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CHAPITRE II

Espérance. — Sa nécessité. — Sa pratique. — Défiance, découragement, désespoir.

— Nous savons tous que les théologiens définissent l'espérance : une vertu théologale par laquelle nous attendons avec confiance et certitude de la bonté de Dieu la béatitude éternelle et les moyens nécessaires pour y parvenir.

Nous savons que si nous sommes fidèles à la grâce de Dieu et si nous observons sa loi, nous devons avoir en lui une confiance entière, nonseulement pour le spirituel, mais même pour le temporel, lorsqu'il est pour nous un moyen de salut.

Nous savons enfin que cette divine vertu nous montrant sans cesse le ciel en perspective, nous devons détacher de plus en plus nos cœurs d'une terre pour laquelle ils ne sont point faits, et rompre sans ménagement tous les liens qui nous asservissent.

Nos vénérables confrères étant parfaitement iniii. 5.

struits de ce qui regarde la vertu d'espérance , considérée sous le rapport purement théologique, nous éviterons de la traiter à ce point de vue, d'autant plus que, dans cet ouvrage, nous nous proposons de former, non de savants théologiens, mais de bons et dignes prêtres qui glorifient l'Église de Dieu par la sainteté de leur vie.

— Si nous avions cette foi vive que nous avons si instamment recommandée dans le chapitre précédent, nous aurions presque infailliblement aussi une espérance solide, une confiance en Dieu à l'épreuve de toutes les agitations, de toutes les tempêtes de la vie.

« Une grande foi, dit fort bien le P. Saint-Jure, » produit, par une certaine nécessité morale, une » grande espérance et une grande charité. 11 ne » faut que bien croire ce que Dieu est en soi et re- » lativement à nous, pour nous confier parfai- » tement en lui et l'aimer ardemment. »

L'espérance devant avoir pour soutien la puissance, la bonté, la miséricorde, la libéralité de Dieu et les mérites infinis de Jésus-Christ, il est clair que la foi nous affermissant solidement sur ces larges bases, la fermeté de notre espérance sera nécessairement en rapport avec la vivacité de notre foi. Ceci ressort admirablement de ces paroles de saint Paul : Omnia possum in co qui me confortât. La foi lui découvre un Dieu tout-puissant, toujours prêt à secourir sa faiblesse, et voilà son espérance qui prend h l'instant même les vastes proportions de sa foi : Omnia possum — in eo qui me confortât.

— L'espérance est une de ces vertus que Ton viole souvent sans savoir que c'est elle que Ton viole.

Oui, si Ton y fait attention, on verra que, dans une foule de circonstances, on porte atteinte à cette vertu sans se douter qu'on la blesse. Cette crainte excessive, par exemple, d'un prêtre qui thésaurise en vue de la misère quïl redoute à la fin de sa carrière ; ce dégoût passager des travaux du ministère et même des œuvres de piété, par suite du peu de succès d'une entreprise ; ces mouvements d'indignation contre une personne qui s'oppose malignement à l'exécution des pieux desseins que l'on a conçus ; toutes ces choses et bien d'autres encore, qu'il serait aisé de rappeler, procèdent évidemment d'un défaut de confiance en Dieu. Le reconnaît-on ? s'en humilie-t-on ? Lisons plus : s'en confesse-t-on comme d'autant d'atteintes portées à la vertu d'espérance ? Si nous consultons l'expérience, la nôtre d'abord, celle de nos pénitents-prêtres ensuite, il est bien probable que nous ratifierons la justesse de l'observation qui vient de nous être soumise.

— On pèche contre la vertu d'espérance, comme nous l'enseignons tous les jours aux peuples, par défaut ou par excès ; en d'autres termes, par désespoir et par présomption.

Si nous voulons rentrer en nous-mêmes, quelques moments de réflexion suffiront pour nous convaincre que le prêtre qui pèche contre l'espérance soit par désespoir, soit par présomption, est, toutes choses égales d'ailleurs, beaucoup plus coupable

qu'un chrétien ordinaire qui commettrait les mêmes fautes contre cette vertu.

En effet, s'il pèche par désespoir, sa culpabilité, comme prêtre, s'aggrave de son titre de ministre de Jésus-Christ, titre qui lui donne un accès tout particulier auprès du cœur de Jésus, de ce cœur sacré qui est le foyer de l'amour et l'abîme sans fond de la miséricorde.

Sa culpabilité s'aggrave encore de la connaissance plus approfondie qu'il a, ou du moins qu'il doit avoir de la divine bonté, connaissance qu'il a puisée théoriquement dans l'étude de la sainte Écriture et de la théologie , et qu'il puise encore tous les jours pratiquement, expérimentalement, au saint tribunal où il est à chaque instant l'heureux instrument de la miséricorde de Dieu, à l'égard d'une infinité de pécheurs qu'il arrache à l'enfer et qu'il conduit au ciel.

Sa culpabilité s'aggrave enfin de l'abondance de grâces toutes spéciales qu'il reçoit chaque jour, et dont il est parfaitement libre de profiter pour reconquérir les faveurs de son divin Maître, si, dans un moment de faiblesse, il a eu le malheur de les perdre.

Le voilà donc sans excuse si, coupable imitateur de Judas, il consomme sa ruine par le désespoir au moment où Jésus l'appelle son ami, lui tend les bras, lui ouvre son cœur, et lui propose avec amour le tendre baiser d'une réconciliation parfaite.

Mais si c'est par présomption qu'il pèche contre l'espérance, il est aisé de voir que sa culpabilité dépasse notablement encore celle des chrétiens ordinaires sur la même matière.

Eu effet, s'autoriser à perpétuer ses offenses parce que Ton est l'ami intime, le confident particulier, le ministre enfin du divin Roi qui ne reçoit qu'outrages en retour de la confiance qu'il accorde et de l'amour qu'il témoigne, n'est-ce pas une énorme aggravation de culpabilité ?

D'un autre côté, présumer ainsi de la bonté toute particulière de Dieu pour pécher plus à l'aise, n'est-ce pas, de la pari d'un prêtre, donner un démenti formel à ses prédications les plus énergiques ? Quand est-ce que nous faisons éclater les foudres les plus écrasants de notre éloquence? Quand estce que nous nous enflammons d'un saint zèle pour venger l'infinie bonté de notre divin Maître? Quand est-ce que nous réduisons au silence et àla confusion les pécheurs les plus endurcis? N'est-ce pas quand, avec toute sorte de raison, nous mettons en regard de l'amour infini de Dieu la perversité de l'homme ingrat qui s'autorise de cet amour même pour perpétuer ses désordres, et qui ose dire avec une audace sans égale : Dieu est bon, donc je puis être méchant, Dieu est infiniment bon, donc je puis sans crainte pousser ma malice jusqu'aux dernières limites? N'est-ce pas là, convenons-en, une des vérités que nous traitons dans les chaires avec le plus d'énergie? Et nous nous montrerions coupables, et mille fois plus coupables que nos auditeurs, de l'ingratitude que nous foudroyons avec tant de véhémence ! Et nous aussi nous ferions de l'infinie bonté de Dieu un rempart à notre malice, nous, les ministres bien-aimés de ce Dieu de miséricorde ! Où trouver l'ombre d'une excuse ou même d'un prétexte pour pallier une ingratitude de cette nature ?

Enfin, si nous péchons contre l'espérance par présomption, notre culpabilité s'aggrave de la multitude même de grâces que nous recevons de la bonté de Dieu, grâces privilégiées, grâces de choix dont nous savons si bien faire ressortir le prix quand nous signalons l'abus que le pécheur en fait, grâces cependant que nous profanons par de continuelles résistances, et sur lesquelles nous avons la folie de compter comme sur une créance assurée, lors même que par notre conduite nous contraignons Lieu, lui quelque sorte, à nous refuser par justice ce qu'il nous a accordé jusqu'ici par pure miséricorde.

Compter sur les grandes grâces que l'on reçoit de Lieu, et se servir de ces grâces pour sortir du péché si Ton a eu le malheur d'y tomber, c'est fort bien. Mais compter sur ces grandes grâces que Lieu accorde à chaque instant, et les profaner toujours, et ne s'en servir jamais pour redevenir ce que Ton doit être; c'est un abus du premier ordre.

Qu' avons-nous donc à faire pour ne nous pas briser contre l'un de ces formidables écueils qui nous menacent à droite et à gauche ? Rien de plus simple : prenons pour guide la divine espérance, suivant l'avis que l'Apôtre nous en donne par ces

belles paroles : Fortissimum solatiam habea-

rnus, qui confugimus ad tenendam propositam spem, quam sicut anchoram habemus animée tutam oc firmam. Par ce premier moyen, nous éviterons le gouffre du désespoir. Mais pour éviter celui de la présomption . rappelons-nous sans cesse la grandeur de nos obligations, les grâces abondantes que nous recevons pour les remplir, le compte se-

vère qui nous en sera demandé, la perfection qu'exige notre éminente profession, et les dangers innombrables qui nous environnent. De cette manière, nous serons non pas abattus, ni découragés, mais saintement craintifs, selon cette autre recommandation du même apôtre : Cum metu et tremore vestram salutem operamini.

— Au reste, ce que nous redoutons le plus pour la masse du corps ecclésiastique, relativement à la vertu d'espérance, ce ne sont pas les deux excès du désespoir et de la présomption poussés à leurs dernières limites. Qui ne frémirait à la vue de tels désordres ? Quelques individus, dans notre honorable corporation, foudroyés par le désespoir, ou aveuglés par la présomption , pourront , hélas ! tomber criminels entre les mains du Dieu vivant ; mais ce ne sera jamais le malheur du plus grand nombre.

Non, nous l'avons dit, ce qui est le plus à craindre parmi nous, relativement à la vertu d'espérance, ce sont les violations de cette vertu dont on ne se rend pas compte, violations qui, pour n'être pas aperçues, n'en sont souvent que plus dangereuses et plus déplorables dans leurs résultats. Essayons de les découvrir.

— On n'est pas prêtre encore, que déjà le découragement s'empare de l'àme et menace de l'abattre.

Voyez-vous cet excellent séminariste que ses supérieurs admirent et dont ses condisciples envient la ferveur ? Il est la règle vivante dans le

séminaire ; sa sainteté se développe chaque jour sous l'heureuse influence d'une fidélité à la grâce qui n'est démentie par aucune résistance tant soit peu volontaire. Son directeur n'éprouve pas le moindre embarras relativement à la grande affaire de sa vocation ; il fait des vœux ardents pour que chaque ordinand dont il a la charge offre comme celui-ci toutes les marques d'une légitime vocation.

Cependant le trouble est dans l'àme de ce pieux jeune homme : le découragement le gagne et rien ne le rassure. Pas un péché de sa vie passée que son directeur ne connaisse ; pas. un pli de sa conscience qui n'ait été exploré ; pas une inclination, une imperfection de caractère, un défaut quelconque ou une apparence de défauts dont il n'ait fait justice paria manifestation la plus complète ; et son trouble persévère , et ses craintes augmentent, et la vue du sacerdoce, qui lui apparaît comme un énorme rocher suspendu sur sa tête pour l'écraser, le jette dans un découragement que rien ne peut détruire ; et tandis qu'il a près de lui peut-être un condisciple qui devrait trembler et qui ne tremble point, il frissonne, lui, lorsque tout lui prêche le calme et la confiance.

Que de vocations saintes n'a pas fait avorter ce découragement !

— Un autre, dans le séminaire encore, s'était persuadé qu'en y mettant le pied, la plus légère imperfection devenait comme impossible. Le péché, selon lui, était consigné à la porte de ce saint asile, et n'avait pas le droit de franchir cette limite. Mal-

heureusement il a bientôt reconnu que {"homme est homme partout, et que si les grands désordres sont bannis du saint lieu qu'habitent les élèves du sanctuaire, il n'en est pas ainsi de ce vieux fonds de misère, de ces restes d'infidélités apportés du monde, et, qui ne cèdent qu'à des efforts violents et prolongés. Ne trouvant donc point en lui cette vertu complète qu'il croyait acquérir subitement et par le lait seul de son entrée au séminaire, il est triste, il est sombre, il est inquiet, abattu, découragé, désespéré, pour ainsi dire.

Sans doute, il serait très-fâcheux qu'il ne fit rien ou du moins qu'il fit peu de chose pour combattre les imperfections et les défauts qui le font tant gémir ; car, hélas ! les plus fervents séminaristes ne deviennent que trop souvent des prêtres iièdes et relâchés, quand ils cessent de veiller et de combattre. Mais si celui-ci veille sans relâche, combat à outrance, prie avec ferveur, s'ouvre sans réserve à son directeur, ne reçoit de lui que des encouragements et l'ordre d'avancer dans la sainte carrière du sacerdoce ; pourquoi trembler ? pourquoi ne pas s'appuyer doucement sur le levier de l'espérance? pourquoi ne pas croire avec une pleine confiance que le Dieu bon qui ordonne d'obéir à celui qui le remplace ne peut pas punir une obéissance qu'il commande ?

— Mais quittons le séminaire , où nous ne sommes entrés que par occasion, et abordons le sacerdoce.

Fuir les dignités par un principe d'humilité et de défiance de soi-même, c'est assurément une dis-

position excellente, dont les saints de tous les siècles nous ont donné de magnifiques exemples : mais pousser trop loin dans la pratique ce vertueux sentiment ; lutter contre des supérieurs qui veulent appeler un prêtre de mérite à des fonctions élevées, dont ils le croient d'autant plus digne qu'il s'en croit plus indigne lui-même ; mettre sur pied des amis prépondérants pour plaider, auprès de l'évèque qui appelle, la cause d'une humilité exagérée qui détourne ; alléguer toutes sortes de raisons pour déranger l'ordre de la Providence en trompant les supérieurs, qui sont ses instruments ; ne point s'appuyer en ces graves circonstances sur la bonté infinie de Dieu, qui vient toujours au secours de la faiblesse quand elle a une humble soumission pour base ; mais considérer uniquement cette faiblesse que l'on sent en soi-même, et tomber à sa vue dans le plus profond découragement ; ne pas vouloir se persuader, par un vif sentiment de confiance en Dieu, que la plus grande faiblesse devient force invincible quand on se laisse humblement conduire et que l'on mène une vie sainte; s'y prendre enfin de telle sorte que l'on en vienne à ses fins, et s'applaudir comme d'une victoire de cette humilité déguisée que Dieu ne bénit point, et qui sera peut-être cause qu'un poste important sera confié à un sujet moins digne de l'occuper, ce qui pourra préjudicier au salut de bien des âmes : qui ne voit que c'est une conduite tortueuse qui, malgré quelques belles apparences , n'est au fond qu'une défiance outrée de soi-même et un manque de confiance en la divine bonté ? Dieu veuille que, sous ces beaux dehors d'humilité et de défiance, il ne

se .trouve pas quelquefois des motifs imparfaits, l'appréhension d'un échec, par exemple, dans le poste élevé que Ton refuse, la crainte d'un peu de fatigue dans une paroisse populeuse, et autres inquiétudes de cette nature qui ne peuvent pas revendiquer l'humilité pour excuse, puisqu'elle est tout simplement, non pas la canse qui les produit, mais le manteau qui les couvre !

Donc, soyons humbles, mais soyons obéissants ; et dans le concours de ces deux vertus, donnons le pas à l'obéissance. Cachons-nous comme Marie dans l'humble maison de Nazareth, rien de mieux, assurément ; mais si l'Ange de Dieu, ou notre vénérable Pontife, ce qui pour nous est la même chose, vient nous trouver dans notre retraite ; après avoir, comme la divine Mère, exposé nos raisons, faisons violence comme elle à notre humilité, qui deviendrait blâmable si elle résistait encore, et, nous aussi, laissons tomber de nos lèvres ces paroles trois fois saintes : Ecce servis Domini, fiât mihi secundum verbum tuum.

— Quelquefois on accepte le poste proposé par les supérieurs ; on s'y rend même avec joie, soutenu que l'on est par l'espoir de donner carrière à son zèle et de s'employer activement à sauver des âmes. En arrivant dans une paroisse, surtout quand elle est telle qu'on la souhaitait, il y a des jours de saint transport et des élans de zèle vraiment admirables. L'attrait de la nouveauté, le bon accueil que l'on reçoit, la conversion de quelques pécheurs qui ne goûtaient pas l'ancien pasteur et qui viennent en faire confidence au nouveau ; tout cela

donne du courage et comnmniçae une vive ardeur qui, comme l'étincelle électrique, pénètre les masses et gagne plus ou moins toutes les brebis du troupeau : Initia fervent.

Mais, hélas ! le progrès ne répond pas toujours au début. L'habitude du ministère altérant peu à peu les consolations primitivement goûtées, le bien que Ton fait n'étant pas à beaucoup près aussi considérable que celui que l'on espérait faire, le beau feu communiqué dans le principe à la masse ébranlée s'amortissant par degrés, un certain malaise commence à s'insinuer dans l'âme du pasteur, tt bientôt après le découragement achève de l'aatire.

Alors le ministère, n'est plus un parfum qui embaume, c'est une atmosphère épaisse qui est à charge ; aussi ne s'y porte-t-on plus avec l'édifiante ferveur dout on était d'abord animé ; et non-seulement on ne travaille pas à le raviver, ce ministère, mais peut-être le rend-on chaque jour plus languissant encore, peut-être n'inspire-t-il que du dégoût ; peut-être en diminue-t-on l'étendue : qui sait même si déjà l'on n'est pas en partie détaché d'une paroisse au sein de laquelle on était accouru avec tant de bonheur ? qui sait si l'on ne caresse pas au fond de son cœur le doucereux espoir d'une mutation, dont bientôt on exprimera le vœu aux supérieurs de qui elle dépend ?

D'où vient un changement si déplorable et dont peut-être on gémit soi-même en secret ? Quelle en est la vraie cause, si ce n'est le manque de confiance en Dieu ? Follement enivré d'un premier succès, ou même simplement de l'espoir d'un succès

pour la réalisation duquel on ne comptait, que sur soi-même sans recourir à Dieu, on perd courage dès que l'on vient à sentir sa faiblesse, et l'on mérite de s'entendre dire par la bouche du Prophète : Yoilà l'homme qui n'a pas mis sa confiance en Dieu ; » Ecce homo qui non posuit Deum adjutorem suum. Le revers n'abat point quand , humblement courbé sous la main de Dieu, on se reconnaît indigne du succès. La crainte devient courage, la faiblesse devient force quand c'est sur Dieu seul que l'on s'appuie. Tous les saints n'ont pas réussi dans leurs pieuses entreprises : saint Bernard, ,7 saint Louis et tant d'autres ont subi des échecs ; mais, comme ils étaient pleins de confiance en Dieu, ces échecs, bien loin de refroidir leur zèle, semblaient au contraire en raviver l'ardeur, et, vaillants soldats de Jésus-Christ, une défaite était pour eux le signal de nouveaux combats et de nouvelles conquêtes.

— Ce n'est pas toujours de la paroisse même dont on est le pasteur que le défaut de confiance en Dieu inspire le dégoût, mais c'est, de quelques œuvres particulières d'abord entreprises au sein de cette paroisse avec des intentions excellentes. Quand on se rend le témoignage qu'on ne cherche en ces œuvres que le bien du troupeau qu'on est chargé de paître ; quand on se met en voie d'exécution avec un empressement que l'on croit vraiment saint, et qui l'est en effet à plusieurs égards ; et quand, au lieu du concours auquel on avait droit de s'attendre de la part de ceux en faveur desquels on agit, on ne rencontre que froideur, peut-être

même qu'opposition, que taquineries vexatoires, le feu du zèle s'éteint dans le dégoût.

N'ayant pas pris la confiance en Dieu pour point d'appui, ne s'étant point résigné d'avance à un échec, ayant même regardé le succès comme indubitable, appuyé que l'on était sur ses propres lumières, sa prudence, son adresse, ses talents, et peutêtre sur le crédit de quelque puissant personnage ; quand Dieu, qui se plait à renverser ce qui se fait sans lui, vient à secouer et à abattre cet échafaudage tout humain, on s'abandonne au trouble, on tombe dans le découragement, et l'on renonce peut-être, du moins pour longtemps, à de nouvelles entreprises. Voilà, voilà l'homme qui ne comptait que sur lui-même et sur ses semblables, et presque point sur Dieu : Ecce homo qui non posuit Deum adjutorem sut an.

— Ce qui vient d'être dit des grandes entreprises pour le bien général du troupeau peut se dire également de quelques-unes des brebis qui le composent.

Quel zèle ne déploie-t-on pas quelquefois pour opérer la conversion d'un grand pécheur ! Quels moyens ingénieux et charitables ne met-on pas en œuvre pour faire cette conquête ! Non-seulement on y travaille soi-même avec une sainte ardeur, mais, pour remporter plus sûrement une prompte et décisive victoire, on transforme en apôtres les parents, les amis du pécheur que l'on veut arracher à l'abîme ; et quand on a dressé ses batteries, quand on croit qu'il n'y a plus qu'à frapper pour émouvoir, qu'à dire un mot pour convaincre, qu'à

tendre la main pour entraîner et convertir, on réalise son plan d'attaque. Mais, hélas ! la volonté perverse de l'homme , cette volonté obstinée qui résiste à Dieu même, ne résiste que trop souvent aussi aux efforts de son ministre ; et si cette résistance se déclare, voilà le pasteur qui s'afflige outre mesure de l'inutilité de ses premiers efforts. Ne ravivant point sa confiance en Dieu, il renonce lâchement à de nouvelles tentatives, qui seraient peut-être couronnées de succès s'il revenait à la charge avec un nouveau zèle. Et voilà encore, voilà l'homme qui- cesse de s'appuyer sur Dien, quand Dieu met sa fidélité à l'épreuve en permettant l'échec qui le décourage : Ecce homo qui non postât Dcum adjutorem suum.

— C'est encore, et bien souvent, à l'occasion des tentations, que le défaut de confiance en Dieu produit de tristes résultats.

Rien de plus naturel et de plus simple que la conduite des saints dans ces pénibles rencontres. Profondément pénétrés du sentiment de leur faiblesse, surtout quand ils se sentent ballottés, criblés en quelque sorte par le tentateur, leur première pensée est d'aller chercher en Dieu ce qu'ils ne trouvent point en eux-mêmes ; et comme ils ont une connaissance approfondie et une conviction lumineuse de la divine bonté , ils ne mettent point de bornes à leur confiance, et se reposent avec amour dans le sein de la Providence, comme un enfant qui s'endort dans les bras de sa mère.

Au fait, que pouvons-nous craindre d'une tentation quelconque, si nous nous appuyons ferme-

ment sur ces grands principes de la foi : Nous ne sommes jamais tentés au-delà de nos forces; — notre force, au temps de la tentation, ne se trouve qu'en Dieu : — cette force, nous sommes surs de l'obtenir si nous la demandons ?

Évidemment, quand on a à sa disposition des armes de cette trempe, si l'on est vaincu, c'est qu'on veut l'être. Les armes ne nous manquent jamais; mais les meilleures armes, que sont-elles si nous refusons d'en faire usage? Or, si nous y faisons attention , nous verrons à coup sur que, si bien équipés que nous soyons, nous faiblissons souvent devant F ennemi comme des soldats désarmés.

Mais, dit-on, la tentation est d'une violence extrême. — Elle n'est pas au-dessus de vos forces. — Mais je ne suis que misère et faiblesse. — Aussi est-ce en Dieu qu'il faut chercher la force qui vous manque. — Mais j'ai demandé cette force, et je ne l'ai pas obtenue. — Votre prière a-t-elle été. faite avec attention, humilité, confiance et persévérance? a-t-elle été faite surtout avec le vif et sincère désir de la voir exaucée? a-t-elle été faite dès le début do la tentation et pendant tout le temps de sa durée ? Non, assurément non, car la promessse de Jésus- Christ est formelle; elle est cimentée par la solennité du serment. En vérité, en vérité je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, vous l'obtiendrez.

— Que n'auiïons-nouspas à dire encore du défaut do confiance en Dieu à l'occasion des maladies, des pertes, des disgrâces, des peines et des adversités de toute espèce dont chaque jour nous apporte le

trislc contingent! Que de faiblesse en ces circonstances! que de lâcheté! que d'abattement! que de plaintes! que de murmures, peut-être! Concentré, abîmé, noyé pour ainsi dire dans sa peine, on pleure comme F enfant, on s'afflige comme l'homme du monde frappé subitement au milieu de ses plaisirs, on se désole comme ces infortunés dont parle l'Apôtre, qui n'ont point d'espérance : Sicut et ecteri qui spem non habent.

Prêtre de Jésus-Christ, redresse-toi dans ta douleur ; prends en main le crucifix au pied duquel tu fais chaque jour ton oraison; baise-le, baise-le encore, baise-le cent fois s'il le faut, avec de vifs sentiments d'amour et de confiance; et, les yeux fixés sur l'image de ton Sauveur, médite profondément ces paroles de nos saints Livres, qui te rappellent, d'une part, la nécessité des souffrances de Jésus, et de l'autre, la nécessité de lui être semblable pour partager sa gloire : Nonne oportuitpati Christum et ita intrare in gloriam suam ! — Quos prœscivit, et prasdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui. N'as-tu rien à opposer à la douleur qui t'abat? Ecoute l'Apôtre, il va parler pour toi : Quid ergo dicemus ad hœc? si Dcus pro nobis, guis contra nos? De quoi te plains-tu si, pour contre-balaucer ta peine, Dieu te donne son propre Fils, et, avec lui, tout ce que tu peux désirer : Qui proprio Filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradi~ dit illum, quomodo non ctiam cum Mo omnia nobis danavit? Résiste par la prière au torrent de douleur qui menace de t'entraîner, et, retranché avec le grand apôtre dans la confiance et l'amour, dis avec lui ces sublimes paroles : Quis ergo nos separabit i 6

à charitate Christi? tribidatio? an angustia? an famés? an nuditas? an periculum? an persecutio? angladius? In /us omnibus superamus, propter eum qui di lez il nos.

— Et ces hommes, nous voudrions bien ne pas dire ces prêtres, qui, ne rêvant que disette et famine pour les vieux jours, appellent sage prévoyance les précautions excessives que leur inspirent de chimériques appréhensions; comment ne voient-ils pas l'injure qu'ils font au divin père, en niant par leurs œuvres cette providence qu'ils peignent dans leurs discours si libérale et si tendre ?

Prêtre qui thésaurises, te crois-tu donc tombé dans ladisgràcedeton Dieu au point denepouvoircompter sur ses largesses, si tu te dépouilles pour soulager les pauvres ou faire d'autres bonnes œuvres ? As-tu donc oublié ces admirables paroles du saint roi prophète : Junior fui, et cnim senui, et non vidi justum dereliclum, nec semcn cjus quœrcns panem ?

Prstre qui thésaurises, te crois-tu donc moinseher aux yeux de Dieu que les corbeaux de nos plaines et les lys de nos vallées? Considerate cor vos, quia non seminant, neque mettent, quibiis non est cellarium ncquehorrcum : et Dcuspascitillos. . . Consideratelilia quomodo crescunt; non laborant neque nent : dico autem vobis, nec Salomon in ornai gloriâ sud vestiebatursicut unumex istis. Non, tu n'es pas moins cher aux yeux de la Providence que la plante et l'oiseau. Que dis-je? c'est sur toi mille fois plus que sur eux queplcuvent ses largesses : Quanta magis vospluris estis ii/is?.... Quanta magis vos, pusill.e fidei? Ne t'inquiète point démesurément comme les enfants

de la terre de tes nécessités futures : Hœc omnia (/entes mundi quœrunt: pour toi, dors paisible; Dieu connaît tes besoins ; que cette pensée te rassure : Pater v ester scit quoniam his indigetis.

— Les détails dans lesquels nous sommes entré doivent suffire, ce semble, pour convaincre nos lecteurs des funestes effets d'une crainte exagérée, et des grands avantages d'une confiance sans bornes en la divine bonté.

En terminant ces réflexions, pesons bien les sages avis d'un pieux auteur qui s'exprime ainsi :

« La défiance de soi-même établit la con-

» fiance en Dieu avec laquelle on peut tout, et qui » n'agit pour l'ordinaire que sur le néant. Le vrai » fidèle estle seul magnanime, et par conséquent le » seul intrépide et le seul inébranlable, parce qu'il » sait bien, dit saint Augustin, que sous un Dieu » puissant, bon et juste, nul ne peut être ni abandonné, » ni malheureux s il ne veut l'être. Il sait que Dieu » ne nous frappe jamais en ce monde que pour une » de ces trois fins : — ou pour nous purifier de nos » péchés — ou pour éprouver notre fidélité — ou pour » couronner notre vertu : Ad pœnitentiam, ad pro- » bationem, ad coronam. Le fidèle, pénétré jusqu'au » fond de l'âme de cette vérité, reçoit avec joie les » croix et les prospérités de la main du même » Maître ; il adore la main qui le frappe avec le » même amour que celle qui le console, et il ne con- » naît point d'autres véritables maux dans cette » vie que ceux qui le séparent de son Dieu(l). »

(i) Neuvaine en l'honneur de saint François Régis, à la fin de sa vie, par le P. Daubendon.

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