CHAPITRE III
Qu'avons-nous été dans le principe, au point de vue de la sainteté sacerdotale*? — Que sommes-nous aujourd'hui? — Que voulons-nous être désormais ?
— Si, après avoir sérieusement médité les considérations qui précèdent, nous ne sentions pas au fond de l'àme un mouvement extraordinaire de piété fervente et un vif désir de croître en sainteté, ce serait le signe manifeste d'une vertu faible et bien peu rassurante.
Puisque nous sommes prêtres, nous reconnaissons donc la nécessité, l'impérieuse nécessité d'être de saints prêtres. Être prêtre, et n'être pas saint, c'est donc une anomalie, un contre-sens, un état d'opposition formelle aux volontés de Dieu, puisque c'est à nous mille fois plus qu'aux simples fidèles qu'il adresse ces paroles : Sancti estote, quia ego sanctus sum. — Qui... sanctus, sanctificetur adhuc.
Voyons cependant si ces sentiments sont véritablement les nôtres, et, pour le savoir, descendons en nous-mêmes : rappelons le passé, obser-
vons le présent, prévoyons l'avenir, et considérons, au point de vue de la perfection sacerdotale, ce que nous avons été au début de notre sainte carrière, ce que nous sommes aujourd'hui, ce que nous voulons être désormais.
— Qu'étions-nous aux premiers jours de notre profession ?
Ici, des flots de lumière vont nous inonder et mettre peut-être en relief certains défauts sur lesquels nous fermons les yeux, comme si des défauts dissimulés pouvaient passer au jugement de Dieu pour des défauts corrigés.
Qu'ils étaient beaux, qu'ils étaient purs et sereins les jours si vite écoulés de notre séminaire ! De combien de gémissements et de larmes fut accompagnée cette confession qui répara les désordres de notre premier âge , et qui remplaça notre folie par une divine sagesse, nos remords par une paix ineffable, nos vices peut-être par des vertus pures de tout alliage !
Qu'elles étaient douces les heures que nous passions auprès du saint autel, et pendant lesquelles nous faisions à Jésus les protestations les plus vives de notre amour et de notre inviolable fidélité !
Qu'elles étaient édifiantes ces conversations avec nos pieux condisciples, ou avec quelques zélés directeurs dont nous interrogions l'expérience pour nous disposer à bien remplir plus tard le saint ministère qui nous serait confié !
Qu'elles étaient bien remplies ces journées qui s'écoulaient avec tant de rapidité, les habitudes du travail et des œuvres de piété n'y laissant aucun
de ces vides qui ne produisent que le dégoût et l'ennui !
Que notre conscience était délicate et facile à alarmer ! quelles craintes où il n'y avait pas sujet de craindre, quelles visites fréquentes et peut-être importunes à notre confesseur qui , pour toute réponse aux consultations que nous lui adressions, nous disait en souriant : « Ce n'est rien, mon enfant ; » allez en paix, et communiez comme à l'ordi- » naire ! »
Quelle vie sainte, en un mot, quelle vie édifiante ! quel beau spectacle aux yeux de Dieu et. des hommes !
Heureux jours, dont, hélas ! il ne reste peut-être pour plusieurs qu'un amer souvenir 1 Oui, amer , car quand on n'est plus ce que l'on était autrefois et ce que l'on devrait être encore aujourd'hui, le souvenir des plus saints jours est un remords qui perce et qui déchire.
— Poursuivons notre marche rétrospective et rappelons-nous ce jour où, après trois années de rétraite, d'étude, d'exercices pieux et de réflexions sérieuses, nous reçûmes de notre vénérable pontife le poids accablant, l'épouvantable fardeau du sacerdoce. Quel jour, chers confrères, quel jour que celui où il nous fut dit : Te voilà prêtre pour l'éternité ! Quelle langue pourrait exprimer le trouble de la nuit qui précéda ce jour solennel ! Qui pourrait rendre le saisissement que nous éprouvâmes à notre réveil, quand nous nous dîmes au fond de F à me : C'est aujourd'hui ! Quel frémissement dans tout notre être, quand des éclairs ni. 3
de foi vive, traversant notre esprit, noits montraient les étonnantes transformations que nous allions subir dans quelques instants !
Et quand nous nous prosternâmes devant le pontife ; et quand il consacra nos mains par Fonction sainte ; et quand , nous faisant toucher les instruments de l'auguste sacrifice et nous mettant par là en possession du saint autel, il prononça ces paroles : Accipe potestatem offerre sacrificium Léo missasque celebrare, tara pro vivis qnam pro defunctis ; in nomine Domini! Et quand, confondus avec l'évêque, nous prononçâmes comme lui et avec lui les divines paroles de la consécration ! Et quand il nous imposa les mains sur la tête et nous conféra l'étonnant pouvoir de remettre les péchés ! Et quand il déplia notre sainte chasuble en signe de la plénitude des pouvoirs qui nous étaient confiés ! Et quand enfin, après avoir exigé de nous, pour lui et pour ses successeurs, la promesse la plus solennelle de respect et d'obéissance, il nous bénit avant de nous quitter par ces paroles si touchantes : Beaedictio Dei omnipotentis, Patris et Filii et Spiritus sancti, desceadat super vos, ut sitis benedicti in ordine sacrer dotali ; et offeratis placabiles hostias pro peccatis atque offensionibus populi omnipotenti Deo, cui est honor et gloria per omnia secula seadorum !
Ah ! quand toutes ces cérémonies eurent lieu à notre occasion et qu'elles eurent fait tomber des larmes non-seulement de nos yeux, mais encore des yeux de ceux qui assistaient à ce spectacle si attendrissant et si manifestement divin, qu'eussions-nous dit à celui que Dieu eût initié au secret
de notre avenir, s'il était venu nous apprendre que bientôt cette ferveur serait remplacée par une tiède indifférence, peut-être même, hélas ! par une froideur de glace; qu'à ce saint tremblement qui agitait notre corps et notre àme succéderait un calme, une insensibilité complète ; que cette messe célébrée avec l'évêque dans les transports de la foi la plus vive serait suivie de tant d'autres messes célébrées peut-être sans préparation , sans recueillement, sans ferveur, sans piété, et avec une précipitation dont les mondains eux-mêmes feraient la critique ? Eussions-nous cru, eussions-nous pu croire une telle révélation?
— Mais quittons le séminaire. Qu'étions-nous dans les premiers temps de notre sacerdoce ? Quelle était, ou plutôt quelle n'était pas notre ferveur en montant pour la première fois au saint autel î De quelle préparation ne fut pas précédé ce redoutable sacrifice offert par nos mains ! Que de cérémonies tronquées, non par légèreté ou distraction, mais au contraire par un excès d'application et surtout par crainte et par saisissement ! Oh ! oui ; ce jour-là et bien d'autres jours encore, nous étions de saints prêtres. Oui, nous aimions alors tendrement Jésus, et Jésus nous aimait plus tendrement encore. Oui, nous étions humbles, infiniment petits à nos propres yeux, craintifs et tremblants à la plus légère apparence du mal, et dans une espèce de stupeur habituelle à la vue des prodiges dont nous étions à toute heure les faibles instruments.
Au reste, ce n'était pas seulement le saint autel qui nous saisissait, qui nous effrayait : le tribunal
de la pénitence avait bien aussi son imposante terreur. Qui de nous ne se rappelle pas sa première entrée dans cet asile de la miséricorde ! Quel zèle pour le salut des pécheurs nous portâmes en ce saint lieu ! quelles exhortations vives, pressantes, chaleureuses, et tempérées seulement par un temps d'embarras et de timidité ! quel trouble, quand noire main se leva la première fois pour absoudre ! Au début de notre divin ministère, quel ardent désir de consacrer nos talents, nos forces, notre piété, notre temps, notre être tout entier à la gloire et au plein succès de l'apostolat qui nous était confié ! Oh ! que nos œuvres étaient saintes en ces heureux jours ! que nos oraisons étaient bien faites ! que nos examens, que nos lectures, que nos pieuses visites au saint Sacrement nous procuraient de douces consolations ! Pas un anneau ne manquait à la chaîne de nos exercices spirituels. Et cette ferveur, si douce pour nous-mêmes, n'était pas improductive pour les autres. En la voyant éclater dans toutes nos œuvres, les peuples ne se lassaient pas de l'admirer, et bénissaient Dieu de leur avoir donné pour pasteur un prêtre si édifiant et si rempli de zèle pour le salut de leurs âmes. Les pécheurs se sentaient attirés par un charme secret ; les chrétiens fidèles éprouvaient des élans extraordinaires de piété fervente et de divin amour ; le troupeau tout entier saluait d'un regard d'espoir les premiers acîes de ce saint ministère, duquel il attendait des grâces si précieuses et des consolations si abondantes.
Tel était notre état : car croyez-le bien, chers confrères, cette peinture n'est point un vain idéal
offert en pâture h des imaginations avides d'émotions ; non, nous devons le savoir, c'est la représentation exacte de ce que nous avons vu chez plusieurs et très-probablement chez nous-mêmes. Quel est le cœur de prêtre qui, au temps que nous venons de rappeler, n'ait pas éprouvé ces douceurs, ces saintes alarmes, ces généreux transports et ces délicieux sentiments d'une piété tendre et d'une ferveur novice ?
Or donc, c'est tout cela qu'il est bon de ne pas enfouir dans le gouffre de l'oubli ; c'est tout cela qu'il est utile do se rappeler souvent pour voir si les suites répondent au début, pour voir si le plein jour du sacerdoce répond à son aurore.
— Que sommes-nous actuellement, au point de vue de la sainteté sacerdotale ?
Prêtre de Jésus-Christ depuis telle ou telle époque, en quel état suis-je aujourd'hui ? Puis-je croire avec quelque fondement que la vie que je mène est en rapport avec les fonctions que j'exerce ? puis-je croire que ma manière d'être habituelle n'offense pas Bien, et que, tout bien considéré, il ne doit pas être trop mécontent de mon service ? La conscience , j'entends une conscience saine, droite, dégagée de ces nuages d'amour-propre qui l'offusquent, ou de cette dissipation qui étouffe sa voix , ou de ces folies scrupuleuses qui la dénaturent et qui la bouleversent ; la conscience, éclairée comme elle le sera bientôt au flambeau de la mort, me dit-elle que je suis à peu près ce que je dois être, que Dieu ne désapprouve pas l'ensemble de ma conduite, et
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qu*il me range parmi ses prêtres bien -aimés, les prêtres selon son cœur ?
Je connais quelques-uns de ces prêtres chéris de Dieu ; leur éloge est dans toutes les bouches ; dès que Ton vient à parler de l'un d'eux, on dit aussitôt : « C'est un saint ! » Moi-même, en parlant de ces hommes de Dieu, je l'ai dit cent fois, et je ne l'ai dit que parce que je suis à chaque instant témoin de leurs vertus et de la sainteté sans tache qui les distingue. Eh bien ! leur voie est-elle ma voie ? leurs vertus sont-elles mes vertus ? leur âme, en quelque sorte, est-elle mon âme ? Retracéje en moi ce qui brille en eux d'un si vif éclat, cette modestie qui séduit, cette douceur qui désarme, cette charité qui embrase, cette abnégation qui édifie, ce désintéressement que tout le monde exalte, cette piété tendre qui communique aux cœurs les plus froids le feu sacré du divin amour?
— Et le monde, plaçons-nous sous son regard. Trois fois aveugle sur ses misères, il a pour nous éclairer des torrents de lumière. Que nous dit-il, ou plutôt que pensons-nous qu'il dit de nous ? Sommes-nous autorisés à croire qu'il nous vénère et que nous ne donnons pas, par notre faute, matière à ses censures ? Pensons-nous qu'il nous juge aussi favorablement qu'il juge les saints prêtres dont nous venons de parler ? X'avons-nous pas peut-être de fortes raisons de croire que si, sans être vus, nous l'entendions juger ces prêtres vénérables et nous juger nous-mêmes, nous serions frappés, péniblement frappés d'une différence qui serait loin d'être à notre avantage ? Malgré le
penchant naturel que nous avons à nous faire illusion, une voix intérieure ne nous dit-elle pas qu'il nous manque une multitude de traits pour ressembler à ces dignes confrères que Dieu nous offre comme types et comme modèles ?
C'est un excellent moyen de nous connaître et de bien découvrir nos défauts, que de nous placer en regard de ces saints prêtres vraiment irrépréhensibles que tout le monde admire et que nous admirons nous-mêmes. Si nous ne sommes pas modestes, en entendant louer leur modestie, nous nous disons aussitôt que, sous tel ou tel rapport, nous ne méritons pas les louanges qu'on leur donne. Si nous manquons de douceur, en entendant relever la leur, nous voyons aussitôt cet éloge se transformer en remords aigus qui nous reprochent nos vivacités, nos brusqueries et notre zèle amer. En entendant louer leur humilité, si nous ne sommes pas humbles, nous rougissons comme si l'on nous reprochait notre orgueil. En entendant publier leurs abondantes aumônes, leurs œuvres de zèle, les succès de leur ministère et les ressources infinies de leur fervente piété pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, si nous ne sommes pas recommandables à ces divers égards, il nous semble presque l'on fait autant la critique de nos défauts que l'éloge de nos pieux collègues.
Mais revenons à nous-mêmes et à nous seuls : plongeons-nous dans notre intérieur et voyons ce qui s'y passe. Avons-nous pour tout péché, quelque léger qu'il soit, l'horreur qu'il mérite? Aimons-nous le service de Dieu et ne plaçons-nous point notre bonheur ailleurs? La prière et les
exercices spirituels ont-ils pour nous des charmes? Sommes-nous heureux quand nous sommes loin du monde, appliqués à l'étude ou aux fonctions de notre ministère? Notre vie est-elle une vie de règle ? Le zèle des âmes nous embrase-t-il de ses vives ardeurs ? Ne donnons -nous sciemment aucun scandale, et chacune de nos œuvres est-elle une semence d'édification? Sur ces points, et généralement sur tous ceux qu'embrassent les devoirs si étendus du sacerdoce, imitons -nous les saints prêtres? Sommes-nous ce que nous étions en sortant du séminaire? Notre piété est-elle en progrès, ou n'est-ce pas plutôt le relâchement qui nous gagne et qui amortit chaque jour notre ferveur, jadis si édifiante, et aujourd'hui presque éteinte? Si, malheureusement, il en est ainsi, disons-le avec assurance : Non, nous ne sommes pas ce que nous devons être ; non, le présent ne ressemble pas au passé ; oui, par conséquent, nous devons opérer des réformes plus ou moins notables dans notre conduite, ou renoncer pour jamais à acquérir la sainteté propre de notre état, et qui est une de nos obligations les plus indispensables.
— Que voulons-nous être désormais ?
Ceci est d'une importance extrême et peut s'appeler avec toute sorte de raison le point capital et essentiel.
En parcourant les pages qui précèdent, plus d'un lecteur ne manquera pas sans doute de faire une réflexion au-devant de laquelle il est à propos que nous allions tout d'abord, pour empêcher qu'on n'en exagère les conséquences.
Il est vrai, dira-t-on, l'heureux temps du séminaire et les premiers jours du sacerdoce sont ordinairement marqués au coin d'une ferveur vive et d'une salutaire frayeur à la vue des émineutes fonctions que l'on remplit. Mais il ne faut pas demander à la pauvre humanité plus qu'elle ne peut fournir : elle s'habitue à tout, même aux plus grands prodiges, quand elle les voit fréquemment répétés, et l'on ne doit pas être surpris si, frappée d'abord d'un profond saisissement en présence des augustes mystères dont elle est l'instrument, elle sent peu à peu diminuer sa ferveur sensible, et n'éprouve plus au même degré ce trouble pieux et cette sainte agitation qu'elle ressentait si vivement au début.
Il est incontestable qu'il y a du vrai dans cette objection, et que l'on donnerait dans une exagération blâmable, si l'on voulait que ce qu'il y a de sensible dans la ferveur des premiers actes de notre sacerdoce ou dans les émotions dont nous étions saisis en nous en acquittant, ne subit aucun décroissement et conservât après plusieurs années de pratique sa tendre vivacité et son exquise délicatesse.
Non, cela ne peut être ainsi ; nous en convenons très-volontiers. Le sensible doit diminuer : voilà la part de l'humanité ; mais le rêelàmi rester : voilà la part, disons mieux, voilà la substance, voilà le fond de nos obligations sacerdotales. Trop souvent, sur ce point, nous prenons aisément le change, et, toujours enclins à favoriser ce qui flatte notre amour-propre et ce qui allège le poids de nos devoirs, nous confondons le sensible qui s'altère, m, 3.
avec le réel qui doit demeurer fixe et invariable. Sous ce beau prétexte que l'émotion vive qui signala les premiers actes de notre vie de prêtre ne peut pas durer toujours, et que la ferveur, stimulée parla nouveauté, doit s'effacer par l'usage, nous excusons avec une douce indulgence plusieurs défauts qui chaque jour s'aggravent, et nous regardons comme simple diminution de ferveur sensible ce qui est quelquefois un véritable relâchement, dont les suites sont d'autant plus déplorables que nous nous inquiétons peu du principe d'où elles découlent.
Prenons bien garde d'aller nous briser contre cet écueil qui a été la cause de la ruine d'un grand nombre, et qui serait la cause de notre propre ruine, si nous n'approfondissions pas par un examen sérieux ce point si important.
— Pour faire exactement la part des choses, prenons un exemple, et cet exemple sera probablement pour plusieurs un miroir où ils pourront aisément se reconnaître.
Voici un jeune homme qui fait ses adieux au séminaire ; il y a passé les quatre plus belles années de sa vie : chaque jour a vu sa piété se perfectionner et sa ferveur s'accroître ; il reçoit dans des dispositions admirables l'onction sacerdotale : le voilà prêtre.
Quand il exerce les actes de son sacré ministère, il éprouve à un haut degré le saisissement, rétame ment et le trouble dont nous avons parlé. Sa ferveur est telle que son âme semble nager dans une mer de douceurs et de consolations. Nul
sacrifice ne lui coûte ; il ne se traîne pas, il vole avec une impétueuse rapidité dans les voies de la perfection, à laquelle il se promet bien d'aspirer sans cesse avec une ardeur toujours nouvelle. Le ciel et la terre admirent cet édifiant spectacle.
Cependant, un ancien du sacerdoce, prophète de malheur, qui peut-être, hélas S ne connaît que trop par sa propre expérience le secret de l'avenir, s'en va disant et répétant tout bas : Ferveur de séminaire ! ferveur de jeune prêtre !
Effectivement , quelques semaines , quelques mois s'écoulent, et déjà l'or s'est obscurci ; déjà le soleil a voilé son disque ; ce n'est encore, il est vrai, qu'une gaze légère qui le recouvre ; mais enfin c'est déjà un obstacle à la clarté si pure et si vive de ses premiers rayons, et qui fait prévoir un affaiblissement de lumière plus prononcé. Parlons plus clairement : l'âme se détend, le cœur se refroidit, la volonté perd de sa souplesse et de son énergie. Pauvre jeune prêtre, où vas-tu? Ta course était si belle et si rapide, qui donc lui fait obstacle? Currebas benè, quis te impedivit ?
Qu'il examine ses actes, et il va le savoir. Ses oraisons sont-elles aussi longues qu'elles l'étaient pendant la semaine qui suivit sa sortie du séminaire? sont-elles précédées de la même préparation, accompagnées de la même intention, et suivies de la même vigilance pour saisir les occasions d'exécuter les résolutions prises? Ses examens de conscience se font-ils avec l'exacte régularité et les pieuses dispositions qui en assurent le succès ? Sa lecture spirituelle est-elle régulièrement faite et bien faite? son saint office est-il récité comme
aux jours où la ferveur était en règne? La sainte messe qu'il célèbre tous les jours, et qui fatiguait peut-être les assistants par sa longueur, ne les surprend-elle p ùnt par la diminution notable de cette longueur, en attendant qu'elle provoque leurs murmures par son excessive brièveté ? Sa conscience est-elle aussi délicate qu'aux jours où elle Tétait un peu trop ? En un mot, l'ensemble de sa conduite est-il aussi satisfaisant qu'il l'était aux beaux jours que nous avons rappelés?
Si, à ces diverses questions, il est contraint de faire de tristes réponses, non, peut-il dire en se frappant la poitrine, non, ce n'est pas seulement la ferveur sensible qui a péri ; c'est la piété qui diminue, c'est la vertu qui s'affaiblit, c'est la fidélité qui se dément, c'est le nuage qui s'épaissit, c'est même peut-être la foudre qui s'avance en grondant.
— Ce point éclairci, reprenons maintenant le dernier article de notre interrogatoire. Que voulons-nous être désormais ?
Ici, nous l'espérons, aidé du secours de Dieu, nous allons peut-être dissiper plus d'un nuage et déchirer plus d'un voile. L'avenir ! voilà notre grande ressource, notre fonds de réserve.
Ne nous flattons point, chers confrères, et devançons autant que possible le jugement irrévocable que Dieu portera bientôt sur chacun de nous. A chaque instant nous faisons un pas vers le tribunal redoutable où ce jugement sera rendu. Plaçonsnous donc en face de cet avenir que nous dépensons pièce à pièce, et duquel nous attendons toujours
une réforme spirituelle qui n'arrive jamais : adressons-nous une bonne fois celte question, qui, pour tant de saints praires, a été féconde en bons résultats: Que veux-je être désormais ? Veux-je rester ce que je suis? Yeux-je vivre et mourir avec mes défauts, avec mes faibles et imparfaites vertus, avec mes infidélités journalières à l'occasion de mes exercices spirituels et des diverses fonctions de mon ministère? Véux-je perpétuer cet état et ne rien faire pour l'améliorer?
Il est hors de doute que tout prêtre qui s'interrogera sérieusement de la sorte et qui verra en lui des défauts* réels répondra sans balancer un instant : Non, je ne veux pas rester stationnaire dans ma voie ; non, je ne veux pas river mon âme de prêtre à un état qui blesse l'œil de Dieu et qui me déplaît à moi-même ; non, je ne veux pas paraître au tribunal du souverain juge avant d'avoir détruit cet orgueil, cette vivacité, cette nonchalance, cette dissipation, cette habitude de railler ou de médire, cette négligence à m' acquitter de mes devoirs, et cette multitude d'autres défauts qui pullulent en moi, et dont je fais chaque semaine l'inutile récit à mon confesseur. Je l'ai dit : Non; je ne veux pas rester dans l'état où je suis ; je veux changer, et changer en mieux.
Etrange disposition, ou plutôt étrange aveuglement de la plupart des hommes ! ils passent leur vie à se tromper eux-mêmes ; ils sont aveugles sur ce qu'il y a chez eux de plus intime, sur leur propre volonté ; ils croient vouloir parce qu'ils disent : Nous voulons ; ils confondent tellement l'état réel de leur volonté avec l'expression pu-
rement labiale de cette volonté, qu'ils passent des années entières sans la traduire en actes, se contentant de la formuler en quelques vaines paroles que le vent emporte et qui ne servent qu'à tromper ceux qui les profèrent.
Ce n'est pas de cette manière que les mondains veulent les frivolités qu'ils poursuivent. Quand l'avare dit : Je veux m'enrichir, se eroise-t-il les bras et attend-il d'un heureux hasard les richesses qu'il convoite? Quand le soldat dit : Je veux de la gloire, s'endort-il mollement sous sa tente, et laisse-t-il partir, sans partir avec eux, ses compagnons d'armes ? Quand le voluptueux veut des plaisirs, attend-il froidement que le monde les lui apporte, et ne s'épuise-t-il pas à courir après eux?
0 pitié ! le chrétien seul dit, et quelquefois le prêtre dit comme lui : Je veux changer, je veux acquérir la sainteté qu'exige ma profession ; je veux arracher de mon âme les défauts qui y régnent et les remplacer par des vertus solides : je veux tout cela; mais pour être sincère, il est obligé d'ajouter : Je veux que tout cela m' arrive sans l'aller chercher ; je veux que tout cela s'opère sans quitter ce qui me plaît, sans pratiquer ce qui me froisse. Vouloir ainsi, en vérité, qu'est-ce autre chose que de ne pas vouloir?
C'était une volonté bien différente de celle-ci qu'exigeait saint Thomas quand, interrogé par sa sœur sur ce qu'elle avait à faire pour arriver à la perfection, il répondit : Pour devenir saint, il ne faut qu'une chose, une seule : — le vouloir. Et cela est vrai, cela est parfaitement exact ; car encore que, outre la volonté de l'homme, il faille
nécessairement la grâce de Dieu pour parvenir à la sainteté, cette grâce ne nous étant jamais refusée, et nous étant toujours donnée avec plus ou moins d'abondance selon le degré d'intensité de notre volonté, il est clair que l'on peut dire très-affirmativement avec saint Thomas que, pour devenir saint, il suffit de le vouloir.
Or donc, chers et dignes confrères, voulonsnous, du moins en ce moment, voulons-nous être saints? le voulons-nous sérieusement , sincèrement, fortement, constamment, efficacement et du fond de l'àme? — Oui, disons-nous, nous le voulons.
Prenons garde ; l'articulation de ce mot n'est pas difficile ; mais s'il est sincère, ce oui, s'il exprime une volonté bien déterminée, les conséquences sont graves, et conduisent forcément à des œuvres qui demandent de la vigilance et du courage.
Prenons garde ; car si la question à laquelle nous venons de faire un si belle réponse nous eut été posée il y a tant et tant d'années, nous eussions certainement fait alors la généreuse réponse que nous faisons aujourd'hui. Eh ! quoi, ne l'avons-nous pas faite et ne la faisons-nous pas encore tous les jours à Dieu, cette réponse? Ne lui avons-nous pas dit cent et cent fois dans nos oraisons, dans nos examens et surtout dans nos confessions : Oui, Seigneur, nous voulons nous corriger de nos défauts et acquérir les vertus qui leur sont opposées. Qu'est-il résulté de toutes ces promesses faites à Dieu même dans le sanctuaire de la conscience? Les défauts sont-ils détruits? Les
ss —
vertus sont-elles acquises? C'est trop demander peut-être ; demandons moins : les défauts sont-ils affaiblis? Demandons moins encore : sont-ils réellement et sérieusement attaqués ?
Hélas! qu'il en est peut-être qui, pour toute réponse à ces questions, baisseront la tête en signe de confusion, se frapperont la poitrine en signe de
âge en se promettant iliser enfin l'avenir sur lequel ils fondent leurs nouvelles espérances !
Loin de nous assurément de vouloir affaiblir le moins du monde cette confiance que nos dignes lecteurs placent dans l'avenir ; mais qu'il nous soit cependant permis de leur dire que L'avenir sur lequel ils ont compté jusqu'ici ne leur a pas procuré les fruits spirituels qu'ils en attendaient. Le présent dont ils jouissent aujourd'hui, et qui demain sera dans le domaine du passé, était une portion de cet avenir sur lequel ils comptaient quand ils faisaient à Dieu les promesses qu'ils lui font actuellement ; et cet avenir, devenu présent, qu'a-t-il apporté en fait de sainteté sacerdotale? Où sont les heureuses réformes qu'on attendait de lui ? et sur quoi s'appuyer pour croire que, si l'on n'emploie pas des moyens extraordinaires et plus énergiques, l'avenir, qu'on salue aujourd'hui d'un regard d'espoir, procurera ce que n'a pas procuré l'avenir qu'on saluait d'un semblable regard il y a tant de mois ou d'années? Qu'il est à craindre que toutes ces promesses ne se ressemblent et dans leurs principes et dans leurs résultats ! qu'il est à craindre que, semant du vent on ne recueille que des tempêtes : Ventwn seminabunt, et turbinem metent!
— Pour corroborer ce qui vient d'être dit, et pour inculquer profondément les vérités pratiques que nous venons de rappeler, faisons ressortir avec force une réflexion que suggère l'étude des mœurs à tout observateur attentif.
Rien n'est plus rare que de voir une âme tiède et imparfaite quitter la voie de ses infidélités, se corriger de ses défauts ou du moins les affaiblir progressivement, et tendre sans relâche à une vie plus sainte. Ceci est incontestable et s'applique à tout le monde. Disons quelque chose de plus spécial ; renfermons-nous . pour être plus utile et frapper plus juste, dans notre sphère ecclésiastique et raisonnons, ou plutôt observons.
Est-ce chose commune de voir des prêtres se corriger de leurs défauts, faire des progrès dans la perfection à mesure qu'ils s'éloignent du temps du séminaire et qu'ils s'avancent dans la sainte carrière qu'ils ont embrassée?
Cela devrait être sans doute, mais cela est-il? Cela devrait être, car chaque jour la vie s'écoule, la mort approche et le jugement la suit.
Cela devrait être, car le temps dont nous jouissons ne nous est accordé que pour nous sanctifier tous les jours davantage.
Cela devrait être, car nous recevons à tout moment des grâces sans nombre, des grâces infiniment précieuses, des grâces de faveur et de prédilection, des grâces de prêtre, si l'on peut parier ainsi.
Cela devrait être, car montant si souvent au saint autel, et donnant chaque jour pour pâture à notre âme la chair et le sang de Jésus-Christ, ce sang adorable doit produire en nous quelque chose,
oi —
si nous n'y mettons pas obstacle par nos infidélités et nos résistances.
Redisons-le donc : oui, cela devait être ; mais encore une fois cela est-il? Et n'avons-nous pas malheureusement quelque raison de dire avec le pieux auteur de l'Imitation : Si omni anno union citium extirper émus, cito viri perfecti efficeremur. Sed modo è contrario saepc sentimus ut meliores et puriores in initio conversions nostrœ nos fuisse invenkunus , quàm post multos annos professionis. Fer cor et profectus nos ter quotidiè deberet crescere : sed nunc pro magno videtur si guis primi fercoris partem posset retinere ?
— Mais suivons le cours de nos observations. Quelle est la conduite ordinaire d'un prêtre à mesure qu'il parcourt la carrière où il s'est lancé?
Nous ne parlons pas ici, qu'on le sache bien, de ces quelques prêtres, heureusement fort rares, honte et opprobre de notre saint état, dont Dieu semble permettre de loin en loin les affreux scandales pour nous faire tous trembler, veiller et prier, et aussi pour montrer au peuple que notre religion est vraiment divine, puisque qu'elle survit , sans rien perdre de sa majesté, aux infamies de ceux qui devraient être sa couronne et sa gloire. Non, ce n'est pas à ces infortunés que nous parlons ici. Ah! pour eux, sans doute, chaque mot que nous écrivons retombe, par un écrasant à fortiori, comme un coup de massue sur leur tête coupable ; c'est bien évident.
Ce n'est pas non plus aux saints prêtres que nous faisons allusion, à ces hommes de Dieu vénérables
qui tendent incessamment par de nouveaux efforts à une perfection plus élevée.
Non, c'est à la classe intermédiaire que nous soumettons en ce moment nos observations ; à cette masse considérable de prêtres, honorables sans doute à plusieurs égards, mais qui, tout en détestant ce qui ressemble à un scandale grave , transigent cependant assez volontiers avec une multitude de défauts secondaires qui les font bien un peu gémir, mais qu'ils n'ont pourtant pas le courage de combattre. C'est à ceux-là que nous nous adressons, quand nous demandons si c'est chose commune de les voir se corriger de leurs défauts, perfectionner leurs vertus, et obéir à ce précepte du saint concile de Trente : Levia etiam delicta, qu.œ in ipsis maxima essent, cffurjiant saccrdotes.
Hélas ! disons-le en gémissant, chez les prêtres dont nous parlons , la réforme spirituelle qu'ils renvoient toujours au lendemain, est rare et trèsrare.
Le principe de cet égarement funeste remonte quelquefois jusqu'au temps du séminaire. Il y a bien peu de prêtres qui, en sortant de ce saint lieu, ne se persuadent qu'ils y ont enfoui pour toujours les défauts auxquels ils étaient sujets. Malheureusement il n'en est pas ainsi. Recouverts plutôt que détruits, leurs défauts n'attendent que des occasions pour se reproduire.
Pendant les années du séminaire, on se sentait irrésistiblement entraîné dans les voies de la piété. L'absence du danger, la vie réglée et perpétuellement occupée, les conseils et la vigilance des supé-
rieurs, la réception fréquente des sacrements, l'exemple d'une multitude de pieux condisciples; tout cela favorisait les vertus et rendait les défauts peu saillants.
Cependant l'œil exercé des directeurs, sous de belles apparences, voyait poindre le germe de certains défauts qui, peu sensibles chez le séminariste, menaçaient de se développer plus tard chez le préire. Déjà, éclairés par l'expérience, ils auraient pu, presque à coup sur , prédire que celui-ci serait sujet à l'orgueil, celui-là à la médisance, l'un à la dissipation, l'autre à la paresse, à la sensualité, à la colère, à la lâcheté dans le service de Dieu.
En effet, qu'arrive-t-il pour l'ordinaire? Après un temps d'arrêt, souvent assez court, déterminé par l'impression des grandes retraites préparatoires aux saints ordres, par les cérémonies imposantes de l'ordination, et par les premiers actes du saint ministère, la ferveur se ralentit. Les défauts cachés, comme nous l'avons dit, et non déracinés, commencent à reparaître. La sinistre prédiction des supérieurs va se réaliser.
Après quelques oscillations entre la piété fervente et régulière et la piété lâche et incomplète; après quelques combats entre le vieil homme et le nouveau, entre la conscience vraie qui menace et qui gronde, et la conscience fausse qui transige et qui rassure, on se laisse doucement entraîner vers un certain milieu dont la mauvaise nature s'accommode assez bien, et l'on finit par s'y établir et y prendre racine.
En cet état, on veut pouvoir se dire que l'on est en sûreté. Comme on sent en soi une vive horreur
pour ce qui s'appelle faute grave; comme on se dit au fond de l'àme qu'on v rcer un
honorable, et qu'on il . ; ;r avec exact'
les obligations essentielles du sacerdoce^ on se quillise au. sein de se fections et de ses
délités journalières. On refoule la vraie conscience qui murmure, et l'on La fausse irai flal
qui séduit. On fait taire l'homme nouveau qui crie: Allons plus loin; et Ton sourit à l'ancien qui dit : Restons-la.
Disposé de la sorte, on vit en paix avec ses défaut,.;. Pourvu qu'ils n'e: ls, au moins brus
ment et tout d'un coup, à des excès notables, on les tolère comme des hôi eu incommodes ?ans
doute, mais comme de qu'il est encore-moins
pénible de supporter que de combattre. De I habitudes de dissipation, de légèreté, de raillerie, de vivacité, de susceptibilité, déparasse, d'immortification, de négligence, de froideur dans le vice de Dieu; de là ce zèle qui en mérite à peine le nom, qui ne se nourrit que d' œuvres ordinaires et communes, et que l'on n'excite jamais par ces grandes entreprises et ces pieuses industries si bien connues du saint prêtre.
Cependant, encore une fois, on se rassure dans cet état imparfait, surtout en voyant autour de soi qu'on n'y est pas seul. Sans doute on ne dit pas : Je suis un saint prêtre ; mais on dit : Je crois pouvoir me sauver sans en faire davantage ; et l'on chemine ainsi vers l'éternité avec une demi-paix, avec une faible dose de consolations, et, disons-le, avec un fond de malaise et d'inquiétude secrète.
Voilà, autant qu'il nous est possible de l'expii-
mer. l'état des prêtres que nous avons en vue quand nous disons qu'il est rare et très-rare de les voir se corriger de leurs défauts, fortifier leurs vertus et acquérir dans un avenir indéterminé cette perfection sacerdotale dont le grave saint Thomas leur rappelle si expressément la nécessité, quand il dit que « les prêtres ne doivent pas seulement être » vertueux, mais qu'ils doivent être parfaits en » vertu : Perfectiin virtute esse debent, » et quand il ajoute que « ce n'est pas une piété telle quelle, » qui leur est commandée, mais une piété excel- » lente : Non suf/kit bonites qualiscumque > sed y> bonitas e.rccllem, une piété pins étendue que celle » même qui est requise pour l'état religieux : Ad » quod requiriiur major sanctitas quàm requirit » ctiam religionis status. »
Interrogeons de nouveau l'expérience. Où sontils ceux qui, ayant tels et tels défauts pendant la première ou la seconde année de leur sacerdoce, parviennent aies détruire à force de luttes vigoureuses et de résistances opiniâtres? Si nous les connaissons aujourd'hui légers, dissipés, oisifs, railleurs, peu adonnés aux œuvres de la piété fervente, les retrouverons-nous après dix ans d'absence, graves, recueillis, studieux, charitables et pleins d'ardeur pour les exercices spirituels? Ouvrons les yeux, voyons ce qui se passe, et demandons-nous si nous avons été souvent édifiés par de telles réformes ?
— Puissent ces réflexions frapper vivement nos esprits \ Puissent-elles nous faire trembler d'un tremblement salutaire à la vue de cet avenir, peuêtre bien court, sur lequel nous comptons pour opérer un changement dont nous voyons si peu
d'exemples ! Cum me tu et tremore vestram salutem
operamini.
Avenir ! avenir ! que d'illusions tu fomentes ! et que tu as de ressemblance avec ce mirage trompeur qui entraîne à des abîmes le voyageur du désert !
Ne soyons pas victimes de cette fatale séduction, bien-aimés confrères. Pensons que chaque jour qui s'écoule sans combat fortifie nos défauts et affaiblit nos vertus. Pensons que nos résistances aux sollicitations de Dieu diminuent le nombre des grâces qu'il nous destinait, et émousse la pointe de notre volonté. Pensons que, suivant toute apparence, nous ne pourrons pas faire plus tard avec des grâces restreintes et une volonté émoussée, ce que nous n'avons pas même eu le courage d'entreprendre au passé avec des grâces abondantes et une volonté forte. Pensons que le zèle du prêtre est toujours en parfait rapport avec sa sainteté, et que, par conséquent, le salut d'un grand nombre d'âmes dépend probablement de cette perfection qui nous effraye et que nous ajournons sans cesse.
Ne disons donc plus avec Augustin : Demain, demain, cras, cras, mais disons avec David : Maintenant, nunc, maintenant je me mets à l'œuvre ; aujourd'hui même je commence : Dixi, nunc cœpi. Prenons pour nous ces paroles d'un écrivain tristement célèbre qui a eu le malheur de ne pas les prendre pour lui-même : « Il sera temps demain : » Insensé ! ce temps dont tu abuses creuse ta » fosse, et demain ce sera l'éternité ! »