tirant leur mérite de la bonne intention avec laquelle elles sont faites, il est certain que si nous sommes humbles dans nos pensées, dans nos jugements, dans nos sentiments les plus intimes, nous agirons conformément à la disposition habituelle de notre âme, et si quelquefois le

poids de la nature nous entraîne et nous fait faire de temps en temps quelques actions par un motif de vanité, ce sera très-probablement l'effet d'une surprise, dune distraction, ou d'un de ces premiers mouvements dont Dieu ne se tient point offensé.

Mais remarquons bien que ce qui vient d'être dit s'applique à ceux qui sont réellement humbles de cœur, et non pas à ceux qui croient avoir l'humilité dans rame, parce qu'ils ont une certaine estime pour cette vertu et un certain désir assez vague de la pratiquer. La fausse humilité de ces derniers se trahira bientôt par une foule d'actes d'orgueil qui s'opéreront à son ombre.

Ceci doit nous faire voir combien il est important d'être vraiment humble, puisque si on ne l'est pas, on est comme assuré de perdre le mérite de presque toutes ses œuvres. En effet, notre inclination naturelle est de chercher en tout notre propre satisfaction : or, comme c'est la volonté de Dieu qui doit être la règle de nos actions, il faut donc que l'inclination qui nous porte à agir pour nous-mème soit contre-balancée par une inclination plus puissante qui nous fasse agir pour Dieu. Cette seconde inclination, ce puissant contre-poids, c'est le renoncement à soi-même, c'est l'humilité.

Le vrai humble voyant, d'un coté, l'infinie grandeur de Dieu qui lui demande ses pensées, ses affections, ses paroles et ses œuvres, et voyant de l'autre sa propre bassesse, son indignité, sa profonde misère, aurait honte de se préférer à Dieu et de refuser ce qu'il lui demande pour se l'attribuer à lui-même. Il renonce donc à agir pour sa

propre gloire, et ne se propose en tontes ses œuvres que la gloire de Dieu, selon la recommandation de l'Apôtre : Omnia in gloriam Dei facite.

Alors ses œuvres sont vraiment saintes, et si déjà, comme celles du prêtre, elles sont excellentes en elles-mêmes, cruel surcroit de valeur et de mérite ne tirent-elles pas de l'humilité profonde avec laquelle il les fait, et de Tardent désir qu'il a de procurer par elles la gloire de Dieu et le salut des âmes ! Toutes ses œuvres sont donc sanctifiées par son humilité ; et comme les œuvres remplissent les journées, et que la succession des jours constitue ce que nous appelons la vie; voilà la vie de ce prêtre vraiment humble qui s'écoule paisiblement sous l'œil de Dieu, avec une abondance de mérites que l'humilité cache à la terre, mais que le ciel contemple avec ravissement : Et (lies pleni invenientur m eis.

L'orgueilleux, au contraire, n'ayant de pensées, d'estime, d'affection que pour lui-même, communique à chacune de ses œuvres le mauvais principe par lequel il se dirige ; et comme ce mauvais principe est permanent dans son âme, comme il est en quelque sorte l'àme de son àme, et qu'il ne fait rien pour le détruire, qu'il le fortifie même à chaque instant par de nouveaux actes d'orgueil dont l'occasion ne manque jamais, il s'ensuit qu'il mène aux yeux de Dieu une vie misérable, toute remplie dépêchés, et d'autant plus coupable, s'il est prêtre, qu'elle devrait être plus sainte et plus digne des augustes fonctions qu'il est chargé de remplir.

— Examinons quelques-unes de nos actions

ordinaires, et voyons si l'orgueil ne nous en ravit point le mérite.

Nous travaillons, sans cloute ; l'étude trouve sa place dans le cercle de nos occupations : est-ce pour la plus grande gloire de Dieu que nous travaillons? ou n'est-ce point plutôt pour notre propre gloire?

Le prêtre vraiment saint, et par conséquent vraiment humble, ayant toujours présente à la pensée la recommandation de saint Paul : Omnia in qloriam Dci facite, élève au commencement de son étude son cœur à Dieu, la lui olFre avec amour, implore ses lumières et ses grâces, et lui déclare qu'il ne veut étudier que pour procurer sa gloire avec plus d'abondance. Cela fait, il examine quelle est l'étude à laquelle la plus grande gloire de Dieu demande qu'il s'applique. Pour le savoir, il ne prend conseil ni du goût, ni du plaisir, ni du caprice, ni de la curiosité, ni de l'amour de la science pour la science, ni de l'amour de la science pour briller par elle aux yeux des hommes : non, la gloire et la plus grande gloire de Dieu, encore une fois, voilà sa règle et son unique règle.

S'agit-il d'entreprendre un travail de composition, un sermon, par exemple ; sachant que la gloire de Dieu et la gloire humaine ont des inspirations tout opposées, il reste fidèle à son principe, et ne voulant plaire qu'à Dieu, il choisit pour matière de son discours ce qu'il croit, en conscience, le plus utile à la masse des auditeurs qu'il doit avoir, et non point, comme le voudrait l'orgueil, ce qui lui laisse entrevoir, sans utilité pour le peuple, de beaux développements, de riches

aperçus, un champ fécond en fleurs, en images, en érudition ou en considérations métaphysiques. Puis quand, sous l'influence de son humble piété, il a fait choix de son sujet, c'est encore sous la même influence qu'il le traite : rien pour la vaine gloire, tout pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Voilà le travail du prêtre vraiment humble, voilà le secret de ses succès et de la fécondité de son ministère.

Quelle différence entre le travail de ce saint homme et celui d'un prêtre qui, ayant le malheur de se laisser égarer par l'orgueil, ferait presque en toutes choses le contraire de ce qui vient d'être dit, et ne travaillerait que pour sa propre gloire, au lieu de travailler comme le saint prêtre à celle de Dieu seul ! Que chacun de nous s'interroge, et voie auquel des deux il ressemble.

— Nous sommes obligés sans doute de quitter quelquefois notre solitude et de paraître dans le monde. Les convenances sociales, peut-être même nos devoirs de pasteur nous imposent l'obligation de faire quelques visites : voilà encore une de nos œuvres. Le saint prêtre se gardera bien de s'en affranchir ; il ira dans le monde quand il croira que la volonté de Dieu l'y appelle ; mais il ira pour l'édifier, pour le sanctifier, pour faire respecter son sacerdoce. Que fera-t-il donc pour obtenir de si beaux résultats ? Peu de chose en apparence : il portera dans le monde cette aimable simplicité qu'on lui connaît, cette modestie charmante qui vaut mieux qu'une prédication , cette douceur d'agneau à laquelle rien ne résiste, cette humilité

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