CHAPITRE XI
Administration des sacrements. — Dispositions qu'elle exige, — Comment elle peut être un moyen puissant de sanctification pour le prêtre.
— Si nous parlons ici de l'administration des sacrements, ce n'est pas pour traiter à fond cette matière, ni pour exposer en détail les règles à suivre pour que les sacrements procurent à ceux qui les reçoivent les grâces dont ils sont la source. Ceci n'entre point dans le plan que nous nous sommes tracé. En parcourant les exercices spirituels et les œuvres saintes du prêtre, nous avons principalement en vue sa sanctification propre et, secondairement seulement , la sanctification des fidèles. Nous nous bornerons donc à lui rappeler qu'il ne doit pas administrer mécaniquement les sacrements, ni croire que tout est bien quand il s'est conformé aux principes théologiques qui en assurent la légitime administration, s'inquiétant fort peu de faire de cette fonction si importante une œuvre de sanctification pour lui-même.
Le saint prêtre, qui profite de tout pour s'élever chaque jour davantage dans l'échelle de la perfection, pourrait-il conférer à chaque instant à ses frères les grâces abondantes attachées aux sacrements qu'il administre, sans y chercher un avantage réel pour lui-même ? Évidemment cela ne peut pas être, et en effet cela n'est point. Le saint prêtre ne se laisse jamais dérober par routine les
fruits de son divin ministère. Même dans les œuvres dont la sanctification des peuples est le but primaire et direct, il pense à lui-même et se fait de chacune de ces œuvres autant de moyens efficaces de progrès spirituel et de perfectionnement. Entrons dans ses vues, et prenons sa conduite pour règle de la nôtre.
— La première pensée qui doit nous occuper relativement à l'administration des sacrements , c'est leur éminente sainteté. Jésus-Christ en fondant l'Église ne lui a rien confié de plus précieux, de plus saint que les sacrements. Les deux prodiges qui exciteront éternellement l'admiration des anges et des hommes, nous voulons dire le pouvoir de remettre les péchés et de nourrir les âmes du corps et du sang de Jésus-Christ, ne constituent-ils pas deux sacrements? Nous le disons tous les jours aux peuples, les sacrements sont les sources, les canaux qui conduisent la grâce dans les âmes ; et toutes les grâces nous étant acquises au prix du sang de Jésus-Christ, nous ne pouvons rien imaginer de plus saint que les sacrements qui les confèrent.
Or, comme les choses saintes doivent être traitées saintement , selon la doctrine formelle du quatrième concile de Carthage : Qui sancti non sunt, sancta tractare non debent, il s'ensuit que le prêtre chargé de traiter ce qu'il y a de plus saint dans l'Église doit être lui-même un vase d'élection et de sainteté. Aussi saint Paul nous rappelle-t-il expressément que la perfection de notre vie doit être telle que les peuples eux-mêmes en le voyant
reconnaissent que nous sommes de dignes dispensateurs des divins mystères : Sic nos cxistimct home utministros Christi, et dispoisatoresmystcriorum Dci.
— Ce qui doit nous frapper ensuite en cette importante matière, c'est la déplorable familiarité que nous contractons si aisément avec les choses les plus saintes, quand nous ne ravivons pas incessamment notre foi par les œuvres de la foi, parla méditation assidue des vérités qu'elle propose, et par l'harmonieux ensemble d'une vie vraiment sacerdotale. Même en vivant de la sorte, le saint prêtre gémit encore de se surprendre quelquefois loin de Dieu en faisant l'œuvre de Dieu. Que doit-ce donc être, nous ne dirons pas du mauvais prêtre, mais du prêtre tiède, négligent, relâché, que les choses les plus saintes laissent insensible? Cette familiarité avec les augustes mystères que nous dispensons, dessèche jusqu'à la racine la piété du prêtre qui a le malheur de s'en faire une habitude. D'où lui viendront les impressions vives qui seules opèrent de grands effets dansl'àme, s'il n'est nullement touché de ce qu'il y a de plus sacré dans les fonctions qu'il remplit ?
Déclarons donc une guerre incessante, une guerre impitoyable à la routine. Faisons souvent des sacrements que nous administrons la matière de nos lectures et de nos méditations, et si nous remarquons seulement l'ombre de la familiarité avec nos saintes œuvres, adressons-nous une réprimande sévère, rappelons-nous quelque vigoureuse pensée de foi, et faisons du moins une courte réflexion sur la sainteté du sacrement que nous avons un instant oubliée.
— Ces avis sont d'autant plus importants que non-seulement nous nous sanctifierons en nous y conformant, mais que, par une suite nécessaire, les fidèles trouveront dans la sainteté de nos dispositions un supplément de grâces pour eux-mêmes.
Nous ne sommes jamais saints pour nous seuls ; toujours notre sainteté se communique, en une certaine mesure, à ceux qui en sont témoins. Mais c'est surtout dans l'administration des sacrements que ceci se remarque. Quelle différence entre un prêtre qui les administre avec la pieuse dignité que donne l'esprit de foi, et la froide insouciance de celui qui les administre machinalement et par routine ! L'un touche et édifie par sa gravité imposante, par l'accent pénétré de sa voix, par son extérieur pieux et recueilli ; l'autre ne fait aucune impression ou en fait une mauvaise par sa légèreté, par sa précipitation, et par je ne sais quoi qui annonce qu'il pense à peine à la divine fonction qu'il exerce.
Voyez un saint prêtre et un prêtre tiède au tribunal de la pénitence ou auprès d'un moribond. Tous les deux vont administrer les mêmes sacrements ; mais quelle différence dans la manière dont ils vont accomplir ces actes si importants de leur auguste ministère ! Les pénitents du saint prêtre vont être émus et attendris ; les pénitents du prêtre tiède vont rester froids et insensibles : les malades visités par le saint prêtre vont être par ses exhortations onctueuses, remplis de douleur à la vue de leurs fautes, mais pleins d'espoir en la miséricorde de Dieu ; les malades du prêtre tiède vont être un quelque sorte abandonnés à euxmêmes, les paroles qu'il leur adresse n'étant point