CHAPITRE Y
Examen particulier. — Démonstration de sa nécessité. — Conduite des prêtres à regard de cet exercice. — Règles pratiques. — Examen général.
— Nous connaissons tous la théorie de l'examen particulier ; nous savons que, par cet exercice, nous nous appliquons à considérer chaque jour, non pas l'état général de notre conscience, mais son état spécial relativement à un vice ou à une vertu, ou à quelqu'un ne nos exercices ou de nos emplois, afin de voir sur ces divers points les infidélités ou les péchés que nous avons commis , et de travailler sérieusement à nous corriger de nos défauts et à perfectionner nos vertus.
Cette simple notion n'est-elle pas plus que suffisante pour nous faire apprécier la haute importance de cet exercice spirituel? N'est-il pas évident que, par l'examen particulier, nous allons directement à la racine du mal, et qu'il est impossible que nous ne finissions pas par l'extirper si, munis de
la grâce de Dieu qu'il accorde toujours aux àmes de bonne volonté, nous revenons chaque jour à la charge avec un nouveau désir de combattre nos défauts, disant avec David : Persequar inimicos mcos et comprehendam, et non convertar donec deficiant ?
Tous les exercices spirituels concourent sans doute très-activement et très-efficacement à la destruction de nos vices, surtout quand nous leur donnons cette direction par une intention spéciale; mais, dans l'examen particulier , cette intention spéciale est précisément ce qui en fait le fond et la substance, puisque son but direct et essentiel est la destruction des défauts et l'acquisition des vertus.
Ne soyons donc pas surpris si nos plus savants maîtres dans la vie spirituelle recommandent instamment l'examen particulier comme un des plus puissants moyens de sanctification qui puissent être employés. Ne soyons pas surpris que Rodriguez, par exemple , s'exprime ainsi à ce sujet : « Saint Ignace préférait en quelque sorte l'examen » à l'oraison même ; car ce qu'on n'a fait que se » proposer dans l'oraison doit se pratiquer ensuite » dans l'examen , où l'extirpation des vices et la » mortification des passions est la chose dont on )> doit principalement s'occuper. »
« Rien ne doit être capable , dit encore Rodri- » guez, de nous détourner d'un exercice si saint : » ou si quelque occupation indispensable nous em- » pèche d'y vaquer dans le temps marqué, il faut » essayer d'y satisfaire ensuite le plus tôt qu'il est » possible. La maladie même, qui nous dispense » de l'oraison, ne nous dispense ni de l'examen » particulier ni du général ; et ainsi il faut tenir
» pour une maxime infaillible qu'on ne doit jamais » s'en exempter pour quelque cause que ee soit. » Le même auteur nous apprend que saint Ignace, cet homme visiblement suscité de Dieu pour régulariser et formuler renseignement pratique de la perfection chrétiennne , religieuse et sacerdotale, ne se contentait pas d'établir l'examen particulier dans sa Compagnie, mais qu'il voulait qu'on fit. tout son possible pour le faire adopter aux gens du monde. Il donnait lui-même l'exemple sur ce point : dès qu'il entreprenait la cure de quelque malade spirituel, il lui ordonnait le remède salutaire de l'examen particulier. Pendant longtemps il n'employa à la conduite spirituelle de ses compagnons que l'exercice de l'examen et le fréquent usage des sacrements, disant que pourvu qu'ils s'acquitassent bien de ces deux choses, c'en était assez pour se maintenir dans la vertu; ce que saint Ignace ne disait pas assurément pour déprimer l'oraison , qu'il estimait infiniment. Au reste on peut affirmer, ce nous semble, que l'examen particulier, régulièrement fait selon la méthode que nous en donnerons, est une espèce d'oraison, et que s'il en diffère en quelque chose, c'est bien plus par la forme que par le fond.
— Ne croyons pas que la pratique de cet exercice soit une nouveauté ou une quasi-nouveauté dans l'Église. Elle remonte à la plus haute antiquité. Saint Basile, saint Augustin, saint Chrysoslome, saint Antoine, saint Bernard et généralement tous les instituteurs d'ordres veulent qu'on s'y applique tous les jours. Bien plus, selon le témoignage de
saint Jérôme et de saint Thomas, Pythagore luimême exigeait de ses disciples qu'ils employassent deux fois le jour quelque temps à s'examiner sur ces trois demandes : Qu'ai-je fait? — Comment l'ai-je fait? — Et qu'ai-je manqué à faire? se réjouissant du bien qu'ils auraient opéré et se repentant du mal qu'ils auraient commis. Selon Rodriguez, plusieurs autres philosophes, tels que Sénèque, Plutarque, Épictète, recommandent la même pratique.
Au reste, indépendamment de toute autorité extrinsèque, n'est-il pas évident qu'un exercice qui nous fait descendre tous les jours au fond de noire conscience pour rechercher nos péchés, pour les détester quand nous les connaissons, pour nous en humilier devant Dieu, pour lui promettre de nous en corriger, pour lui demander le secours de sa grâce, et enfin pour aviser aux meilleurs moyens de nous réformer; n'est-il pas évident, disons-nous, que cet exercice , bien fait , doit être souverainement efficace ?
Convainquons-nous plus parfaitement encore de cette vérité si importante. Quelle est la source de toutes nos misères? — Sos défauts. — Comment les connaître ? — En rentrant en nous-mème par l'examen. — Comment les combattre? — Par des attaques directes, vigoureuses, et incessantes, c'està-dire par l'examen particulier qui, seul entre tous les exercices , livre à nos ennemis spirituels des combats de cette nature : — Donc cet exercice est nécessaire. Cela n'est-il pas palpable ?
Procédons d'une manière opposée. Quelle est la source de toutes nos misères? — Nos défauts. — Qu'avons-nous à faire pour les ignorer? — Ne point m. 26
ions-mêmes pour voir le mal qu'ils y tant. — Comment les entretenir et les fomenter? —
En ne les attaquant jamais directement, vigoureusement, incessamment, c'est-à-dire en renonçant à F examen particulier qui, seul, nous fait combattre de cette manière : — Donc cet exercice est nécessaire. Nous ne comprendrions pas qu'un seul de nos lecteurs trouvât cette démonstration incomplète.
— Mais, dira-t-on peut-être, nous pouvons rentrer en nous-mêmes sans faire l'examen particulier, par exemple dans l'oraison, dans l'action de grâces après la messe ou dans la lecture spirituelle. Fort bien, mais alors vous ferez l'examen particulier dans l'oraison, dans l'action de grâces et dans la lecture spirituelle ; car rentrer en soi-même pour découvrir quelque défaut et le combattre, c'est faire l'examen particulier : mais jamais il n'aura autant d'efficacité que si vous en faites un exercice à part, nn exercice spécial dans lequel vous ferez ex profess i ce que vous ne ferez que superficiellement, occasionnellement et incomplètement dans d'autres exercices qui n'ont pas pour but principal d'attaquer directement les défauts, comme le fait l'examen particulier. D'où nous tirons avec l'aplomb d'une conviction inébranlable ces deux conclusions que nous érigeons en axiomes spirituels : Nous ne nous corrigerons jamais de nos défauts sans l examen particulier. — Nous nous corrigerons certainement de nos défauts, ou du moins nous les affaiblirons notablement par F examen particulier.
Mais, dira-t-on encore, nous croyons être ce que vous appelez de bons prêtres, quoique nous ne fas-
sions point l'examen particulier. Cela peut être ; mais c'est parce que vous ne le faites point que vous n'êtes pas de saints prêtres ; c'est pour cela que vous avez depuis fort longtemps, et que vous aurez probablement Ion te votre vie, plusieurs petits défauts qui vous retiennent et qui vous retiendront au second degré de la perfection, en vous empêchant d'arriver au premier.
Mais, dira-t-on enfin, cet exercice est-il donc d'obligation? Oui, s'il est d'obligation de se corriger de ses défauts, puisque, comme nous l'avons démontré plus haut, on ne s'en corrigera point sans lui. Or, qui oserait, quel prêtre surtout oserait prétendre qu'il est permis de transiger avec ses défauts et de renoncer à les combattre ?
— Nous sommes profondément convaincus que le démon fait des efforts incroyables pour détourner les âmes et surtout les prêtres de la pratique assidue de l'examen particulier. 11 voit si bien ce que malheureusement nous ne voyons pas comme lui, que cet exercice est éminemment salutaire ; il en connaît si parfaitement les heureux effets chez ceux qui y sont constamment fidèles, qu'il ne cesse d'en inspirer le dégoût à ceux qui ne le pratiquent point; et, il faut bien en convenir, ses efforts ne sont que trop souvent couronnés de succès.
En effet, combien est petit le nombre des prêtres qui font régulièrement tous les jours leur examen particulier ! Les mauvais prêtres et les prêtres relâchés ne le font jamais, et les bons prêtres euxmêmes n'y sont fidèles que pendant les retraites et quelque temps peut-être après ces jours de renou-
vellement et de ferveur. Les saints prêtres seuls en adoptent l'usage fixe et permanent, et même il en est encore parmi eux quelques-uns que l'ennemi du salut détourne parfois de cette sainte pratique. Mais aussi tous ceux qui la négligent restent stationnantes ou même reculent dans leur voie, tandis que les saints prêtres qui s'en acquittent avec une constante régularité font chaque jour de nouveaux progrès dans le chemin de la perfection.
Prenons donc la résolution ferme d'y être perpétuellement fidèles, et tenons pour certain que cet exercice nous procurera d'immenses avantages. Mais prenons garde : nous n'irons pas loin sans être lentes de l'abandonner, et si nous le négligeons seulement quelques jours, nous serons probablement plusieurs mois sans le reprendre , et alors nous reviendrons au train commun, qui consiste, en fait d'examen , à jeter le soir un simple coup d'oeil vague et superficiel sur les fautes de la journée, ce qui ne suffira jamais pour opérer en nous une réforme radicale et complète. Du courage donc, et une sainte violence, le royaume de Dieu est à ce prix : Regnum cœlorum vim patitur , et violcnti rapiunt illud.
— Voici les règles principales que Ton doit observer pour assurer le succès de cet exercice.
Les fervents disciples de saint Ignace, nos excellents modèles en fait de perfection, font chaque jour trois examens de conscience. Le premier dès le matin, qu'ils appellent examen de prévoyance, parce qu'ils se contentent de prévoir les fautes qu'ils vont être exposés à commettre pendant le
jour sur le point qui fait la matière de leur examen. Le second à midi, qui dure un quart d'heure plein, et pendant lequel ils se demandent compte des fautes commises durant la matinée. Le troisième enfin vers le soir, qui dure aussi longtemps que le précédent, et dans lequel ils recherchent les divers manquements qu'ils ont à se reprocher pendant la seconde partie de la journée. Avec une telle pratique, renouvelée tous les jours, ne nous étonnons pas s'ils nous édifient tant par la sainteté de leur vie. Quel défaut peut prendre racine dans une àme quand on le combat de la sorte?
Si nous n'avons pas le courage d'imiter complètement nos maîtres sur ce point, imposons-nous du moins l'obligation de faire une fois chaque jour l'examen particulier.
Quelques-uns le font au milieu de la journée, vers midi, et alors leur examen embrasse le temps qui s'estécoulé depuis le midi du jour précédent. D'autres le font vers le soir, et dans ce cas leur examen embrasselejourprésenttout entier. Ces derniers disent, et cela semble assez plausible, qu'ils voient mieux les fautes qu'ils ont commises depuis le matin que s'ils étaient obligés de se replier sur la journée précédente, dont les actes sont déjà plus effacés de leur mémoire. C'est à chacun de voir ce qu'il croit pour lui-même plus favorable aux fruits de cet exercice. Quant à la matière de l'examen particulier, les maîtres de la vie spirituelle recommandant de choisir avant tout les défauts qui offensent le prochain ou qui le scandalisent, puis d'attaquer celui qui est comme le chef de tous les autres et qui fait ordinairement commettre le plus de fautes.