CHAPITRE III
La Sainte Messe.— Son excellence. — Conduite ordinaire dos prêtres à l'égard du saint Sacrifice. — Règles pratiques.
— « Jamais, dit saint Liguori , le prêtre qui » n'est pas pénétré de la grandeur du sacrifice de » la messe ne l'offrira convenablement. Jésus- » Christ n'a rien fait de plus grand ni de plus » sublime sur la terre. »
<( Celui-là même, dit le saint concile de Trente, » qui s'offrit sur la croix, est offert à l'autel par le
» ministère des prêtres : » Idem nune off crois saccrdotum mmisterio qui scipsum tune in crucc oh tulit.
Saint Jean Chrysostome, avec son accent de foi vive, disait : « Quand vous voyez le prêtre offrir le » saint sacrifice, oubliez que c'est un prêtre, et figu- » rez-vous voir la propre main de Dieu invisible - » ment étendue sur l'autel : » Cùm vider is saccrdotem offerentem, non sacerdotem esse putes, sed manum Dci invisibilem extensam.
« Chaque prêtre, dit le même saint, devrait des- » cendre de l'autel tout enflammé de l'amour divin, » et faire peur à l'enfer : » Tanquàm Icônes ignem spirantes, ab flld mensd recedamus, facti diabolo tcrribilcs.
0 vencranda sacerdotum dignitas, s'écrie saint Augustin, in quorum manibus velut inutero Yiryinis Filins Dci incarnatur !
Yoilà les pensées, voilà les sentiments et le langage de l'Eglise et des saints à l'égard de l'auguste sacrifice de nos autels. Quelque énergique qu'il soit, ce langage, il faut convenir qu'il est bien faible encore quand on pense à l'ineffable mystère qu'il exalte. Saint Thomas, regrettant en quelque sorte de ne pouvoir rien dire de la divine Eucharistie qui soit en rapport avec son excellence, nous adresse ces paroles dans lesquelles se peint son impuissance à cet égard : « Atteignez, en fait de » louanges, les bornes du possible, jamais vous » ne louerez ce mystère comme il mérite d'être » loué; vous en êtes absolument incapable. »•
Quantum potes, taiitùm aude, Quia major omni lande, Nec laudarc suflicis.
Et c'est nous, prêtres de Jésus-Christ, qui, chaque jour, opérons cet étonnant prodige que toute langue humaine est impuissante à célébrer I
Nous avons souvent pensé, et quiconque y voudra sérieusement réfléchir pensera comme nous, qu'il est vraiment humiliant pour notre pauvre nature de voir qu'elle se familiarise avec ce mystère tout divin, au point de rester sans émotion vive dans le moment même de sa célébration. De bons prêtres, de saints prêtres même sont loin d'éprouver toujours cette émotion saisissante. A la vérité, elle n'est point exigée ; mais elle semble si naturelle, si nécessaire, que c'est réellement une humiliation pour nous de ne la point ressentir. Puissions-nous sinon être émus, du moins être saintement disposés à remplir la fonction de sacrificateurs qui nous est imposée !
Nous ne pourrons jamais ni penser, ni dire à quel degré de perfection Dieu et l'Église voudraient que tous les prêtres fussent élevés pour célébrer dignement le très-saint sacrifice de la messe. Si, dans la loi ancienne, il fallait que ceux qui portaient seulement les vases sacrés fussent sans tache : Mandarin ni qui f crûs vasa Domini, combien, dit Pierre de Blois, ne doivent pas être plus purs ceux qui portent Jésus-Christ même clans leurs mains et dans leur poitrine ! Quanta mundiores esse oportet, qui in manibus et in cor pore portant Christian !
« Il faut avouer, dit le concile de Trente (pesons I bien ces graves paroles), que l'homme ne peut » pas faire une œuvre plus sainte et plus divine •» que celle de célébrer le redoutable sacrifice de la <» messe : » Ncccssarinmfatcmur, nulhim aliudopus
adeo sanction et divinum tracta ri posse quàm hoc trcmcndum mysterium. «Donc, ajoute le mèmecon- » elle, le prêtre doit s'employer tout entier à le oélé- » brer avec la plus grande pureté de conscience » possible. » L'énergie de ces paroles est vraiment remarquable ; comment n'en être pas vivement frappé, quand on pense surtout à l'imposante autoritéjd'où elles émanent? Satis apparet omnemoperam in co esse ponendam, ut quanta maxime fieri potest, interiori cor dis munditid peragatur.
— Voyons si nous nous conformons exactement aux prescriptions qui nous sont faites sur ce point si important de nos obligations.
Le mauvais prêtre offre-t-il le saint sacrifice de la messe, et comment F offre-t-il? La réponse à cette question est si horrible qu'il nous répugne de la consigner ici. Ayons cependant le courage et la douleur de le dire : Oui , le mauvais prêtre monte à l'autel ; oui, il y monte le péché mortel dans l'àme ; oui , il y monte avec tremblement d'abord, avec moins de saisissement ensuite, avec un calme de plus en plus profond à mesure qu'il s'enfonce dans l'abîme du sacrilège!
Déjà, sans doute, avant de profaner l'autel pour la première fois, il avait endurci son âme par le renoncement à l'oraison et à toutes les pratiques de la piété ; déjà il avait émoussé l'aiguillon du remords par une multitude de péchés dont la grièvcîé allait chaque jour croissant ; déjà, par des communions suspectes et plus que suspectes,. il s'est en quelque sorte exercé au sacrilège. Cependant, quand il se détermina la première fois à le
commettre avec certitude, il frémit et sembla pour ainsi dire reculer d'horreur. Semblable à Judas qui, lui aussi, avait sans doute lutté contre bien des remords avant de trahir son bon maître, il hésita, il trembla, il crut entendre gronder la foudre sur sa tète coupable. Heureux s'il se fût arrêté sur le bord du précipice, et s'il n'eût pas paralysé le dernier effort que la grâce faisait pour le sauver ! Mais non, il s'enhardit par le criminel espoir de l'impunité, et quand il vit qu'en effet la colère de Dieu ne l'avait pas broyé comme il méritait de l'être, les ténèbres se firent dans son àme souillée, et vérifiant en sa personne les paroles de F Apôtre, il s'endormit du sommeil de la mort : Qui mariducat et bibit indigné, judicium sibi manduçat et bibit. Ideo inter vos multi infirmi et imbeeilles, et dormiunt multi. Le lendemain, son trouble avait notablement diminué ; Satan le rassurait, car Satan avait pris dans son âme la place de Dieu : Post bucccllam introivit Satanas. Le second sacrilège compléta l'endurcissement préparé déjà par le premier, et alors, roulant d'abîme en abîme, abyssus abyssum invocat, il s'assit sans remords dans son iniquité : In umbrâ mortis sedit. Dire tout le mal qu'il fit ensuite, tous les devoirs dont il s'affranchit, tous les vices auxquels il s'adonna, toutes les âmes qu'il pervertit, tous les sacrilèges qu'il commit chaque jour, c'est ce que lui seul pourrait nous raconter, ou plutôt c'est ce qu'il ignore luimême ; car le mal qu'il fait, et qu'il fera longtemps après sa mort dans les paroisses où il aura exercé son fatal ministère, n'est bien connu que du démon qui le lui fait opérer, et de Dieu qui l'observe lll. 24
pour le châtier dans sa fureur quand son jour sera venu : Vultus Domini super facientes mala.
Ainsi vit cet infortuné ! Renouvelant tous les jours ce que Judas ne fit qu'une fois, il marche tète levée dans l'assemblée des justes, jusqu'à ce que son évéque. instruit de ses désordres, l'arrache au sacrilège par une suspense, comme on arrache la mauvaise herbe du milieu du bon grain au développement duquel elle s'oppose.
Bénissons Dieu, vénérables collègues, de ce que, plus heureux que les apôtres, qui avaient un traître dans leur sacré collège composé de douze membres seulement, nous n'avons, nous, que quelques rares Judas épars çà et là dans nos saintes et innombrables phalanges.
Si par hasard les lignes que nous venons de tracer passaient sous les yeux de l'un des malheureux confrères auxquels elles s'adressent, nous le supplierions avec les plus vives instances et par les entrailles de Jésus-Christ, in visceribtis Christi, de les méditer quelques instants devant Dieu, après avoir imploré ses lumières et ses grâces par une fervente prière. Suivra-t-il notre avis? L'endurcissement et l'aveuglement, qui senties deux traits caractéristiques du mauvais prêtre, ne rendrontils pas les efforts que nous faisons pour le sauver complètement inutiles, comme tant d'autres grâces dont il a jusqu'ici criminellement abusé ? Nous le craignons beaucoup, car si cette sentence de la Sainte-Ecriture. Perversi difficile corriguntur, a jamais sa rigoureuse application, c'est sans aucun doute à l'égard du mauvais prêtre aveuglé et endurci par l'habitude du sacrilège. Qu'il sache ce-
pendant que le Dieu bon qui donnait à Judas le titre d'ami le lui donne à lui-même, et qu'il est prêt à déposer la foudre pour le recevoir avec miséricorde, s'il veut tomber à ses pieds, le cœur brisé d'un repentir sincère.
— Le prêtre tiède et relâché offre -t-il le saint sacrifice de la messe, et comment l'offre-t-il? C'est encore une triste réponse que nous avons à faire à cette question. Oui, le prêtre tiède et relâché célèbre le saint sacrifice. Ce n'est pas pourtant qu'il se fasse le moindre scrupule de manquer à cette célébration. Comme il est sans ferveur, sans piété, sans amour pour Dieu, il ne tient pas beaucoup à monter à l'autel, sachant bien d'ailleurs qu'il y reçoit peu de grâces et qu'il n'y goûte aucune consolation; il se dispense donc de célébrer pour des raisons frivoles qui ne feraient aucune impression sur le saint prêtre. Mais quand il célèbre, comment le fait-il? Il le fait comme il fait tout ce qui se rattache au service de Dieu, c'est-àdire avec une insouciance, une lâcheté, une froideur et un dégoût qui n'annoncent que trop combien cette menace lui est applicable : Quia tepidus es, incipiam te evomere de ore meo.
Le prêtre tiède ne tient qu'à une chose, et souvent encore il y tient assez faiblement, c'est à pouvoir se dire avec une conviction telle qu'elle, qu'il n'est pas évidemment en état de péché mortel. Quand il peut se donner cette assurance, il est tranquille ; et pour se la donner, au lieu de penser au mal qu'il fait et au bien qu'il devrait faire, il ne pense qu'au mal qu'il ne fait point et au peu de
bien qu'il fait. Rien ne le rassure comme les affreux désordres du mauvais prêtre : Je ne suis "point comme lui, se dit-il en secret. Rien ne le trouble comme l'édifiante ferveur de ses pieux confrères : Que je suis loin de leur ressembler! se dit-il avec confusion.
S'il y voulait réfléchir, il verrait beaucoup mieux encore combien il est loin de Dieu, puisqu'une seule communion suffisant pour rendre saint celui qui la fait, il communie tous les jours depuis des années entières sans sortir du triste état où la tiédeur l'a placé. Comment pourrait-il en être autrement, puisqu'il n'apporte à la célébration des saints mystères presque aucune des dispositions qui en développent les fruits ? « L'usage des sacrements, », dit fort bien Bourdaloue, ne peut être utile qu'au- » tant qu'il est saint; et il n'est saint qu'autant » qu'on y apporte les dispositions convenables. » Or, quelles dispositions le prêtre tiède apportc-t-il à la célébration du saint sacrifice ?
Pour préparation éloignée, qu'ofire-t-il à Dieu? Des oraisons très-courtes et très-froides quand elles S3 font (car elles sont souvent omises); le saint office récité sans le moindre sentiment de dévotion ; du reste, plus de lectures spirituelles, plus de visites au Saint-Sacrement, plus d'examens de conscience, plus d'œuvres de pénitence et de mortification; et pour remplacer ces pieux exercices, une vie de désordre, une habitude de dissipation, un temps futilement employé, des courses, des voyages, des jeux, des festins presque continuels, et au milieu de tout cela une multitude innombrable de péchés qu'il se permet sans scrupule, parce qu'il se
persuade toujours qu'ils ne sont que véniels, quoique peut-être, aux yeux de Dieu, ils aient quelquefois un autre caractère. Quelle préparation ! et quels fruits peut-on réellement en attendre ?
Quant à la préparation prochaine, que peut-elle être de la part du prêtre relâché qui se conduit habituellement comme il vient d'être dit? Il célèbre, mais quels signes de dévotion montre-t-il, soit avant le saint sacrifice, soit pendant qu'il l'offre, soit dans l'action de grâces qui le doit suivre ? 11 se rend à l'église sans savoir pour ainsi dire ce qu'il y va faire ; il se revêt des ornements sacrés tout en conversant avec ceux qui l'entourent ; il monte à l'autel comme il monte à sa chambre ; il tronque presque toutes les cérémonies; il précipite la célébration comme s'il avait à faire quelque chose de plus important quand il aura fini ; il produit confusément et vaguement quelques actes en forme d'action de grâces ; il retombe ensuite dans son indifférence habituelle, et passe toute la journée sans se souvenir une seule fois qu'il a offert le matin le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ, que la Cour céleste a contemplé dans l'extase de l'admiration, tandis qu'il remplissait avec une froide insensibilité sa redoutable fonction de sacrificateur. Quel triste spectacle ! et comment ne pas voir les réformes que doit subir une telle conduite !
— Le bon prêtre offre-t-il le saint sacrifice et comment l'offre-t-il? Ici, du moins, nous allons trouver des semences d'édification. Oui, le bon prêtre offre le saint sacrifice, et il l'offre glorieusement pour Dieu, utilement pour l'Église et pour m. 24.
hii-mème. Non-seulement il vient au saint autel avec une conscience pure, mais il y apporte des vertus, des habitudes pieuses, une contenance grave, respectueuse, modeste et recueillie, qui lui valent un regard de complaisance de la part de Dieu, et chaque jour un surcroît d'estime de la part des peuples.
Nous dirons cependant à quelques-uns de ces dignes confrères, qu'ils feraient bien de donner un peu plus de temps qu'ils ne font à la préparation et à l'action de grâces. Nous leur conseillerons de faire, autant que possible, ces deux exercices coràm populo, les prières de sacristie étant ordinairement fort peu ferventes. Nous leur recommandons aussi de s'observer davantage sous le rapport des cérémonies. Il y a de bons prêtres qui les traitent fort mal. Combien n'en voit-on pas, par exemple, qui disent habituellement les prières du Canon à haute voix, quoique le contraire soit rigoureusement prescrit \ Nous les engageons à lire souvent et avec une grande attention quelque bon Traité sur les saints mystères, celui de M. Richaudeau, par exemple, et aussi un bon Cérémonial, tel que celui du P. Levavasseur, dans lequel ils trouveront l'énumération des fautes qui se commettent le plus fréquemment dans la célébration de la sainte messe (1).
(1) A ce propos, nous croyons devoir exhorter MM. les ecstiques à apprendre aux enfants à Lien servir la messe. On ferait fort bien de mettre entre leurs mains de petits livrets pour le service de la messe, comme aussi pour les fonctions qu'ils remplissent à l'église, lesquels pourraient leur être donnés comme récompenses dans les catéchismes. Nous leur recoiimiandons un petit opuscule intitulé : Manière de i ..trait du Cérémonial, du P. Levavasseur.
Enfin nous leur recommanderons de se tenir bien en garde contre la célébration trop rapide. Il y a de bons prêtres dont les messes sont trop courtes. Cela offense les âmes pieuses, et nous pouvons ajouter qne cela réjouit les prêtres relâchés et les mauvais prêtres, qui sont heureux d'avoir au moins un trait de ressemblance avec quelques-uns de leurs pieux confrères.
Quant aux dispositions intérieures, nous devons dire, pour être exact, que plusieurs bons prêtres ne tirent point encore de la plus sainte fonction de- leur ministère tousles fruits qu'elle produit chez ceux qui favorisent le développement de ces fruits par une vie sainte et parfaite. Ils veulent communier et bien communier, c'est vrai ; ils veulent en communiant faire une œuvre agréable à Dieu, c'est vrai encore : ils veulent être utiles aux âmes en général et à la leur en particulier, tout cela est incontestable; mais quelque bonnes que soient leurs intentions, sont-ils disposés de manière à progresser sans cesse dans la piété etdansla ferveur par le moyen des messes qu'ils célèbrent? La divine Eucharistie produit-elle dans leur âme la perfection toujours croissante qu'elle produit chez ceux qui ne mettent aucun obstacle à ses opérations? S'efforcent-ils d'arriver au sommet de cette perfection? Leurs communions ont-elles d'autre effet que de les maintenir dans l'état où ils sont, et ne sont-elles pas plutôt des œuvres de conservation que des œuvres de progrès ? Cette nuée d'imperfections et dépêchés véniels habituels, que commet encore le bon prêtre, comme nous l'avons dit en parlant de l'oraison, se dissipe-t-elle au contact de la chair et du sang du divin Sauveur?
Hélas ! il faut bien en convenir, non, ces heu reux effets ne sont point ordinairement produits par la communion des bons prêtres. Elle les maintient bons prêtres, mais elle les fait rarement devenir sain ts prêtres, et peut-être s'applaudissent-ils de ne pas descendre au bas étage des tiède s, quand ils devraient s'humilier de n'être pas encore arrivés au degré des parfaits, après tant de communions qui les y devaient conduire.
D'où vient donc ce malheur? car c'en est un d'étouffer une partie des fruits que la sainte Eucharistie est de nature à produire. En se donnant tous les jours à nous avec tant de bonté, le divin Sauveur veut assurément nous rendre des saints ; si nous ne le devenons pns, la faute n'en peut être qu'en nous et en nous seuls ; defectus non in cibo est, sedin sumente, dit le cardinal Bona. « Une âme » bien disposée, dit le Père Lallemand, reçoit dans » une communion une faveur incomparablement » plus grande que n'ont été toutes celles des » visions et des révélations que tous les saints » ensemble ont jamais eues. » Mais, remarquonsle bien, cette abondance de dons spirituels lui est accordée parce quelle est bien disposée ; c'est donc parce que nous ne le sommes pas aussi bien, que nous restons toujours après nos communions ce que nous étions avant de les faire.
Cela n'est malheureusement que trop vrai. Parce que nous avons la conscience tranquille en ce qui touche le péché mortel, parce que nous nous regardons comme de bons prêtres, parce que nous voyons au-dessous de nous les mauvais prêtres et les prêtres tièdes auxquels nous serions désolés de
ressembler, nous restons ce que nous sommes, et nous n'employons aucun moyen puissant et énergique pour rendre nos communions plus ferventes et plus saintes.
Que fait, à vrai dire, un bon prêtre ordinaire pourprofiter des messes qu'il célèbre ? Il s'abstient du péché mortel et de certains péchés véniels un peu notables ; il mène une vie régulière quant à l'essentiel ; il fait quelques exercices spirituels dont il a contracté l'habitude ; tout cela est fort bien, sans doute, et c'est tout cela qui le rend bon prêtre, c'est tout cela qui fait que ses communions ne sont point des sacrilèges et qu'elles peuvent même être appelées de bonnes communions. Mais les petits défauts auxquels il est sujet, les vivacités, les railleries, l'orgueil, la dissipation, les susceptibilités , les rancunes , les négligences dans le service de Dieu et plusieurs autres misères semblables qui devraient être la matière d'autant d'holocaustes dans la fournaise eucharistique , les regarde-t-il comme des obstacles réels aux fruits du saint sacrifice ? S'efïbrce-t-il chaque jour de s'en corriger pour rendre ses communions de plus en plus fructueuses ? Disons plus, y pense-t-il même? et quand il a l'idée de se préparer à la sainte messe, s'occupe-t-il d'autre chose que de réciter quelques prières ou de produire quelques actes qui, étant toujours les mêmes, dégénèrent en routine et n'opèrent jamais de grands effets ?
Voilà, convenons-en, voilà pourquoi nous sommes stationnaires dans les voies de la vertu ; voilà pourquoi la divine Eucharistie n'opère que peu de chose dans notre âme en comparaison des mer-
veilles qu'elle pourrait y produire ; voilà pourquoi nous n'arrivons jamais à l'heureux état du saint piètre, où nous trouverions comme lui des joies ineffables, des vertus complètes, une ferveur toujours croissante et des grâces pour ainsi dire infinies, qui en nous sanctifiant sanctifieraient par contre-coup une multitude d'âmes dont le salut est peut-être attaché, dans les desseins de Dieu, à notre sainteté propre.
Nous nous réjouissons de nos vertus quand nous devrions attaquer nos défauts qui les ternissent ; nous cessons d'agir quand il faudrait combattre ; nous travaillons moins activement à devenir meilleurs, que le saint prêtre ne travaille à devenir plus saint encore ; nous nous reposons enfin quand Dieu nous dit à chaque instant : Surgre... grandis enim tibi restât via. Obéissons à cette divine parole, et nous aussi nous deviendrons des saints.
— Comment le saint prêtre offre-t-il le sacrifice de la messe ?
Nous ne demandons pas s'il le célèbre, ce serait une question oiseuse. Tout le monde sait que le saint prêtre ne s'abstient de célébrer que quand il est physiquement ou moralement obligé de s'imposer cette pénible abstention ; jamais une raison légère ou même un peu sérieuse ne le prive du bonheur qu'il goûte à l'autel et des grâces précieuses qu'il y recueille.
Dirons-nous qu'il célèbre avec dignité, modestie et ferveur ? Dirons-nous que, dès qu'il se montre, l'édification générale commence, et qu'elle dure longtemps encore après qu'il a disparu ? Dirons-
nous que ceux-là mêmes qui ne l'ont jamais vu laissent échapper, dès qu'ils l'aperçoivent, cet éloge spontané : « Voilà un saint prêtre », comme on disait en voyant célébrer saint Vincent de Paul : Voilà un saint, voilà un ange? Dirons-nous, enfin, que sa messe est plus qu'une messe, qu'elle est une vraie et très-éloquente prédication qui a souvent converti des pécheurs endurcis ? Oui, nous dirons tout cela, parce que tout cela est vrai, et aussi parce que tout cela est souverainement édifiant et très-propre à nous inspirer le désir d'imiter cet excellent confrère.
Chose étonnante ! (qu'on nous permette cette courte digression) nous estimons tous et nous estimons infiniment ce saint prêtre ; sa piété nous édifie, ses vertus nous ravissent, son amabilité nous séduit, nous savons la haute estime dont il jouit, nous sommes témoins des fruits étonnants de son ministère, nous avons la certitude qu'il est aussi heureux qu'on peut l'être dans les saintes fonctions qu'il exerce ; et tout cela ne produit en nous qu'une admiration stérile ! et chacun de nous reste dans sa voie au lieu de la quitter pour entrer dans la sienne ! et le mauvais prêtre reste mauvais prêtre ! et le prêtre tiède reste tiède ! et le bon prêtre lui-même, qui n'a qu'un pas à faire pour marcher de front avec son saint ami, n'a pas le courage de pratiquer ce qu'il admire !
Mais revenons à l'autel où nous avons laissé le saint prêtre. Les fruits abondants qu'il y moissonne ne sont connus que de Dieu seul. Ils sont la récompense des excellentes dispositions qu'il apporte à la célébration des saints mystères. Sa vie tout
entière est une préparation continuelle au divin sacrifice qu'il offre chaque jour. Dieu se donne à lui avec tous ses dons, parce qu'il se donne à Dieu avec tout l'amour dont son cœur est capable. Tandis que le mauvais prêtre, le prêtre tiède et même quelquefois le bon prêtre, descendent de l'autel dans l'état où ils étaient en y montant, il en descend, lui, tout brûlant de ferveur, animé d'un nouveau zèle pour sa propre sanctification et pour celle des autres. Ayant levé tous les obstacles qui s'opposaient aux effets de la divine Eucharistie, elle opère en lui des prodiges de grâce dont il ne connaît pas même l'étendue.
Quand on célèbre avec de saintes dispositions, ce n'est plus l'homme qui opère, c'est Dieu qui fait son œuvre dans le cœur du prêtre. « Alors, dit le » père Lallemant, l'âme se change et se perfec- » lionne : Notrc-Seigneur emporte toutes ses fai- » blesses, essuie ses taches, arrache ses mauvaises » habitudes, déracine ses passions et éteint en elle » le feu de la concupiscence selon la mesure des » dispositions qu'elle apporte. »
L'action de grâces qui, pour plusieurs, est un temps long, pénible et presque fastidieux, est pour le saint prêtre un temps d'ineffables jouissances. « Une seule communion, disait saint François de » Borgia, me rend infiniment plus heureux que si » je jouissais de toutes les délices de la terre, fus- » sent-elles éternelles. »
Qui nous donnera de sentir ce que sent le saint prêtre? qui nous donnera de célébrer comme il célèbre? Ayons le courage de vivre comme il vit, et nous aurons le bonheur de goûter ce qu'il goûte.
Nous faisons des portes immenses, dit encore le père Lallemant, faute de connaître les biens que nous avons dans l'Eucharistie et de nous y préparer. Notre stupidité en cela est déplorable
Nous qui avons le bonheur d'approcher tous les jours des saints autels, nous devrions nous préparer charpie jour à la communion du lendemain. Notre vie ne devrait être qu'une continuelle préparation à dire la messe et à communier. »
— Donnons quelques avis pour aider nos confrères à réaliser en eux ce qu'ils admirent chez le saint prêtre.
1° Soyons habituellement détachés de tout péché et déterminés à mourir plutôt qu'à en commettre un seul avec délibération, quelque léger qu'il soit : ab ornni specic malâ abstinete vos.
2° Exerçons-nous sans cesse à la pratique de toutes les vertus et cultivons la piété qui en est l'assemblage : Exerce teipsum ad pietatem.
3° Ne mettons jamais de bornes à notre perfection et ne disons jamais : C'est assez, mon âme, reposetoi : Anima, requiesce; mais imitons saint Paul qui ne pensait pas même au bien qu'il avait fait, ne voulant s'occuper que de celui qui lui restait à faire : Qux rétro saut obliviscens, ad ca qux sunt priora extendens meipsum ad destinatum persequor.
V Faisons toujours une préparation prochaine excellente. L'oraison, bien faite, est déjà une fort bonne disposition, mais ajoutons-y toujours une préparation proprement dite, et nous remarquerons certainement que cette préparation sera récompensée d'un supplément de grâces et de ferveur,
5° Ayons toujours, outre la direction d'intention générale, le désir ardent d'appliquer les fruits du saint Sacrifice dont nous pouvons disposer pour nous-mêmes, à la destruction de quelques défauts particuliers ou au perfectionnement de quelques vertus.
6° Imposons-nous l'obligation rigoureuse de ne pas dire un seul mot inutile avant la sainte messe, surtout à la sacristie, et de ne nous occuper d'aucune action matérielle, profane, frivole et dissipante de sa nature. « Quand je monte à l'autel,. » disait saint François de Sales, je perds de vue » toutes les choses de la terre. »
7° Ayons habituellement une heure fixe pour la célébration de la sainte messe , et choisissons l'heure la plus commode pour les fidèles.
8° Marchons gravement et les yeux baissés en nous rendant de la sacristie à l'autel. N'imitons pas ces prêtres qui secouent leur chasuble à chaque pas qu'ils font, par suite de la précipitation de leur marche.
U° Montons à l'autel lentement et dans 1" attitude1 d'un homme profondément occupé du redoutable sacrifice qu'il va célébrer, et redescendons pour dire les prières du pied de l'autel avec une modestie parfaite et un recueillement toujours croissant.
10° Dès le commencement de la messe, prononçons chaque mot très-correctement et soyons en garde contre la précipitation de la langue. Ne semblons pas rivaliser de vitesse avec le répondant ; cela donnerait déjà une faible idée de notre piçté. « Les prêtres, dit saint Liguori, qui commencent
» la messe d'une manière précipitée, l'achèvent de » même; ils consacrent, ils prennent le corps de
» Jésus-Christ entre les mains, ils communient » comme si le corps de ce divin Sauveur n'était » qu'un simple morceau de pain. » Le père Avila dit un jour à un de ces prêtres : « Par charité, » traitez-le avec plus d'égards, c'est le Fils d'un » bon Père. »
1 1° Faisons aussi bien que possible toutes nos cérémonies qui sont si saintes, si belles et si mystérieuses dans leur signification. Le peuple ne nous juge souvent que par ses yeux; il nous proclame saints prêtres quand nous l'édifions par nos actes, et surtout par notre pieuse dignité à l'autel.
12° Donnons tout le temps convenable à la célébration de la sainte messe. Ne dépassons pas une demi-heure, mais ne descendons point au-dessous de vingt-cinq minutes. Si nous le faisons, tenons pour certain que nous avons tronqué plusieurs cérémonies ou que nous avons récité les prières, et surtout celles qui se disent à voix basse, avec une promptitude qui serait très-peu séante si elle avait lieu en conversant avec une personne honorable.
13° Ketiroiis-nous de l'autel avec un extérieur parfaitement modeste, pieux et recueilli, irjncm spirantes et diabolo façti terribiles.
i i° N'omettons jamais l'action de grâces et donnons-lui un quart d'heure au moins. « L'action de » grâces, dit saint Liguori, dans une acception » étendue, ne doit se terminer qu'avec le jour. » Quelle pitié, dit-il, quel désordre, qnel scandale » ne causent pas les prêtres qui, après avoir à » peine achevé de dire la messe et récité quelque
» courte prière à la sacristie, sans attention ni
» dévotion, se moi tout de suite à disconiir de » choses inutiles ou d'affaires du inonde, ou sor- » tent aussitôt de l'église et vont porter Dieu au » milieu de la rue ! »
15° N'oublions pas que le temps qui suit immédiatement la célébration de la messe est le plus saint de notre vie, et celui pendant lequel nous pouvons obtenir le plus de grâces pour nousmêmes et pour les autres. Gravons profondément dans notre esprit ces paroles de saint Bonaventure, par lesquelles nous terminons * « Si après la com- » munion vous ne ressentez pas quelques effets » de la nourriture spirituelle que vous avez prise, » c'est signe que votre âme est malade ou qu'elle » est morte. Vous avez mis du feu dans votre sein, >» et vous n'en sentez pas la chaleur; du miel » dans votre bouche, et vous n'en sentez pas la o douceur. »