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CHAPITRE III

Le séminariste entêté, inflexible, opiniâtrement attaché à son sentiment.

Le séminariste entêté peut tenir pour certain que l'orgueil est un de ses vices dominants ; car Tentètement est de l'orgueil tout pur. L'orgueilleux, en effet, veut triompher en tout et toujours ; or que prétend l'homme entêté, si ce n'est aussi de triompher et de vouloir absolument ce qu'il veut, au mépris de la volonté des autres ?

Malheur à lui s'il avance une proposition fausse ! il la soutiendra vraie contre toutes les clartés de l'évidence. Cette évidence, d'un côté, et son amourpropre, de l'autre, seront comme deux soleils qui brilleront devant lui ; mais le second soleil éclipsera le premier; c'est tout simple : l'un sera hors de lui, l'autre sera en lui-même ; et placé pour ainsi dire au centre même des rayons de ce dernier, il sera aveuglé par la fausse lumière qui jaillira de son propre fonds.

Si l'on insiste pour le convaincre, il insistera de son côté pour imposer sa conviction, et, dans toute discussion, il faudra qu'il ait le dernier mot.

S'il se connaissait bien; s'il savait que quand il avance quelque chose il n'en veut pas démordre, il est probable qu'il s'interrogerait secrètement aTant

de se prononcer sur tel ou tel point ; mais sa confiance aveugle en lui-même, qui est un de ses traits caractéristiques, ne lui laisse point suivre cette règle de prudence. Aussitôt qu'une question se présente, il prend son parti, et dès qu'il l'a pris, il s'y cramponne avec une invincible ténacité.

La vérité n'est pas ce qui le touche; le triomphe de son opinion, voilà la seule chose qui le préoccupe. Si de temps en temps, dans la chaleur de la dispute, certains éclairs de vérité le saisissent, il les considère comme des lueurs trompeuses et persiste opiniâtrement à ne croire vrai que ce qu'il soutient.

Quelque fortes que puissent être les raisons que son adversaire fait valoir, il les trouve d'une faiblesse pitoyable et glisse à côté d'elles en les flétrissant d'un sourire dédaigneux.

Bien plus , il leur refuse souvent l'attention qu'elles méritent. S'il cède la parole à son interlocuteui% c'est bien moins pour écouter ce qu'il va dire, que pour chercher de nouveaux arguments à l'appui de sa thèse. Qu'il y fasse attention, et il verra qu'à la fin d'une dispute, il lui serait impossible de reproduire les raisons dont on s'est servi pour le convaincre : comment le pourrait-il? il n'a pas daigné les entendre.

Au milieu de ses triomphes, il essuie parfois des défaites bien pénibles pour son amour-propre; c'est, par exemple, lorsqu'on lui démontre nettement que tel fait, dont il soutenait la réalité avec son opiniâtreté ordinaire, est complétem^ent inexact. Quand la discussion roule sur des choses purement intellectuelles, il est à l'aise et chicane tant qu'il veut ; mais un fait extérieur, patent, physique-

ment saisissable, a une puissance irrésistible qui le déconcerte.

Encore s'il défendait ses opinions avec le calme et la modération dont une bonne éducation fait un devoir; mais qu'il est loin d'en être ainsi! Aveuglé par son orgueilleuse obstination, il décide, il tranche, il sabre sans pitié, et semble trouver étrange qu'on s'avise de le contredire, ne voulant pas voir qu'il irrite au lieu de persuader, et que l'adversaire le plus modéré s'échaufTe lui-même d'un feu qui ne lui est pas naturel et que la violence du choc fait jaillir.

Faut-il s'étonner si, dans l'ardeur du débat, des expressions plus que déplacées se font jour? L'homme entêté est presque toujours un hom me incivil et grossier ; à défaut de bonnes raisons il dit des injures, ou du moins des mots irritants qui impriment caractère dans l'esprit de ceux qu'ils atteignent et dont ils gardent un long et amer souvenir.

Les froideurs et les rancunes, qui quelquefois altèrent la douce sérénité d'un séminaire bien réglé, ont presque toujours pour cause l'opiniâtreté d'un séminariste mal élevé. Un peu de flexibilité et de condescendance tarirait infaHliblement la source de ces petites divisions au sein desquelles la charité succombe.

Un séminariste entêté est à charge à ses condisciples ; ils le fuient comme un être insociable, et quand ils sont obligés de le subir, ils s'arment de patience s'ils sont vertueux, et le laissent trôner en maître dans les conversations.

Ce n'est pas pourtant qu'il soit toujours dans le

faux quand il soutient quelque chose ; mais lors même qu'il est dans le vrai, il gâte la bonne cause dont il se fait le patron par la manière impérieuse et magistrale dont il la plaide. La vérité dans sa bouche perd une partie de son lustre, et on la plaint d'avoir un avocat qui la défend si mal. Souvent même on se sent naturellement porté à le contredire quoiqu'on sache bien qu'il a raison, tant on est choqué des airs prétentieux qu'il s'arroge.

Il arrive quelquefois que le séminariste entêté a des qualités qui voilent à ses yeux le 'défaut auquel il est sujet. Il n'est pas rare, en effet, de voir une piété, même assez avancée à quelques égards, unie à l'opiniâtreté ; et cette piété, qui n'est pas inconnue à celui qui en est doué, l'aveugle et le rassure au lieu de l'éclairer et de lui inspirer des craintes. Son opiniâtreté, à lui, porte pour l'ordinaire sur des points philosophiques, théologiques, moraux ou ascétiques qu'il croit en conscience pouvoir soutenir et qu'il soutient en effet, mais avec un zèle qui n'est pas toujours selon la science. Combien de pieux séminaristes et de saints prêtres, au temps où Lamennais proclamait ses doctrines philosophiques, défendaient ces doctrines avec une chaleur immodérée avant qu'elles eussent été condamnées par le Saint-Siège !

D'autres fois, c'est à la science que la pertinacité se trouve jointe. Le savant, quand il est entêté et qu'il n'est pas humble, est un fléau pour l'Église. C'est dans la tête des hommes de sa trempe que se forment les hérésies. Tout bouffi de son savoir, il agit comme s'il avait reçu le don d'infaillibilité. Secondé par le talent, il met ses lumières au ser-

vice de Terreur, et s'enfonce rapidement dans Fabime sans vouloir entendre les voix amies qui lui donnent de salutaires conseils. La haute opinion qu'il a de lui-même ne lui permet pas de croire qu'un homme qui lui est inférieur en talent puisse être dans le vrai, et lui dans le faux, sur le point qu'ils discutent. Que de fois, depuis la déplorable fm de Lamennais, nous nous sommes rappelé ces mots d'un médecin distingué qui avait eu l'occasion de le voir un jour : « Quel homme bilieux I nous disait-il, — et cela avant ses premières erreurs. — S'il s'égare, je le crois d'humeur à ne revenir jamais ! » L'événement, hélas ! n'a que trop vérifié la prophétie du savant docteur.

Du reste, ce n'est pas seulement dans ses discussions que notre séminariste est obstiné, c'est aussi dans ses actes. S'il a résolu de ne pas faire une chose, et si surtout il a dit formellement qu'il ne la ferait point, rien au monde ne la lui fera faire.

La sentence érigée en axiome quil vaut mieux plier que 7'ompre, n'est point à son usage : plier, revenir sur ce que l'on a avancé, est à ses yeux faiblesse et pusillanimité. Voulant donc faire parade de ce qu'il appelle fermeté d'esprit, il prend l'inverse de la devise des sages et dit avec aplomb : // vaut mieux rompre que plier.

Il va quelquefois plus loin encore : joignant l'audace à l'obstination, il s'évertue à prouver, lors même qu'il sait le contraire, qu'il s'est conduit comme il devait se conduire. Qui n'a pas entendu cent fois des hommes entêtés dire avec énergie en hochant la tête : Ce que j'ai fait est bien fait ; si fêtais à le faille, je le ferais encore ?

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