‹ Œuvres complètesChapitre 20 sur 55 · CHAPITRE YIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIl

Le. séminariste saus charité pour le prochain.

Le cœur est le foyer de la charité. Quand la charité n'y réside pas, il est froid ; quand elle y règne, il est ardent et embrasé. Si donc nous descendons dans le cœur du séminariste peu charitable, nous le trouverons à coup sur froid et insensible à l'égard du prochain : l'égoïsme y tiendra la place delà charité. Non-seulement il n'aura point d'amour pour ses frères, mais il aura contre eux des sentiments d'aversion, de jalousie, de rancune ou autres de ceUe nature.

Le séminariste peu cliari table ne pense point habituellement au prochain avec affection et dévouement ; il y pense plutôt avec un certain fonds de malveillance, ou du moins d'indifférence et de froideur.

S'il a connaissance de quelque faute commise par un de ses condisciples, au lieu de chercher les moyens de l'excuser, il prend plaisir à le condamner au tribunal de son mauvais cœur, il noircit ses intenlions et attribue à une malice réfléchie ce qui peut-être n'a été que l'efiet de la fragilité ou de la distraction.

Si le coupable n'est pas connu, il veut le connaître, lui ; il examine, il recherche, il fait des

rapprochements, des suppositions, et s'il ne juge pas absolument, il soupçonne du moins et semble prendre plaisir à penser que ses soupçons sont fondés.

Si surtout il se croit lui-même atteint par ce qu'il appelle un mauvais procédé, il n'admet aucune excuse, aucune faiblesse, aucune légèreté. Son amour-propre froissé s'irrite vivement, et c'est alors qu'il incrimine plus malignement que jamais les intentions de celui qu'il devrait traiter avec une indulgente charité.

Il est jaloux, et sa jalousie nourrit en lui des sentiments d'aigreur qui ne sont compensés par aucune jouissance.

La raillerie lui est familière : pas un travers qu'il ne censure, pas une gaucherie qu'il ne fasse ressortir par des ironies piquantes ; supérieurs, égaux, inférieurs, nul n'est épargné. Toujours moqueur, toujours caustique et mordant, il triomphe q^uand il peut égayer une conversation aux dépens du prochain.

Son extérieur même annonce son mauvais penchant à l'ironie. Son regard est scrutateur, quelquefois faux, dédaigneux et malin ; son sourire est sardonique et railleur comme sa langue.

Connaissant sa disposition habituelle à la raillerie, on tâche de se préserver de ses coups de langue, on vise à lui être agréable, on le flatte, on l'applaudit, mais au fond on le redoute et personne ne l'aime.

Ses amis, quand ils prêtent le flanc à ses critiques incisives, ne sont pas plus ménagés que les autres. Tout au plus s'abstiendra-t-il de les blesser

s'ils sont présents ; mais en leur absence, il les fustigera sans pitié par ses paroles sarcastiques.

La gloire qu'il attache à un prétendu bon mot exerce sur lui un empire absolu : faire le sacrifice de ce bon mot lui est impossible ; le vain plaisir de passer pour homme d'esprit étouffe les inspirations que la charité lui suggi^re.

Autant il aime à blesser les autres par ses railleries, autant il s'indigne si l'on se permet de le blesser lui-même : on dirait qu'il se regarde comme une petite divinité qui, ayant droit de vie et de mort sur tout le monde, veut être respecté de ceux même qu'elle immole.

Les médisances, quoique parfois assez notables, sont à ses yeux des bagatelles insignifiantes ; il dit tout ce qu'il sait, sans ménagement et sans contrainte ; sa mauvaise langue produit au grand jour de la publicité les fautes les plus cachées, et son habitude à cet égard est si bien formée qu'il n'a pas même la pensée de retenir les indiscrétions qui lui échappent.

S'il ne trouve pas matière suffisante à ses médisances dans l'enceinte du séminaire, il fait des excursions hors de cette enceinte ; il révèle les fautes que ses anciens condisciples ont commises dans les petits séminaires ou dans les collèges, et blesse la réputation de quelques personnes du monde qui ne se doutent guère qu'un séminariste les déchire.

Non content de débiter ce qu'il sait, il veut qu'on lui dise ce qu'il ignore, pour avoir le plaisir de l'apprendre à d'autres. 11 fréquente à dessein ceux qui lui ressemblent, espérant toujours en tirer

quelque chose, et il s'isole des séminaristes pieux et charitables qui n'ont jamais rien à lui dire de ce qu'il veut savoir.

Apprendre du nouveau contre le prochain, voilà son plaisir. Si on ne lui dit rien, il interroge ; si on lui dit quelque chose, il écoute avec avidité, et fait voir par des signes certains qu'on l'intéresse et qu'on l'amuse.

Sa conscience a beau protester contre ses licences, il la traite de scrupuleuse et ne tient aucun compte de ses réclamations et de ses murmures.

Encore s'il était véridique dans ses récits contre le prochain, mais malheureusement il n'en est pas ainsi ; aveuglé par la manie du dénigrement^ il ne calcule pas la portée de ses paroles et, s'il ne se permet pas des calomnies formelles, il donne dans des exagérations qui blessent la vérité et la charité du même coup.

S'aperçoit-il de ces exagérations après que le mot est lâché? il ne revient point sur ce qu'il a dit, se persuadant que le fond est vrai et qu'on a d'ailleurs oublié déjà la parole imprudente qu'il vient de proférer.

Faut-il s'étonner si, ne mettant aucun frein à sa langue, il fait à chaque instant des indiscrétions, quelquefois assez graves en elles-mêmes et dans leurs résultats ?

Aussi n'est-ce pas à lui que l'on confiera des secrets importants ; on sait trop bien que celui qui révèle sans scrupule les fautes du prochain ne se reprochera guère la révélation d'une confidence. Et puis, on peut lui déplaire quelque jour ; ôr comment croire que, le cas échéant, il respectera

les secrets de celui qui aura encouru sa disgiVu.'o ?

Par ses discours plus que légers, il intro^u-t la division dans le séminaire. Il brouille des amis j ar ses coups de langue, et ceux qui sont déjà froids les uns envers les autres, il les refroidit encore davantage par d'imprudents rapports.

N'attendez point de lui ce qui s'appelle prévenance, égards, complaisance, service d'ami : ce sont des fruits de la charité, et la charité est une verlu dont il ne connaît que le nom.

Qu'on ne se permette pas de lui manquer ; il ne l'oublierait jamais: l'amitié la plus étroite ne serait rien pour lui ; il la briserait à l'instant même comme le verre et la remplacerait par un mauvais levain de rancune amère et vivace.

Non-seulement il ne revient point le premier quand il a quelque ressentiment contre un de ses frères, mais il l'accueille froidement s'il lui fait de charitables avances.

On pourrait presque demander s'il y a place pour une affection véritable dans son cœur froid et sec. La charité ne l'animant point de sa flamme, il ignore la douceur d'un tendre attachement, et s'il aime quelqu'un, c'est lui-même et lui seul.

Quelle différence, quel contraste entre un cœur ainsi disposé, et le cœur de Jésus qui aimait tout le monde et ses propres bourreaux comme les autres : Pater, ignosce illis, nesciunt enim quid faciuntl

Voyez, jeune ami, voyez où vous en êtes, sur ce point si important ; mais voyez en outre où vous conduira dans le sacerdoce votre manque de charité.

Si, dans le séminaire même, qui est l'asile de toutes les vertus, vous avez l'habitude de violer la charité, ce sera bien autre chose dans le monde, où les occasions seront incomparablement plus fréquentes.

Dans le séminaire, vous n'avez rien, du moins de notable, à censurer. Les habitants de ce saint lieu menant pour la plupart une vie pieuse et régulière, la malignité de votre langue ne peut guère les atteindre. Mais dans le monde , vous apprendrez à chaque instant de nouveaux désordres et, à chaque instant aussi, vous aurez la démengeaison d'en connaître les auteurs.

Étant naturellement railleur, vous donnerez un libre cours à vos plaisanteries mordantes. Vous voudrez égayer les compagnies où vous serez admis, par des critiques plus blessantes quelquefois que des médisances mêmes.

Si les personnes que vous raillerez sont présentes, vous les humilierez et les indisposerez contre vous; si elles sont absentes, ceux qui vous entendront leur reporteront vos railleries et vous feront payer cher les paroles piquantes que vous aurez proférées.

Voyant que vous n'épargnez personne, que vous mordez tout le monde et que vous ne faites grâce à aucun travers, on vous flétrira du titre de railleur; nul ne vous regardera comme un saint prêtre ; ceux-là même qui vous fréquenteront et que vous semblerez ménager, croiront que vous les

traitez comme les autres quand ils sont absents, et, de cette manière, vous serez craint peut-être, mais à coup sûr vous ne serez point aimé.

Vous applaudirez aux railleries qui se feront en votre présence, vous en rirez beaucoup, et vous encouragerez ainsi les railleurs à persévérer dans leur mauvaise habitude.

Yous communiquerez votre défaut à des confrères qui y seront prédisposés. S'ils voient en vous quelques vertus et une conduite à peu près régulière sur les points qui ne touchent pas à la charité, ils aimeront à se persuader qu'on peut railler son prochain tout à son aise sans cesser pour cela d'être bon prêtre, et ils deviendront railleurs par la puissance de votre exemple.

Les laïques feront le même raisonnement : ils croiront pouvoir se permettre sans façon les railleries dont un prêtre ne semblera se faire aucun reproche. Sachant que sa sainteté doit être plus éminente que la leur, ils diront avec quelque ombre de vraisemblance : Nous pouvons bien faire sans trouble ce qu'il fait lui-même sans scrupule.

Ceux qui, mieux éclairés et plus charitables, blâmeront la raillerie et éviteront de s'en rendre coupables, seront scandalisés de voir qu'un prêtre commet ce que la religion condamne et ce qu'ils croient eux-mêmes devoir s'interdire.

Abhorrez donc l'esprit caustique et railleur qui, blâmable chez tout le monde, l'est particulièrement chez le prêtre, puisque la raillerie blesse la charité dont il est plus que personne l'apôtre et le docteur.

Mais vous contenterez-vous d'être railleur? Non, assurément. Où trouver un railleur qui ne soit pas

médisant ? Vous serez donc médisant vous-même, et la force de l'habitude aura sur vous tant d'empire qu'elle étouffera les murmures de votre conscience.

Vous saurez bien, en principe, que la médisance est un vice ; vous le rappellerez à vos pénitents au saint tribunal; vous connaîtrez tout ce que la théologie enseigne sur cette grave matière ; vous la traiterez in extenso et avec vigueur dans des discours spéciaux ; mais, sévère pour les autres, vous userez envers vous même d'une indulgence déplorable , ou plutôt vous oublierez que vous serez coupable de médisance, tout en la commettant à chaque instant. Il faut bien le dire, et on ne peut le dire qu'en gémissant, plusieurs prêtres contractent l'habitude de la médisance et se la permettent avec plus de facilité qu'une multitude de pieux laïques. Or comment de jeunes prêtres sortant du séminaire ne seront-ils pas entraînés dans cette mauvaise voie, s'ils y sont précédés par leurs aînés dans le sacerdoce et si déjà ils ont eux-mêmes quelque propension à violer la charité par la médisance ?

Si vous êtes vicaire, vous dirigerez la malignité de votre langue contre votre curé ; vous révélerez ses défauts, vous critiquerez son administration, vous censurerez surtout avec amertume ses procédés à votre égard quand vous aurez à vous en plaindre. Vous direz toutes ces choses d'abord à des confrères, puis à des paroissiens que vous choisirez parmi ceux qui seront déjà peu satisfaits de votre curé ; et celui-ci venant à apprendre votre conduite envers lui, vous retirera tout naturelle-

ment sa confiance et son affection ; peut-être même en viendra-t-il jusqu'à des récriminations virulentes qui banniront du presbytère la paix et l'harmonie si nécessaires pour opérer dans la paroisse un ministère fructueux.

Si vous êtes curé, vous colporterez de tous côtés vos griefs contre vos vicaires ; vous ne laisserez pas un seul de leurs défauts dans l'ombre ; vous les mettrez tous en lumière et en relief ; vous leur susciterez par là des ennemis qui, de leur côté, propageront le mal à votre exemple et paralyseront les efforts de leur zèle.

Vous ne considérerez point la paroisse comme une famille confiée à vos soins paternels : au lieu de dissimuler, comme le fait un bon père, les fautes de vos enfants spirituels, vous vous ferez un jeu de les divulguer; vous attaquerez tantôt l'un, tantôt l'autre par vos médisances, et vous transformerez votre paroisse en une arène où vous succomberez vous-même tout en croyant immoler les autres.

Vous serez redouté et non recherché, haï peutêtre au lieu d'être aimé, et vos prédications, frappées de stérilité parce qu'elles seront démenties par vos œuvres, seront des coups de cymbales qui rebuteront au lieu de gagner et de convaincre.

Bien plus, vos prédications elles-mêmes seront quelquefois défigurées par des médisances publiques et solenneiles : votre langue parlera de l'abondance d'un cœur plein d'amertume ; et des personnalités fort peu voilées, sinon tout à fait saisissantes, choqueront ceux-là même qui n'en seront pas l'objet et indigneront contre vous ceux qu'elles atteindront.

Les choses étant ainsi, vous serez comme un arbre flétri et desséché au milieu du champ du père de famille ; vous n'aimerez point et vous ne serez point aimé ; vous vous dégoûterez d'une paroisse qui se dégoûtera de vous encore davantage ; vous solliciterez de vos supérieurs une mutation que vos paroissiens solliciteront eux-mêmes avec les plus viv(\s instances : et quand vous aurez obtenu une autre cure, votre langue, dont cette mutation ne corrigera point les écarts, ira déposer ailleurs le germe de nouveaux troubles et de nouveaux désordres.

Au lieu de porter dans les compagnies où vous serez appelé cet esprit de paix et de charité qui doit toujours distinguer le ministre de Jésus-Christ, vous serez peut-être le premier à raconter les misères du prochain que vous aurez apprises ; vous ferez connaître des fautes ignorées et vous nommerez leurs auteurs sans le moindre scrupule. Qui sait même si, loin de profiler de la leçon que quelques bons chrétiens vous feront en justifiant ceux que vous condamnerez, vous n'insisterez pas pour infirmer l'apologie et fortifier l'accusation?

Tous arrêterez-vous du moins devant la calomnie? Oui, sans doute, quand elle sera notable et parfaitement caractérisée.; mais n'ayant jamais appris à dompter votre langue, vous serez, en bien des circonstances, calomniateur sans le savoir; vous ajouterez à des faits, vrais au fond, des circonstances qui ne le seront point ; vous aggraverez la culpabilité de vos victimes par des exagérations qui blesseront la vérité et la charité du même trait, et vous acquerrez la triste réputa-

tion d'homme léger, imprudent, malveillant et passionné.

Toujours influencé par votre intempérance de langage, vous révélerez les secrets qui vous seront confiés ; vous sèmerez la zizanie par des rapports inconsidérés, et vous compromettrez par des indiscrétions, quelquefois fort graves, les intérêts de ceux qui vous auront choisi pour confident.

Tout cela sans doute vous attirera d'amers reproches qui seront de nature à vous faire rentrer en vous-même pour corriger ce qu'il y aura^ de répréhensible dans votre conduite ; mais au lieu de profiter de ces pénibles avertissements, vous vous en irriterez, vous essayerez de justifier ce qui sera injustifiable, ou bien vous soutiendrez opiniâtrement n'avoir pas dit ce que plusieurs personnes recommandables affirmeront avoir entendu de votre propre bouche.

Le jugement téméraire sera pour vous une bagatelle, surtout quand vous le dirigerez contre une personne de laquelle vous croirez avoir lieu de vous plaindre. Vos imprudences et vos légèretés vous suscitant chaque jour des désagréments plus ou moins graves, vous voudrez savoir d'où vous viendront les coups qui vous seront portés : sur les plus faibles indices, vous accuserez des innocents et vous les fustigerez comme s'ils étaient réellement coupables, ce qui les révoltera d'autant plus qu^ils sauront bien ne pas l'être.

De toutes ces choses et de l'ensemble de votre conduite, résulteront des explications acerbes et même des vexations et des inimitiés, qui vous rendront malheureux et ruineront votre autorité.

Encore si ces disgrâces opéraient votre réforme ; mais non : votre cœur dénué de charité accueillera la rancune ; vous romprez sans ménagement avec une partie de vos paroissiens et quelquefois avec les plus influents ; vous n'aurez plus avec eux aucun rapport, pas même de simple étiquette ; vous passerez des années entières dans un état de froideur et d'hostilité que rien ne pourra détruire ; vous scandaliserez au lieu d'édifier, et vous retarderez bien des conversions que votre charité devrait opérer, et auxquelles votre fonds haineux opposera peut-être un infranchissable obstacle.

Dieu veuille que vos confrères eux-mêmes n'aient pas à souffrir comme les autres de votre peu de charité 1 Mille choses, qui ne seraient rien pour un saint prêtre, vous sembleront énormes : un manque de prévenances et d'égards, un mot peu mesuré, une démarche inconsidérée, une plaisanterie légère ou autres choses semblables ; c'en sera assez pour exciter des tempêtes au fond de votre cœur. La susceptibilité, la jalousie, la défiance, l'àpreté de caractère vous suggéreront des inspirations malignes qui auront pour résultat la froideur, l'isolement et peut-être des ruptures fort peu édifiantes et même préjudiciables aux fruits du ministère, si surtout ces ruptures ont lieu entre confrères voisins.

Nous sommes loin et bien loin d'avoir tout dit sur cette grave et immense matière ; mais nous n'avons pas besoin, ce semble, d'en dire davantage pour déterminer nos jeunes amis à se corriger à tout prix du défaut, si funeste dans ses conséquences, que nous venons de leur signaler. Nous avons vu le mal, voyons-en les remèdes.

— Puisque vous aspirez au sacerdoce, commencez par vous bien convaincre que le prêtre est, par-dessus tout, l'homme de la charité : c'est bien plus pour ses frères que pour lui-même qu'il est prêtre, et s'il ne les embrasse pas tous dans les liens d'une ardente charité, il manque certainement à l'une de ses plus essentielles obligations. Tous les saints prêtres sont embrasés d'amour pour le prochain, et ils cesseraient à l'instant même d'être de saints prêtres si cet amour s'éteignait dans leur âme.

— Ne distinguez jamais entre prochain et prochain, et puisque le divin Maître a dit : Diligite inimicos vestros, benefacite his qui odenoit vos, n'excluez absolument personne de votre charité ; cette exclusion en serait la destruction.

— Yous serez un prêtre excellent si vous êtes un prêh-e éminemment charitable. Eussiez-vous d'ailleurs des infidélités même assez notables à vous reprocher, la charité, si vous la possédez à un haut degré, vous obtiendra les grâces nécessaires pour vous en corriger, et vous vérifierez en vous-même la sentence de l'Apôtre : Qui diligit proximum, legem implevit. Attachez-vous donc inviolablement à cette vertu fondamentale et méditez souvent ces paroles du prince des apôtres : Antè o.AiNiA (notez bien ces deux mots) cmtè omnia, mutuam in vobismetipsis charitatem continuam hahentes, quia char itas operit multitudinem peccatorum.

— Si vous sentez en vous-même un certain II. 13.

fonds d'aigreur et d'amertume contre le prochain, dès qu'il vous froisse et qu'il vous contrarie, soyez sur que vous êtes par cela même prédisposé à mille écarts que la charité condamne. Détruisez ce mauvais fonds ou du moins arrachez-en les plantes vénéneuses qui l'infestent, et remplacez votre froideur et votre amertume par la douceur, la bienveillance, la cordialité, la tendresse même à l'égard de tout le monde, vous appliquant ces paroles du grand Apôtre aux Éphé siens : Omnis amaritudoy et ira, et indignatio tollatur à vobis.

— Maîtrisez votre langue, et gouvernez-la si bien que jamais il ne vous arrive de lui permettre, avec vue, de s'exercer aux dépens du prochain. Ne regardez rien comme léger sur Tarticle de la charité. Faites-vous scrupule de la moindre raillerie et sacrifiez impitoyablement un mot quelconque qui vous déplairait s'il était dit contre vous : Diliges proximum sicut te ipsum .

— Si vous avez dans le séminaire la réputation de railleur, vous aurez la même réputation dans le sacerdoce, et cette habitude de la raillerie vous fera des ennemis qui se vengeront de vos critiques malignes par des persécutions qui vous seront très-nuisibles. Corrigez-vous donc de ce défaut et adoptez comme règle invariable de ne vous permettre avec délibération aucune raillerie piquante.

— Jamais de médisances, quelque légères qu'elles soient. Des légères on passe aisément aux graves, et l'habitude de médire se formant peu à peu, on ne voit plus de mal où l'oeil de Dieu en voit beaucoup. Quand on commencera à parler du prochain, comme c'est bien plus souvent pour 1©

blâmer que pour le louer qu'on en parle, soyez sur vos gardes. Convenez avec vous-même que vous direz du bien de tout le monde, et dès qu'on attaquera quelqu'un, cherchez à l'instant même ce que vous pouvez dire à son avantage. De cette manière, vous faisant toujours l'apologiste de ceux qu'on dénigrera en votre présence, vous édifierez par votre charité et vous ferez rentrer dans le devoir ceux qui auront le malheur de s'en écarter. Nous avons connu de saints prêtres qui semblaient avoir fait le vœu de défendre tous ceux que la médisance attaquait : dès qu'ils entendaient une critique, ils y répondaient par un éloge, et tout le monde les admirait et les aimait.

— Usez très-sobrement des hyperboles. Outrer la vérité, c'est la ternir. Si vous êtes habituellement logé dans les superlatifs, vous exagérerez les défauts du prochain comme tout le reste. On voit des hommes — et ces hommes sont quelquefois des ecclésiastiques — qui ne savent s'exprimer avec modération : tout ce qu'ils disent, et la manière passionnée dont ils le disent, se colore de je ne sais quelle teinte emphatique qui détruit la gravité sacerdotale. Ils veulent donner une haute importance à tout ce qu'ils débitent, et, cette importance , que leur sujet ne comporte pas, ils croient la lui procurer en y ajoutant avec chaleur des circonstances de leur invention. A force de vouloir convaincre, ils empêchent la conviction de naître. Tel homme qui se laisserait gagner par un récit simple et modéré, se tient en garde contre une narration ampoulée, et oublie pour ainsi dire la chose qu'on lui raconte pour ne penser qu'à

l'emphase passionnée du narrateur. Quand des hommes ainsi disposés sont, par nature, railleurs, médisants, jaloux et haineux, ils exagèrent les griefs du prochain comme tout ce qu'ils traitent, et dans le feu de leur débit, ils lancent des traits dont la vérité et la charité sont également blessées. Ne leur ressemblez pas, bien-aimé lecteur ; vous perdriez, comme ils la perdent eux-mêmes, la confiance des hommes sages.

— Que le soleil ne se couche point sur votre colère ^ nous dit le grand Apôtre. Vous êtes bien à plaindre, jeune et tendre ami, si, dans le séminaire, vous vous distinguez par des froideurs et des rancunes prolongées. Les causes qui les produisent étant presque toujours des futilités et des bagatelles, que sera-ce quand vous serez embarrassé dans les épines du ministère, et que vous vous trouverez à chaque instant aux prises avec des malveillances perfides et des oppositions calculées ! Apprenez donc de bonne heure à pardonner les offenses dont vous serez l'objet. Excercez-vous au pardon, et adoptez surtout cet exercice si vous sentez qu'il von s inspire de la répugnance, puisque cette répugnance ne procède que d^ la difficulté que vous avez à pardonner. Où sera votre vertu, et particulièrement votre charité, si vous ne savez rien souffrir? Habituez-vous donc à dissimuler pieusement tous vos ressentiments. Ne froncez point le sourcil devant ceux qui vous manquent ; ne comprimez point vos lèvres comme un homme qui médite la vengeance ; ne tournez point le dos brusquement à celui dont vous avez à vous plaindre ; ne donnez point issue au feu qui vous consume,

par des paroles sèches et amères : tout cela, voyezvous, est exactement le contraire de ce qu'a fait Jésus en des circonstances bien autrement graves que celles qui vous irritent. Imitez sa douceur envers Judas qui le trahit, son calme envers Pilate qui le condamne, sa résignation aux pieds d'Hérode qui le traite d'insensé, et son immense charité à l'égard des bourreaux pour lesquels il dit sur la croix où ils l'ont cloué : Pater, ignosce illis, nesciunt enim quid f admit.

— Ne vous contentez pas de renoncer à ce qui blesse la charité ; praliquez-en à chaque instant des actes formels. Soyez doux, affable, prévenant, officieux, indulgent et toujours empressé à concilier les esprits aigris. En agissant de la sorte, vous serez pour tous les séminaristes un sujet perpétuel d'édification, et plus tard vous ferez bénir votre ministère dans la paroisse que la divine Providence vous destine.

— Insistez fortement sur le point de la charité dans vos confessions, vos directions, vos méditations et vos examens. Soyez sévère jusqu'au scrupule sur cette importante matière ; ne vous passez rien, punissez-vous de la moindre infraction et ne déposez les armes que quand vous aurez donné à votre charité les ravissants caractères que saint Paul assigne à cette vertu par les belles paroles qui méritent si bien de clore ce chapitre : Charitas patieiis est, benirjna est ; charitas non semulatur, non agit perperani, non inflatur, non est ambitiosa, non quœrit qiœ sua sunt, non iiTitatur, 7ion cogitât malimiy non gaadet super iniquitate, congaudet autem veritati : omnia suffert, omnia crédit.

omnia sperat, omnia sustinet : chantas nunquam excidit.

Grâce et bénédiction sur ceux de nos jeunes lecteurs qui retraceront fidèlement en eux-mêmes la charité de l'Apôtre !

{YojezPratique du zèle ecclésiastique, première partie, ch. V, et le Saint Prêtre, deuxième partie, ch. V et VI, pag. 136 et

suiv.)

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