CHAPITRE YI
Visite au Saint- Sacrement. — Nécessité et avantages de cet exercice. — Conduite ordinaire des prêtres à cet égard. — Règles pratiques.
— La dévotion au très-saint Sacrement de l'autel est si sainte, si raisonnable et si féconde en grâces de toute espèce, qu'il ne semble pas possible de la négliger quand on a la foi. Comment croire formellement que Jésus-Christ est présent dans nos tabernacles, qu'il y passe, par amour pour nous, les jours et les nuits, nous attendant avec patience, nous appelant par ses inspirations, nous recevant avec tendresse, nous parlant avec amour, nous enrichissant de ses dons avec une inépuisable abondance, comment croire tous ces prodiges de bonté, et n'avoir qu'une froide indifférence pour celui qui les opère ?
Ces réflexions, vraies pour tout le monde, sont à bien plus forte raison applicables au prêtre. La divine Eucharistie est sa vie, elle est sa gloire, elle est son bien propre et son trésor ; disons plus, elle
est son oeuvre, puisqu'il en est le ministre conséerateur, ainsi qu'il le reconnaît lui-même dans la direction d'intention qu'il récite avant de monter à l'autel : Ego volt missam celebrare, et configure cort sanguinem Domini nostri Jesu Christi. C'est lui qui, par sa parole, fait descendre Jésus-Christ sur l'autel, c'est lui qui le dépose dans le saint ciboire, c'est lui qui l'enferme dans le tabernacle, c'est lui qui a la clef de cette prison d'amour, c'est lui, qu'on nous passe cette expression, qui est comme le geôlier de ce divin captif. Oui, c'est réellement à la disposition de son prêtre que se met Jésus-Christ, au point qu'il ne se permet pas, de lui-même, le moindre mouvement, ne voulant avoir que celui que son prêtre lui imprime. Quels étonnants rapports la divine Eucharistie nous révèle entre Jésus-Christ qui y est en réalité, et le prêtre qui en est le ministre ! Quelle obligation donc, pour nous prêtres surtout, d'avoir une dévotiontoute particulière au très-Saint-Sacrement de l'autel.
— Bourdaloue, à l'occasion des visites au Saint- Sacrement, dont il recommande instamment l'usage dans sa Retraite spirituelle, pose ces trois grands principes qu'il développe ensuite : « Il n'y a point » de dévotion plus solide que celle de visiter le » Saint-Sacrement ; — il n'y en a point de plus » conforme aux vues et aux intentions de Jésus- » Christ, — et il n'y en a point de plus salutaire » pour nous-mêmes ni de plus utile. » Aussi voyonsnous tous les saints courir à l'autel avec une vivacité de foi et une ardeur d'amour qu'on ne peut exprimer ; aussi les voyons-nous passer au pied
des saints tabernacles des heures qui, pour eux. s'écoulent comme des minutes ; aussi voyons-nous des laïques même consacrer tous les jours un temps considérable à visiter Jésus au très-Saint-Sacrement. Un d'eux, M. de Renti, nous a donné à cet égard un magnifique exemple. Voici ce que dit de lui le Père Saint-Juré, qui a écrit sa vie : « Il pas- » sait en prière plusieurs heures à genoux devant » le Saint-Sacrement, et il dit un jour à un de ses » amis qui s'étonnait comment il pouvait y de- » meurer si longtemps : C est là que je délasse mon » esprit et qite je prends du rafraîchissement et des » forces nouvelles. »
Dans la Pratique du Christianisme, ouvrage que nous avons composé pour la classe si nombreuse de ceux qui ont la foi sans les œuvres, nous n'avons pas craint, dans le plan de conduite que nous avons tracé pour les hommes du monde récemment convertis, de les exhorter à faire la visite du Saint- Sacrement. Peut-être même ne sera-t-il pas inutile de reproduire ici pour les prêtres une partie de ce que nous avons écrit pour les simples fidèles. Ce qui est de haute convenance pour ceux-ci ne devraitil pas être d'obligation rigoureuse pour ceux-là ?
« Ah ! leur disons-nous, si vous connaissiez le don de Dieu : Si scires donum Dei ! si vous saviez ce que c'est qu'un autel habité par Jésus ! si vous saviez les trésors que renferme ce petit coffre de marbre ou de bois que nous nommons tabernacle, qui dit peu de chose aux sens, mais qui ravit l'âme quand la foi l'éclairé et que l'amour l'embrase !
» Réveillons-la, cette foi, car elle dort ; ranimons-le, cet amour, car il est bien faible, et disons-
nous à nous-mêmes pour fondre toutes ces glaces : Si quelqu'un venait en toute hâte m' apprendre que Jésus-Christ est corporellement visible en ce moment dans une église voisine, resterais-je nonchalamment chez moi, dédaignant de me donner la peine d'un déplacement pour voir le Fils de Dieu mon Sauveur et mon Juge ? Non, assurément non ; à l'instant même je volerais à ses pieds, sans aucun doute... 0 homme inconséquent et frivole ! qu'as-tu besoin de voir de tes yeux ce que tu vois si nettement par ta foi ? Qu'importe le voile, si tu sais qu'il enveloppe la réalité que tu adores ? Ah ! si un bon fils pouvait arriver jusqu'à la porte du cachot où repose tristement son père, refuserait-il, quoiqu'il ne le vit point, de venir chaque jour lui glisser au travers de cette porte quelques tendres paroles pour le consoler en lui prouvant qu'il l'aime et qu'il pense à lui ? En vérité, je vous le déclare, le tabernacle de nos autels est la prison d'amour où repose Jésus, et c'est sa tendresse pour nous qui l'y retient enchaîné ; c'est cette tendresse qui lui fait dire ces étonnantes et ravissantes paroles : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes ; DcliciâB mcœ , esse cum filiis hominum.
« On le voit maintenant, visiter Jésus-Christ dans nos églises n'est point un exercice qui demande un haut effort de piété. Non, quand la foi dit que Jésus est dans le tabernacle, le visiter est un acte de raison, un acte de haute convenance ; disons plus, c'est, pour un cœur bien né, un acte obligé de reconnaissance et d'amour (1). »
(I) Pratique du Christianisme. Puisque l'occasion se présente de parler de cet ouvrage, nous nous permettrons
Nous le répétons, si nous avons pu tenir ce langage à des hommes du monde, à combien plus forte raisonne devons-nous pas le tenir à des prêtres!
— Mais, dira-t-on, cette insistance est-elle nécessaire ? Tout prêtre ne fait-il pas de la visite au Saint-Sacrement un article de son règlement quotidien ? Il nous serait bien doux de le penser et de le dire, mais malheureusement il n'en est pas ainsi.
Le mauvais prêtre ne connaît point la tendre dévotion du tabernacle, ne monte à l'autel que pour le profaner par le sacrilège, et quand il a commis son crime, il fuit la présence de son Maître ; il se cache comme Adam après son péché, et ne reparaît que pour commettre une profanation nouvelle. Ah ! s'il voulait venir chaque soir pousser un gémissement et verser une larme au pied de l'autel, il recueillerait bientôt le fruit de ses visites ; mais parce qu'il n'y vient point, ses ténèbres s'épaississent et son àme s'endurcit.
Le prêtre tiède et relâché imite sa désertion. Le pied de l'autel est pour lui sans attrait. Au fait, qu'y ferait-il s'il veut rester tiède ? Une muraille de glace sépare son cœur du cœur de Jésus ; la divine Eucharistie est pour lui sans douceurs, il s'ennuie auprès d'elle. Son cœur est ailleurs, la frivolité l'absorbe, c'est elle seule qu'il aime. Sipour-
d'en recommander la propagation à nos vénérés lecteurs. Déjà nous savons que le Dieu de toute bonté a daigné s'en servir, si imparfait qu'il suit, pour opérer plusieurs conversions ; c'est cette considération qui nous fait désirer qu'il se répande parmi les pécheurs, malheureusement si nombreux, qui ont la foi sans les oeuvres.
tant il voulait, lui aussi, reprendre le chemin du tabernacle, qu'il fréquentait autrefois avec tant de bonheur, bientôt sans doute sa tiédeur serait remplacée par l'amour, et à sa vie de désordre succéderait une vie sainte.
Mais le bon prêtre au moins est-il parfaitement exact à visiter chaque jour le très-Saint-Sacrement? Cela nous coûte à dire, mais l'expérience nous démentirait si nous disions que tous les bons prêtres sont parfaitement fidèles à cette sainte pratique. Ils l'estiment sans doute, ils savent les heureux effets qu'elle produit, ils y puisent des lumières, des forces et des consolations quand ils s'en acquittent, ils se reprochent de n'y être pas aussi fidèles qu'ils le pourraient être, ils admirent ceux de leurs pieux confrères qui n'y manquent jamais, ils exhortent leurs pénitents à en adopter l'usage ; mais trop souvent ils s'abstiennent eux-mêmes de ce qu'ils conseillent aux autres.
Que de bons prêtres, pour des raisons parfois bien légères, omettent et omettent souvent ce saint exercice ! Ils le font quelques jours, et puis ils l'abandonnent ; ils le reprennent de nouveau, et bientôt après ils l'abandonnent encore. Pour se justifier à leurs propres yeux, ils se disent que le temps leur manque, que les travaux du ministère ne leur laissent pas - de loisir, qu'ils sont accablés de visites et d'affaires ; mais s'ils voulaient être justes, ils conviendraient que c'est presque toujours un fonds de lâcheté qui les empêche de faire ce que faisaient les François-Xavier, les Régis, les Vincent Ferrier, les Dominique, les Vincent de Paul, les Liguojri et tant d'autres qui étaient incompara-
blemcnt plus occupés qu'ils ne le sont eux-mêmes, et qui trouvaient cependant tous les jours des heures, et de longues heures, pour adorer Jésus dans le sacrement de son amour.
Les saints prêtres seuls se font une loi fixe et invariable de cette divine pratique. Tout aussi surchargés d'affaires que quelque prêtre que ce soit, ils aiment à passer chaque jour de délicieux moments au pied de l'autel. C'est là que, comme M. de Renty, ils délassent leur esprit et prennent du rafraîchissement et des forces ; c'est là qu'ils viennent se reposer des fatigues du ministère, dociles à la voix de Jésus qui leur dit comme à ses bien-aimés disciples : Ycnitc seorsùm in desertum locitm, et rcquiescite pusillùm; c'est là qu'ils viennent épancher leur àme dans le brasier du divin amour et ranimer ses langueurs ; c'est là qu'ils viennent s'éclairer dans leurs perplexités, leurs embarras et leurs inquiétudes ; c'est là qu'ils viennent puiser les grâces dont ils ont besoin pour combattre les tentations qui les attaquent ; c'est là qu'ils viennent prier pour tous les pécheurs en général, pour le troupeau qu'ils conduisent, et plus spécialement encore pour les pénitents qu'ils dirigent.
Qitî pourrait dire ce qui se passe dans ces longs entretiens des saiins prêtres avec le divin Sauveur? Qui pourrait dire aussi l'édification qu'ils donnent par leur fidélité à ce saint exercice? Qui pourrait dire la confiance sans bornes que leur accordent les peuples quand ils les voient tous les jours adorer comme des anges visibles le Sacrement de l'autel? Ne nous y trompons pas, souvent on sait et on remarque dans le monde si nous sommes fidèles
à cette divine pratique, et autant on s'édifie de nous la voir observer, autant on s'étonne de ne nous rencontrer cà l'église que quand une nécessite impérieuse nous y appelle.
Adoptons donc tous ce saint usage: dédommageons Jésus-Christ de la froideur de tant de cœurs ingrats qui l'outragent; édifions les peuples par notre assiduité à le visiter , et sanctifions-nous nous-mêmes par la pratique constante de ce salutaire exercice.
— Après avoir démontré avec sa logique ordinaire combien le divin Sauveur désire que nous lui rendions ce devoir, Bourdaloue ajoute ces paroles remarquables : « La conclusion que je dois tirer » de cette vérité, c'est que je ne puis guère mon- » trer plus de mépris pour le sacrement de Jésus- » Christ que de le délaisser, ni offenser plus sen- » siblement ce Dieu d'amour que de n'avoir nul » égard aux instances qu'il me fait et à la manière » dont il me prévient... Si la cour d'un prince se » trouve déserte, c'est une confusion qu'il doit » vivement ressentir, parce que c'est un signe » manifeste du peu d'état que font de lui ses su- » jets. Et certes, ce Sauveur, si indignement traité » et si justement irrité d'un pareil oubli, peut bien » me faire alors le même reproche qu'il fit à ses » apôtres qui s'étaient endormis dans le jardin » pendant qu'il priait : Eh ! quoi, vous n'avez pu » veiller une heure de temps avec moi? Ils n'eurent - rien à lui dire là-dessus pour se justifier, et de » quel prétexte pourrais-je me servir moi-même » pour excuser ma négligence ? »
Quelle impression ces paroles du grave Bourdalouc ne doivent-elles pas faire sur tant de prêtres qui, charges d'un petit ministère, comme il en est plusieurs dans nos campagnes, conviennent euxmêmes qu'ils n'ont presque rien à faire pendant la semaine, et cependant ne donnent presque jamais à Jésus dans la sainte Eucharistie quelques-uns des instants qu'ils accordent au jeu, aux promenades ou aux visites frivoles !
« Nous ne devrions vouloir, dit le P. Lallemant, » ni voir, ni admirer autre chose sur la terre que » le Saint-Sacrement. Si Dieu même était capable » d'admiration, il n'admirerait que ce mystère et » celui de l'Incarnation. Pour nous, qu'admirons- » nous? L'honneur, les talents humains, d'autres » bagatelles viles et méprisables, qui nous rem- » pliront un jour de confusion, quand à l'heure de » la mort nous verrons comment nous aurons » traité Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. » Les prêtres surtout ne devraient respirer que cet » adorable Sacrement, dont ils sont les ministres. »
Laissons-nous subjuguer par ces puissantes autorités, qui sont si bien d'accord avec les inspirations et les enseignements de notre foi.
— Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de dire à nos pieux lecteurs comment se doivent faire les visites au Saint-Sacrement. Ce que nous disons à cet égard dans la Pratique du Christianisme, nous pouvons le dire ici : « Cherchez-vous dans des livres, ou demandez-vous à quelqu'un ce que vous devez dire à l'ami que vous visitez? Nullement ; vous dites : Je vais voir mon ami ; et vous partez,
sachant bien que la conversation se fera comme d'elle-même. Faites ainsi à l'égard de Jésus, et quand vous serez à ses pieds, parlez-lui comme si vos yeux étaient réellement frappés de sa présence.
» Si cependant on ne trouvait pas dans son propre cœur la matière d'un entretien avec Jésus on pourrait s'aider d'un livre, des Visites au Saint- Sacrement de saint Liguori, par exemple, qui sont si onctueuses et si touchantes. Au reste, l'essentiel de cet exercice est de se rappeler par un acte de foi très-vif la présence de Jésus-Christ dans le tabernacle ; puis, de lui demander pour soi et pour autrui les grâces dont on sent particulièrement le besoin, et enfin de s'entretenir affectueusement avec lui comme un ami avec son ami, comme un enfant avec son père, ne lui parlant pas toujours, mais le laissant parler à son tour, et produisant, selon l'inspiration du moment, des actes de foi, de confiance, d'amour, de contrition, de reconnaissance, etc. »
Puissent tous nos dignes lecteurs goûter la sainte pratique de la visite au Saint-Sacrement ! Nous osons proclamer saint prêtre celui qui s'en acquitte fidèlement tous les jours. Imposons-nous désormais ce pieux exercice, et regardons comme un devoir d'accorder au divin Prisonnier de nos autels quelques-uns des instants que nous donnons si souvent à de futiles plaisirs.