CHAPITRE II
L'Oraison. — Sou impérieuse nécessité. — Conduite ordinaire des prêtres à l'égard de l'oraison. — Règles pratiques.
— Après avoir fait, à son réveil, le signe de la croix avec de l'eau bénite, invoqué Jésus, Marie et Joseph, et donné affectueusement son cœur à Dieu, le prêtre commence sa journée par l'oraison; et c'est d'elle aussi que nous allons parler tout d'abord.
Appuyé sur le témoignage de tous les saints, de tous les docteurs, de tous les maîtres de la vie spirituelle, sur l'enseignement formel d'un grand nombre de Souverains Pontifes, de plusieurs ca-
nous de conciles, de tous les évêques dans leurs diocèses respectifs, sur la pratique constante et universelle de tous les séminaires, de toutes les communautés, congrégations, sociétés plus ou moins religieuses, et généralement de tout ce qui a quelque autorité dans l'Eglise, nous pouvons affirmer comme un fait incontestable que l'oraison entretient la vie de l'âme comme la nourriture matérielle entretient celle du corps ; et que, pour le prélre surtout, elle est si absolument nécessaire qu'il ne semble pas moralement possible que, sans elle, il remplisse les grands devoirs qui lui sont imposés, de manière à assurer le salut de son âme.
Effectivement, si l'on y fait attention, on voit sans peine qu'il en doit être ainsi. Une affaire trèssérieuse, très-grave, et qui doit nécessairement avoir pour résultat ou d'immenses avantages ou d'affreux désastres, n'exige-t-elle pas, pour être bien traitée, qu'on s'y applique avec un soin proportionné à sa haute importance? Ne demandet-elle pas qu'on s'en occupe fréquemment, qu'on l'étudié à fond, qu'on prévoie les obstacles qui s'opposent à son heureuse issue, qu'on recherche et qu'on emploie pour la mener à bien les moyens les plus efficaces ? Assurément tout homme sage et judicieux conviendra de ces principes. Or les avouer, ces principes, n'est-ce pas proclamer la nécessité de l'oraison, surtout pour le prêtre?
Quelle affaire peut-on avoir à traiter sur la terre, qui soit aussi importante que celle que le prêtre s'est imposée au jour de son sacerdoce? Non-seulement il est chargé1 comme tout le monde de sauver son âme, mais il est chargé en outre de sauver
celles des autres, ou du moins de s'employer activement à les sauver. Médiateur perpétuel entre Dieu et l'homme, agent responsable de l'Eglise qui lui confie ses enfants et ses pouvoirs, employé aux travaux et au ministère même de son divin chef, lumière du monde, miroir des peuples, prédicateur de l'Évangile, dispensateur des sacrements, immolateur quotidien de la chair et du sang de Jésus- Christ : quelle charge ! quelles fonctions ! quel accablant fardeau ! Où trouver, en dehors du sacerdoce, un homme qui ait à traiter des affaires de cette importance ?
Or, ces affaires ou plutôt ces emplois tout divins n'ont rien de matériel, rien de terrestre ; c'est toujours dans la sphère de la foi, c'est toujours en Dieu, avec Dieu, pour Dieu et au nom de Dieu qu'ils s'exercent. Le prêtre, abandonné à lui-même, est absolument incapable de remplir une seule de ces obligations avec la sainteté qu'elles exigent. A chaque instant le secours divin lui est indispensablement nécessaire ; privé de ce secours, ou il ne fera point ce qu'il doit faire, ou il le fera mal ; et, dans ces deux cas, la perte éternelle des âmes sera le résultat infaillible de son incurie, de son aveuglement ou de son ignorance.
Où le trouvera-t-il donc, ce secours dont il ne peut se passer, si ce n'est dans l'oraison? Quelles lumières aurait-il pour s'éclairer et éclairer les autres, s'il n'est pas homme d'oraison? Quelle ardeur aura-t-il pour courir après les brebis égarées de son troupeau, s'il n'est pas homme d'oraison? Quel courage aura-t-il pour lutter contre les obstacles que rencontrera son zèle s'il n'est pas
homme d'oraison? Quelle force aura-t-il pour combattre les tentations que lui suscitera l'esprit de ténèbres, s'il n'est pas homme d'oraison? Quelle ferveur aura-t-il pour s'unir à Dieu en faisant l'œuvre de Dieu, s'il n'est pas homme d'oraison? Quelles consolations aura-t-il pour contre-balancer les peines et les ennuis qui l'attendent, s'il n'est pas homme d'oraison? Que fera-t-il en chaire, au saint tribunal, au lit des mourants, à l'autel, s'il n'est pas homme d'oraison?
Le saint prêtre, dans ces diverses fonctions, glorifie Dieu, sauve des milliers d'àmes et se sauve lui-même : pourquoi? Parce qu'il est homme d'oraison. Otez-lui l'oraison, le voici sans ferveur, sans lumière, sans zèle, sans onction, sans piété : il ne court plus dans les saintes voies de la perfection, il s'y traîne péniblement dans la compagnie du prêtre tiède et ri'làché ; et qui sait, hélas ! si, en renonçant à l'oraison, il n'aboutira pas bientôt au gouffre où le mauvais prêtre n'est tombé que pour avoir abandonné ce saint exercice?
— En présence de ces considérations, ne soyons plus surpris d'entendre tous les saints nous recommander l'oraison comme un exercice absolument indispensable. Ne soyons plus surpris d'entendre, par exemple, saint Liguori prononcer ces paroles si graves et si judicieuses : « Celui qui ne » médite pas les vérités éternelles ne peut sans » miracle vivre en chrétien ; car sans l'oraison » mentale on est sans lumière, on marche dans » les ténèbres. Les vérités de la foi ne pouvant » être aperçues par les yeux du corps, mais seu-
» lement par ceux de l'âme lorsqu'on les médite, » celui qui ne les médite point ne les voit point, » et marche par conséquent dans les ténèbres, et » alors il est tout naturel qu'il s'attache aux objets » sensibles et qu'il méprise les biens éternels. »
Ne soyons plus surpris d'entendre une sainte Thérèse, le grand modèle de V oraison mentale, comme l'appelle saint Liguori, prononcer cette énergique sentence : « Celui qui abandonne l'orai- » son mentale n'a pas besoin de démons qui le » poussent en enfer; il y va de lui-même. »
Ne soyons pas surpris que le savant P. Suarez, qui estimait beaucoup plus la piété que la science, nous ait légué cette belle et sainte parole : « J'ai- » nierais mieux perdre toute ma science qu'une » heure d'oraison mentale. » C'est ce fervent religieux qui avait fait trois parts de sa journée : huit heures de prière, huit heures d'étude, et huit heures pour le sommeil, les repas et la récréation. Huit heures de prière! retenons ceci.
Ne soyons plus surpris enfin que plusieurs vénérables pontifes, profondément convaincus de la nécessité de l'oraison pour le prêtre, aient adopté le saint usage de ne promouvoir au sacerdoce que ceux qui s'engagent à consacrer tous les jours un temps plus ou moins long à la méditation.
Examinons maintenant la conduite ordinaire des prêtres, relativement à l'oraison.
— Le mauvais prêtre fait-il oraison ? Non, jamais. S'il la faisait, il ne serait pas mauvais prêtre ; il ne l'est devenu que parce qu'il a renoncé à cet exercice. Ceci est très-important, et nous prions,
nos pieux lecteurs de peser attentivement toutes nos paroles. Devient-on mauvais prêtre parce qu'on abandonne l'oraison, ou bien abaudonne-t-on l'oraison parce que l'on est mauvais prêtre ? En d'autres termes, par quoi commence-t-on quand on devient mauvais prêtre? Commence-t-on parles péchés qui rendent mauvais prêtre, ou commence-t-on par le renoncement à l'oraison? Consultons l'expérience, c'est elle qui va résoudre ces questions.
Il ne s'agit point ici du mauvais prêtre qui l'a toujours été, même au moment de son ordination. Cet usurpateur audacieux du sacerdoce s'est jeté, malgré Dieu, dans la carrière ecclésiastique, parce que toutes les autres lui étaient fermées. On peut dire que jamais, même au séminaire, il n'a fait oraison ; il y assistait comme les autres, parce qu'il y était obligé, mais assister à l'oraison, ce n'est pas faire oraison. Or, il ne faisait pas autre chose pendant le temps de son séminaire ; il y était de corps, mais il n'y était point d'esprit et de cœur. A bien plus forte raison s'en dispensa-t-il quand, devenu son maître, il put s'affranchir d'un exercice qui lui était à charge et dont il avait hâte de se débarrasser.
Non, ce n'est point de cet infortuné que nous parlons ici. L'oraison, s'il l'eût bien faite, eût été le principe de son salut ; aujourd'hui même encore, s'il la voulait faire et bien faire, elle le replacerait dans une voie, toujours inquiétante il est vrai, mais seule capable de calmer sa conscience. Il fait donc lui-même, sans le savoir, l'éloge de l'oraison ; il en démontre péremptoirement la nécessité par sa conduite, tout indigne qu'elle est.
Mais plaçons-nous dans les conditions les plus ordinaires ; parlons du mauvais prêtre qui ne l'a pas toujours été et qui ne l'est devenu que par degrés. 11 ne fait plus oraison, c'est un fait ; mais quand y a-t-il renoncé ? Nous osons affirmer, et nous sommes certain qu'il ne nous démentira point, que tant qu'il fit régulièrement son oraison, il ne fut point à proprement parler un mauvais prêtre. Il put commettre de loin en loin quelques fautes, même assez notables ; mais les grâces de l'oraison dont il continuait l'usage lui en faisaient voir la grièveté, et lui en faisaient chercher aussitôt le remède, sans lui permettre jamais de consommer son œuvre d'iniquité par le sacrilège.
Comment donc en vint-il à ce déplorable terme ? Le voici : les premières fautes dont nous venons de parler, quoique anéanties par les heureux effets de l'oraison, laissaient cependant dans son âme un certain fonds de faiblesse ; le goût de la piété, et par conséquent de l'oraison, s'altérait en lui de plus en plus. Cette oraison qu'il n'avait peut-être jamais faite avec beaucoup de ferveur, il la faisait après ses chutes avec beaucoup moins de ferveur encore ; bientôt, n'y trouvant presque aucun goût, il s'en dispensa de temps en temps sans scrupule : les jours où il la faisait encore, il en abrégeait la durée, et il ne tarda pas à se contenter de quelques réflexions vagues et superficielles, qui couronnaient une prière vocale toute de routine et qui ne méritaient déjà plus le nom d'oraison. Enfin ces réflexions elles-mêmes, dont il voyait parfaitement l'inutilité, furent supprimées, et il ne fit plus ni oraison, ni rien qui ressemblât à l'oraison. D'un m. 23,
autre coté, les divers exercices spirituels auxquels il attachait beaucoup moins d'importance qu'à la méditation, ayant été sacrifiés longtemps avant elle, il se trouva qu'il n'y avait plus dans sa journée, en fait d'œuvres pieuses, que le saint sacrifice de la messe, célébré précipitamment, sans piété, sans préparation ni action de grâces, et le saint office 'car nous voulons croire qu'il le disait encore récité de manière à irriter Dieu plutôt qu'à l'apaiser.
Les choses étant ainsi, que se passait-il dans la région des tempêtes ? L'ennemi du salut qui, comme un lion dévorant, rode sans cesse autour des âmes, et surtout des âmes de prêtre, pour en faire sa -proie, négligeait-il l'occasion d'attaquer celle-ci et de la vaincre ? La voyant totalement désarmée et privée surtout du secours si efficace de la prière en général et de l'oraison en particulier, avait-il pitié de sa faiblesse, et n'en profitait-il pas au contraire pour l'entraîner dans l'abîme en lui suscitant des rencontres mauvaises, des images dangereuses, des dégoûts pour la vertu, des attraits pour le vice, et des tentations de toute espèce ?
N'allons pas plus loin ; le reste n'est, hélas î que trop aisé à deviner. Oui, voilà, sans aucun doute, la triste voie que parcourt le prêtre quand il renonce à l'oraison. Elle le soutient quand il y est fidèle ; il tombe quand il l'abandonne ; elle le 1 élève quand il recourt à elle après une chute ; elle continue de le diriger quand il continue de la prendre pour guide, et il ne s'établit fixement dans le mal que quand il l'a définitivement répudiée.
Quel éloge de l'oraison ! quelle démonstration de son utilité, ou plutôt de son incontestable nécessité !
Où en sommes-nous, vénérables confrères, où en sommes-nous sur ce point capital ? Que voyonsnous dans notre âme au flambeau de l'expérience qui nous est en ce moment proposé ? Àh ! si nous avons tant soit peu négligé l'oraison, bâtons-nous, hâtons-nous de la reprendre, puisqu'elle est uniquement notre unique sauvegarde.
— Le prêtre tiède et relâché fait-il oraison? Oui, pour l'ordinaire ; mais il y manque souvent et il la fait fort mal.
Il y a des prêtres tièdes et relâchés qui ne deviennent jamais de mauvais prêtres proprement dits. Nous sommes convaincu que c'est l'oraison qui les soustrait à cet affreux malheur. Ils la font mal, il est vrai, mais enfin ils la font, et Dieu les récompense de leur demi-fidélité en les maintenant sur le bord de l'abîme où ils passent leur triste vie. Ils l'omettent quelquefois et même assez souvent ; c'est vrai encore, et voilà pourquoi ils n'ont qu'un pas à faire pour tomber dans le gouffre ; mais comme ils n'ont pas entièrement renoncé à ce moyen de salut, comme ils font encore l'oraison plus souvent qu'ils ne l'omettent, elle a tant de puissance qu'elle les préserve de la catastrophe finale.
Le mauvais prêtre a séjourné dans l'état de tiédeur avant de se fixer dans celui du crime. Quelle différence y a-t-il eu entre lui et le prêtre tiède qui a refusé de le suivre ? L'un a fait divorce avec l'o-
raison, l'autre n'y a pas entièrement renoncé : voilà, selon nous. L'explication du mystère.
Du reste, si l'oraison imparfaite et souvent interrompue du prêtre tiède l'empêche de devenir un mauvais prêtre, jamais, tant qu'elle sera ce qu'elle est , elle n'aura la puissance de le rendre bon prêtre. Qu'il fasse un généreux effort pour lui donner les qualités qui lui manquent, et il verra si elle ne le conduit pas du degré inférieur où il languit, au degré supérieur qu'occupe le bon prêtre, peut-être même au suprême degré où Dieu fait goûter au saint prêtre de si douces jouissances. Il a la preuve de ce que nous disons pendant les heureux jours d'une retraite, et pendant le temps malheureusement trop court où il en conserve les fruits. Alors la tiédeur est bannie de son âme : pourquoi ? Parce qu'il est redevenu Adèle h l'oraison. Qu'il persévère, et la même cause produira sans aucun doute la continuité des mêmes effets.
Qu'il ne s'abuse pas, au reste, sur l'état où il se trouve. Qu'il ne se glorifie pas de voir un petit intervalle entre lui et le mauvais prêtre. Si l'oraison imparfaite dont il conserve l'usage le préserve des péchés graves qui font le mauvais prêtre déclaré, peut-être ne l'empêche-t-elle pas d'être très-misérable aux yeux de Dieu. Quoique moins coupable que le mauvais prêtre, peut-être l'est-il assez pour mériter ces écrasantes paroles : Nomen habcs quod rivas et mortuus es ; à coup sur, du moins, celles-ci lui conviennent : Quia tepidus es, incipiam te evomere de are meo.
Concluons de ce qui précède que le prêtre tiède et relâché fait aussi, à sa manière, l'éloge de l'o-
raison, et qu'il en démontre par sa conduite les avantages et la nécessité.
— Le bon prêtre fait-il oraison ? Oui, et il est très-rare qu'il y manque ; seulement, il n'en tire pas tous les fruits qu'il en pourrait tirer, parce qu'il ne la fait point avec les saintes dispositions qu'il devrait y apporter.
Le bon prêtre est estimé de Dieu et des hommes ; il fait du bien et même beaucoup de bien dans l'Église. Il y exerce un ministère honorable; ses mœurs sont à l'abri de tout reproche ; il remplit généralement ses devoirs avec édification et régularité ; il ne voudrait pour rien au monde commettre avec délibération une faute notable ; il veut se sauver, et il ne veut pas se sauver seul dans son saint état ; il prêche, il catéchise, il confesse avec un vrai désir de gagner des âmes à Dieu, et enfin, par l'ensemble de sa conduite, il fait dire et il mérite en effet qu'on dise de lui qu'il est un bon prêtre.
Cependant, à côté de ces qualités précieuses se trouvent quelques imperfections, quelques défauts même qui, n'ayant pas une gravité considérable, ne lui ravissent point l'estime et la confiance des peuples. Ces imperfections et ces défauts, il ne s'en fait pas un grand reproche et ne pense même presque pas, du moins sérieusement, à s'en corriger. Ce sont, par exemple, des impaîiences et des vivacités assez fréquentes, des critiques, des railleries, quelques paroles de vanité, des susceptibilités ombrageuses, de petites rancunes, des négligences dans le service de Dieu, peu de zèle pour des œuvres extraordinaires, et mille autres choses de cette
nature qui mettent des bornes à sa sainteté, diminuent la somme de bien qu'il pourrait opérer dans l'Église, et l'empêchent de prendre rang parmi les saints prêtres qui, eux, s'abstiennent, autant que la faiblesse humaine le permet, des petites misères que nous venons de signaler.
Ceci était nécessaire pour faire bien voir la conduite du bon prêtre relativement à l'oraison.
Nous l'avons dit, il est fidèle à cet exercice ; il le fait tous les jours, et Dieu récompense sa fidélité sur ce point, enle préservant non-seulement des affreux égarements du mauvais prêtre, mais encore de la tiédeur du prêtre relâché. Pourquoi donc n'arrive-t-il point au degré du saint prêtre, etpasse-t-il toute sa vie dans l'état que nous venons de décrire? C'est encore dans l'oraison qu'il fait, que nous allons trouver l'explication de ce nouveau mystère.
Qu'il y fasse attention, et il verra qu'il n'apporte point à l'oraison les dispositions nécessaires pour qu'elle produise pleinement son effet. Tous nos défauts, surtout quand nous ne travaillons pas sérieusement aies détruire, sont de puissants obstacles aux grands fruits de l'oraison. Or, ces défauts, comme nous l'avons dit plus haut, sont assez nombreux chez le bon prêtre, et il fait bien peu d'efforts pour s'en corriger. De là viennent ses froideurs dans l'oraison, parce qu'il n'aime pas assez Dieu ; ses sécheresses, parce qu'il n'est pas assez humble ; ses distractions, parce qu'il n'est pas habituellement recueilli ; ses ennuis et ses dégoûts, parce qu'il accorde trop à la vie des sens et pas assez à celle de l'esprit, et ainsi du reste.
S'il faisait son oraison avec l'intention bien arrê-
tée de remployer comme un moyen efficace pour se corriger de ses défauts, ce serait excellent; mais il n'en est pas ainsi. Il fait l'oraison tous les jours, il est vrai, mais tous les jours aussi il la fait sans se proposer une fin spéciale et bien déterminée. Pour lui , l'oraison est un but , elle n'est pas un moyen de sanctification; c'est comme un chemin sans issue dans lequel il vient se promener chaque matin, sans se proposer autre chose que la récréation spirituelle qu'il y prend dans la compagnie de Dieu, récréation, au reste, qui n'en est pas toujours une. Quand il a pu se dire : J'ai fait mon oraison, j'y ai passé ma demi-heure ou mon heure ordinaire, j'ai combattu les distractions qui sont survenues, il est content. Cependant, malgré cette oraison, qui assurément n'est pas sans mérite, les défauts persévèrent, la sainteté reste bornée, le zèle n'acquiert point de nouveaux développements, la somme de bien ne grossit point, et plusieurs vertus, quelquesunes du moins, restent des années entières à l'état d'imparfaites ébauches.
Que faudrait-il donc pour faire disparaître ces inconvénients? Il faudrait des oraisons bien faites, des oraisons précédées de la double préparation, éloignée et prochaine, des oraisons pendant lesquelles on eût devant les yeux les divers défauts auxquels on est sujet, des oraisons appliquées spécialement à la destruction de ses défauts, des oraisons à la fin desquelles on prit des résolutions non pas vagues, générales et superficielles, mais précises et bien particularisées, relativement aux principales infidélités qui choquent l'œil de Dieu dans la conduite habituelle. Or, c'est ce que l'on ne fait
point, c'est même ce que l'on ne pense point à faire, puisque, comme nous l'avons dit, on vit avec ses imperfections et ses défauts sans se les reprocher et sans avoir un vrai désir de s'en corriger.
Que les bons prêtres à qui nous parlons en ce moment et que nous environnons de notre parfaite estime suivent les conseils que nous prenons la liberté de leur donner ; qu'ils fassent désormais leurs méditations conformément aux règles que nous venons de tracer , et très - certainement ils feront par leur conduite le plus magnifique éloge de l'oraison .
— Enfin les saints prêtres font-ils l'oraison et comment la font-ils? Oui, les saints prêtres font oraison, et Dieu seul connaît les grâces abondantes dont elle est pour eux l'inépuisable source. Leur ôter l'oraison ce serait leur ôter la vie. Ils y entrent avec bonheur, ils s'y reposent avec délices, et ils en sortent avec regret. Saint François de Borgia, après cinq ou six heures d'oraison, demandait encore comme une immense faveur un quart d'heure de supplément au frère qu'on lui avait donné pour modérer sa ferveur. Nous avons peine à concevoir cette insatiable avidité pour un exercice qui nous semble toujours un peu long, quelque court qu'il soit , et pendant lequel nous goûtons ordinairement fort peu de consolations. Soyons des saints, ou, moins que cela, ayons simplement le vif et sincère désir de travailler sérieusement à le devenir, et nous comprendrons ce que nous n'avons pas compris jusqu'à ce jour.
L'oraison est un entretien, une communication
intime avec Dieu. Aimons-le de tout notre cœur, attaquons nos défauts qui lui déplaisent et le refroidissent à notre égard ; ne commettons jamais un péché quelconque avec délibération, et nous verrons si Dieu, dont l'amoureuse bonté ne demande qu'à s'épancher, ne s'épanche pas en effet dans notre cœur comme dans celui des saints.
Au reste, ce ne sont pas seulement de douces jouissances que l'oraison procure au saint prêtre. Ces vives lumières qui l' éclairent dans toute sa conduite, cette force contre la tentation, ce zèle ardent pour le salut des âmes, cet attrait pour l'ordre et pour la règle, cet amour de la retraite et de l'étude, ce dégoût des bagatelles et des frivolités, cette vie entière si pleine de bonnes œuvres, si édifiante et si sainte ; que sont toutes ces choses, sinon les fruits des excellentes oraisons où tous les jours le saint prêtre vient retremper son âme dans l'élément divin? Otez-lui l'oraison, et vous verrez de quelle stérilité sera suivie cette merveilleuse abondance !
Non-seulement nous ne comprenons pas les joies de l'oraison, mais, sans vouloir l'avouer, nous ne sommes pas peut-être bien convaincus des grands avantages qu'elle procure, et nous serions assez portés à croire que , dans les pompeux éloges qui se font de cet exercice , il se mêle quelque teinte de pieuse exagération. Gela se conçoit : n'ayant point reconnu par notre propre expérience la réalité de ces précieux avantages ; n'ayant jamais fait l'oraison avec la pureté d'intention et les fervents désirs des saints prêtres, elle n'a produit dans notre âme que des fruits restreints et proportionnés aux dispositions que nous y apportions ,
Ces fruits n'avaient même rien de bien saillant ; ils étaient beaucoup plus négatifs que positifs; nos oraisons nous faisaient plutôt éviter le mal que pratiquer le bien , et de même que les oraisons très-imparfaites du prêtre tiède l'empêchaient seulement de devenir mauvais prêtre, de même les nôtres se bornaient à peu près à nous empêcher de devenir des prêtres relâchés ; et cet avantage étant peu remarquable, nous n'en tenions presque aucun compte, et nous ne l'attribuions pas même à l'oraison. Mais essayons de faire désormais nos méditations avec la volonté généreuse de devenir plus saints et plus parfaits, et bientôt nous serons étonnés des fruits que l'oraison produira chez nous comme chez le saint prêtre.
A notre avis, c'est là que git tout le secret de l'oraison. Elle abonde en une multitude d'excellents fruits, c'est très-vrai ; mais elle ne les produit pas malgré nous, et pour les produire elle exige des dispositions favorables à leur développement. 11 en est comme du grain de blé. Il est très-bon en lui-même, mais quelque bon qu'il soit, il ne produira jamais rien s'il n'est pas déposé dans une terre capable de développer la fécondité de son germe. Nous cherchons de bons livres de méditation, nous courons après des méthodes d'oraison, nous nous indignons contre nos froideurs et nos distractions; tout cela est louable sans doute et annonce quelque fond de bonne intention, mais si nous nous bornons là, nous n'arriverons jamais à l'essentiel.
Youlons-nous, oui ou non, nous corriger de nos défauts, les attaquer avec vigueur et atteindre à la
perfection des saints prêtres? Si nous le voulons sincèrement et fermement, tontes nos méditations seront excellentes, et elles nous aideront puissamment à réaliser nos bons désirs. Mais si, au fond, nous ne le voulons pas, tous les livres de méditation, toutes les méthodes d'oraison, toutes nos indignations contre nos distractions ne produiront pas une réforme que nous nous refusons à opérer. Voyez un grand pécheur du monde qui se convertit : hier la prière lui était insupportable ; pourquoi? Parce qu'il était, hier, attaché au péché : aujourd'hui, au contraire, il prie avec délices; pourquoi? Parce qu'il a pris aujourd'hui le péché en haine. Est-ce donc à dire qu'il faille omettre la prière ou l'oraison parce qu'elle n'opère pas en nous tous les fruits qu'elle pourrait produire? Non, assurément. Continuons de la faire, puisqu'elle nous empêche de devenir pires ; mais faisons-la de manière qu'elle nous rende meilleurs, et ne neutralisons pas son action par une résistance opiniâtre et une espèce de parti pris de conserver malgré elle nos perfections et nos défauts.
— Nous ne donnerons pas ici de méthode particulière d'oraison. Ce que nous venons de dire est, selon nous, la meilleure de toutes les méthodes. Nous sommes loin cependant de désapprouver celles qui nous ont été léguées par nos maîtres dans la vie spirituelle. Elles sont très-bonnes et très-utiles pour ceux surtout qui, n'ayant jamais fait oraison, ont besoin de quelques règles qui captivent leur esprit et les empêchent de se perdre dans des évagations sans fin. Mais comme nous parlons à de
pieux confrères qui sont depuis longtemps au fait de l'oraison, nous ne leur indiquerons point de méthode particulière, méthode qui pourrait fort bien ne leur pas convenir et qu'ils trouveront, s'ils le veulent, dans une foule de livres qui traitent cette matière ex professa. Nous dirons seulement, par forme d'avis, à quiconque veut sincèrement tirer de l'oraison des fruits abondants :
1° De vivre habituellement dans la disposition de mourir plutôt que de commettre un péché véniel de propos délibéré ;
2° De préparer la veille le sujet de méditation pour le lendemain, et d'y penser le soir avant de s'endormir;
3° De choisir pour sujet de méditation ce qui sera le plus en rapport avec les besoins spirituels de chacun, et ce qui disposera prochainement à se corriger de ses défauts;
4° De faire toujours une excellente préparation prochaine à l'oraison ;
5° De faire son oraison dans un lieu convenable, c'est-à-dire dans un lieu favorable au recueillement et aux réflexions graves auxquelles on va se livrer;
6° De se tenir pendant l'oraison dans une position respectueuse et modeste, ce qui contribue beaucoup plus qu'on ne pense à l'action de la grâce;
7° De renvoyer impitoyablement les distractions à mesure qu'elles se présentent, et de recourir à un livre si Tonne peut pas s'en débarrasser autrement ;
8° De diriger toujours son oraison vers les défauts principaux auxquels on est sujet, et d'en demander souvent à Dieu la destruction par de ferventes prières et aspirations ;
9° De prendre pendant son oraison, et surtout en la terminant, des résolutions précises et parfaitement déterminées, relativement aux fautes que l'on commet habituellement et dont on entrevoit déjà l'occasion pendant la journée qui commence ;
10° Enfin, de consacrer, si Ton en a le courage, une heure entière à F oraison, ou du moins une demi-heure en sus de la prière vocale qui la précède. Si nous éprouvons quelque répugnance à faire une oraison de cette longueur, concluons à coup sur que, pour cela même, nous en avons un besoin tout particulier.
Puisse le sujet que nous venons de traiter être de quelque secours à nos dignes confrères ! S'ils le veulent, rien peut-être, dans tout cet ouvrage, ne leur sera aussi utile que le peu que nous leur avons dit sur la matière si importante de l'oraison mentale.