‹ Œuvres complètesChapitre 23 sur 55 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le séminariste mou, inconstant, sans énergie et sans zèle.

Si vous êtes mou et lâche par nature, vous devez vous réformer à tout prix, sous peine d'être plus tard un de ces prêtres froids et languissants qui ne font pas la centième partie du bien qu'ils devraient opérer. Mais à quels signes reconnaîtrez-vous cette mollesse et cette lâcheté ? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

Le séminariste à qui nous allons parler ne doit pas être confondu avec le paresseux dont nous avons parlé ailleurs. Il est sans doute prédisposé à l'oisiveté , mais nous ne le supposons pas oisif. Qu'est-il donc? Écoutez :

Il est sans action prononcée, sans vigueur, presque sans vie, et c'est au moral comme au physique qu'il est ainsi.

Il fait quelque chose, mais il le fait lâchement, par manière d'acquit et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance.

Il agit avec une lenteur agaçante, et jamais on ne voit en lui l'activité vivace des hommes énergiques. Quand il se met à l'œuvre, on croit voir ou un voyageur fatigué d'ime longue route, ou un convalescent dont la maladie a détendu le ressort vital.

Il y a dans toute sa personne extérieure je ne

sais quelle nonchalance qui fait deviner aussitôt le trait saillant de son caractère. Il se traîne plutôt qu'il ne marche ; son regard est langoureux, sa parole n'est pas accentuée, l'ensemble de ses traits n'a rien d'expressif : on dirait que son corps est sans nerfs, sans tendons et sans muscles, tant il est mou et indolent. Son état représente, non la démarche active et empressée de la fourmi, mais la traînée lente de la limace.

Yoyons-le maintenant dansle détail de ses œuvres. Il étudie, mais il recule devant une application intense et soutenue , il recule surtout devant les premières difficultés qu'il rencontre. De Là vient qu'il n'approfondit jamais les choses, et que, dans toutes ses études, il se contente d'une connaissance vague et superficielle. Ce n'est pas précisément le talent, c'est la force de volonté qui Ini manque.

Si quelquefois il semble vouloir sortir de sa langueur, après un ou deux efforts il s'arrête comme un homme épuisé et retombe dans son apathie habituelle.

Il n'achève presque jamais ce qu'il entreprend, parce que toujours il survient quelque obstacle qu'il n'a pas la force de surmonter. Il quitte la théologie pour étudier l'Écriture sainte, puis un peu d'histoire ecclésiastique, puis quelques pages de littérature ou d'histoire profane, mais tout cela sans suite, sans méthode, sans fruit réel, et uniquement pour pouvoir se dire qu'il fait quelque chose.

La règle du séminaire lui est fort à charge : comme toute règle, pour être fidèlement observée, demande des sacrifices et de la contrainte, et qu'il

a une répugnance invincible pour ce qui l'incommode, il prend conseil de sa lâcheté et n'obéit que par hasard.

11 n'est pas méchant ; on pourrait presque dire qu'il n'a pas la force de Fétre. Ses vices, s'il en a, ne sont pas fougueux et emportés ; il est mou jusque dans le mal, et ses péchés sont plutôt d'omission que de commission.

Malheur à lui s'il a quelques défauts î car, comme on ne peut les vaincre sans une volonté énergique et soutenue, et qu'il n'a rien moins qu'une volonté de cette nature, il est cent fois probable qu'il n'en triomphera jamais.

11 prendra bien quelques résolutions ; mais à peine en mériteront-elles le nom, tant elles seront faibles et indécises. Du reste, il sait parfaitement lui-même que ces résolutions ne sont que pour la forme et qu'elles ne seront jamais suivies d'exécution.

Ce n'est pas lui qui soutiendra vigoureusement et opiniâtrement une discussion ; il aime bien mieux renoncer à une victoire que de l'acheter par un effort.

Ne lui parlez pas d'œuvres qui demandent une certaine chaleur de dévouement ou une continuité de travail et d'application. Quelque bonnes que soient ces œuvres, il ne trouvera jamais qu'elles valent ce qu'elles coûtent.

Si ses condisciples lui parlent avec enthousiasme des généreux missionnaires qui vont , comme Xavier, éA^angéliser des nations d'idolâtres à quatre mille lieues de leur patrie, il laisse tomber de ses lèvres glacées quelques mots d'admiration pour II. 15.

parler un peu comme les autres ; mais il est aisé de voir que son cœur est fort peu touché de ces beaux dévouements et qu'il n'en a pas même l'intelligenco. Heureux encore s'il ne dit pas, par forme d'objection adoucie, qu'on peut faire beaucoup de bien sans aller si loin !

Ne cherchez donc pas en lui des sentiments élevés, des idées grandioses ; cela n'est point à sa portée : une vie douce, commode, sans agitation ni soubresauts, voilà ce qui lui plait. Tout ce qui tend à le tirer de cette sphère paisible est mis à l'écart comme principe de trouble et d'inquiétude.

En le voyant dans de telles dispositions, on est ten" ' Ij se demander comment il envisage la vie sacerdotale et quelle conduite il se propose de tenir quand il sera prêtre. Peut-être n'y a-t-il jamais sérieusement pensé : cependant il est probable qu'il considère le sacerdoce comme une profession honorable, tranquille, peu fatigante, compatible avec un certain bien-être et même avec certains plaisirs honnêtes qui, faisant diversion à quelques travaux modérés, sont tout à fait en rapport avec son indolente nature. 11 a vu quelques curés et quelques vicaires qui lui semblaient heureux, qui n'avaient que des occupations très-ordinaires, qu'on accueillait partout avec bienveillance, et que les soucis du ministère n'avaient pas l'air d'incommoder beaucoup. Voilà précisément ce qu'il convoite : exercer une profession généralement estimée, se faire respecter par une conduite extérieurement régulière, et sauver des âmes à peu de frais : oui, voilà ce que doit être le beau idéal du sacerdoce aux yeux du séminariste mou, apathique, sans énergie et sans zèle.

Pour ce qui est des vertus, il admet les unes et rejette les autres. Celles qui, lui étant en quelque sorte naturelles, ne l'astreignent à aucun sacrifice, il les admet : celles dont la pratique lui demande des efforts, il les rejette. Proposez-lui la douceur, la charité, la patience, la chasteté et même quelques branches de l'humilité, vous ne l'effaroucherez point : mais ne lui parlez pas de la mortification, du zèle, de l'amour de l'étude et de l'assujettissement à une règle : ce sont pour lui d'effrayants fantômes.

Quant à ses œuvres de piété, elles sont ce qu'elles doivent être chez un séminariste de cette trempe, c!est-à-dire qu'elles sont pitoyablement faites comme tout le reste. Pourrait-il nous dire, par exemple, comment se passent ses oraisons? Oui sans doute il le pourrait, mais à coup sûr il ne le fera pas, car il aurait trop de misères à nous révéler : nature froide et immortifiée, quels élans d'amour, quelles résolutions généreuses pouvez-vous en attendre ? Ses lectures, ses examens, ses visites au saint sacrement, tous ses exercices spirituels en un mot, valent-ils mieux que ses oraisons ? Non ; tout cela partant d'une même source, c'est-à-dire d'un cœur languissant, doit être et est en effet à peu près sans mérite. N'y trouvant aucune consolation, il s'en affranchirait bientôt si les règlements du séminaire le lui permettaient ; et ce qui le prouve, c'est le relâchement auquel il s'abandonne à cet égard dès qu'il est en vacances. Alors, en effet, ou il renonce à ce qui n'est pas de stricte rigueur, ou il se contente de r quelques courts exercices pour lesquels il a un peu tmoins de répugnance que pour les autres.

Encore si les sacrements'qu'il reçoit détruisaient, ou du moins diminuaient la lâcheté qui le paralyse : mais comme ils n'opèrent que selon les dispositions qu'on apporte à leur réception, et comme les dispositions de notre jeime élève sont toujours très-imparfaites, il va sans dire que les sacrements ne produisent en lui que des effets imperceptibles. Nous ne voulons pas dire qu'il les profane, mais nous affirmons positivement qu'ils n'ajoutent rien à sa sanctification, et qu'il est, sous ce rapport, tout aussi imparfait le jour de son sacerdoce, qu'il rétait pendant la première année de son séminaire. Dieu veuille même que ces paroles de l'Imitation ne lui soient pas applicables : Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et cependant nous comptons po\ir beaucoup d'avoir conservé une partie de notre ferveur primitive !

Voyons maintenant ce que deviendra plus tard le séminariste ainsi disposé.

Nous croiriez-vous, jeune ami, si nous vous disons que l'avenir que vous saluez d'un regard paisible, nous apparaît, à nous, sous des couleurs sombres et lugubres ? Tous allez voir, au flambeau de l'expérience, si c'est vous qui êtes en droit d'être rassuré, ou si ce n'est pas nous qui avons raison de craindre.

Quelque faible dose de travail qui vous soit imposée, vous la trouverez toujours trop forte, et vous ferez dès le début quelques réclamations à cet égard.

Votre curé, convaincu qu'ils vous épargne au lieu de vous accabler^ vous fera quelques sages observations ; il vous démontrera que ce qu'il vous demande n'est pas au-dessus de vos forces, et il maintiendra sa première décision.

Mécontent de ne pas voir vos réclamations accueillies, vous travaillerez avec dégoût. Votre lenteur, que vous n'aurez point corrigée au séminaire, se reproduira dans vos saintes fonctions, et, n'étant jamais prêt en temps convenable, vous les remplirez mal.

D'un autre côté, le travail vous étai>t pénible parce qu'il exigera des efforts et de l'application dont votre nature indolente ne s'accommodera guère, vous négligerez vos catéchismes et vos prônes, au grand détriment des enfants et des fidèles en général.

Bientôt les pénitents se multiplieront, et votre clientèle, qui serait fort peu embarrassante pour un prêtre actif et zélé, le sera beaucoup pour vous qui ne serez ni zélé ni actif. Vous trouverez toujours les séances du saint tribunal trop longues et, pour les abréger, vous précipiterez les confessions, vous supprimerez les interrogations, vous trouverez un peu d'énergie pour brusquer les pénitents trop verbeux, vous ne direz qu'un mot d'exhortation, et vous ferez voir clairement que le confessionnal vous fatigue, ce qui sera déjà un grand mal.

A peine sorti du saint tribunal, au lieu du repos que vous vous promettiez, vous serez obligé d'aller à l'extrémité de la paroisse porter les secours spirituels à un pauvre mourant. Le temps et les

chemins seront peut-être fort mauvais, et cependant il faudra partir, sans égard pour votre lâcheté qui vous arrachera quelques sourds murmures.

Pour vous délasser un peu de vos fatigues, qui ne seraient rien pour un bon travailleur, vous ferez quelques visites assez prolongées, vous quitterez même la paroisse et, au lieu de préparer votre catéchisme ou votre prône pour le dimanche suivant, vous irez perdre votre temps avec un confrère du voisinage ; les courses, le jeu, les festins vous plairont mieux que les œuvres du ministère, parce qu'ils seront plus en rapport avec votre fonds de mollesse et d'apathie.

Votre curé, indulgent d'abord, voyant bientôt que votre vie errante et oiseuse n'est pas fort ecclésiastique ; apprenant d'ailleurs que votre ministère en souffre, et recueillant çà et là les plaintes trop fondées des paroissiens, vous donnera quelques conseils, et, si les conseils sont insuffisants, il en viendra jusqu'aux réprimandes : d'où résulteront des explications pénibles, qui malheureusement ne vous corrigeront guère et altéreront la bonne harmonie qui devrait toujours régner entre le curé et son vicaire.

Quand on saura dans la paroisse (et on le saura promptement) que vous n'-avez ni l'amour du travail, ni le goût du ministère, ni le zèle des âmes, vous serez en butte à une foule de critiques, vous perdrez la confiance des paroissiens, vous ferez murmurer vos pénitents et vos malades, et l'on dira que vous n'avez pas l'esprit de votre état, ce quLÏ lie sera -me trop véritable.

L" ordre que vous n'aurez jamais aimé ne fera

pas plus vos délices quand vous serez prêtre, qu'il ne les faisait quand vous étiez séminariste. La fermeté de volonté qu'exige l'observation d'un règlement étant aniipaihique à votre caractère, vous n'aurez rien de précis et de méthodique dans l'exercice de vos fonctions. Vous direz votre messe tantôt d'assez bonne heure et tantôt fort tard ; vous confesserez quand le confessionnal ne vous inspirera pas trop de répugnance ; et quand il en sera autrement, vous ferez dire à vos pénitents de ne pas vous attendre et de revenir un autre jour, ce qui pourra rebuter quelques vieux pécheurs, et faire avorter plus d'une conversion.

Enfm vous serez à charge à totre curé, à la paroisse et à vous-même , car les caractères mous et apathiques ne goûtent pas plus de consolations dans le service de Dieu qu'ils n'en procurent aux autres.

Mais vous ne serez pas toujours vicaire, et quand une cure vous sera contiée, vous croirez voir le paradis terrestre vous ouvrir ses portes. La joie que vous éprouverez ne sera pas partagée par les saints prêtres qui connaîtront votre fonds de mollesse ; ils plaindront la paroisse qui vous aura pour pasteur, et malheureusement ils auront raison de la plaindre.

Ah 1 cher et tendre ami, si vous saviez combien est désolant le ministère d'un curé sans énergie et sans zèle ! Parce qu'il ne voit point dans sa conduite ces affreux désordres qui scandalisent et révoltent les peuples, il se tranquillise et, se formant une assez bonne opinion de lui-même, il laisse tomber dans les éternels abîmes une multi-

tude d'âmes qu'il devrait sauver. Il n'égorge pas ses brebis, et c'est ce qui le rassure ; mais il les laisse périr d'inanition et de misère, et c'est ce qui ne le touche point. Que de pasteurs mous, lâches, amateurs du repos et de la vie commode, auront à répondre de tant de pécheurs qu'ils auraient pu et dû ramener à Dieu avec un peu de zèle et d'énergie !

Mais revenons à vous et voyons quel curé vous serez avec votre nature froide et inactive.

Les premiers jours peut-être, vous puiserez dans la joie que vous éprouverez une espèce d'ardeur que vous prendrez pour du zèle. Il vous semblera qii: votre changement d'état aura changé aussi vos dispositions habituelles. Le plaisir que vous aurez à vous dire : « Je suis maître de mes actes ; » la joie de vous voir à la tête d'un troupeau, et de pouvoir dire en contemplant vos paroissiens groupés autour de la chaire : « Yoilà mes brebis ; » le doux résonnement du titre de curé qui chatouillera délicieusement vos oreilles : tout cela, nous le répétons, vous électrisera pendant quelques jours et vous fera croire que le temps de l'indolence sera passé : illusion ! illusion ! La joie du début sera de courte durée ; elle passera bientôt, et ce que vous preniez pour un élan de zèle sera remplacé par votre ancienne apathie.

Le travail vous sera toujours à charge ; et comme il sera plus abondant encore qu'au temps de votre vicariat, vous en omettrez une partie, et le peu que vous vous imposerez, vous le ferez sans ferveur, sans consolation, sans mérite et sans fruit.

Vous verrez votre paroisse remplie de pécheurs,

et vous ne ferez pas une démarche sérieuse pour essayer de les convertir. Yous vous habituerez à les voir pendant presque toute leur vie éloignés des sacrements, et s'ils vous laissent tranquille dans votre église et votre presbytère, vous les laisserez tranquilles eux-mêmes dans leur mauvaise voie.

Yous gémirez ])ien quelquefois avec vos confrères sur le relâchement des chrétiens en général, mais vous vous bornerez à en gémir. Yous direz que vos paroissiens ne sont pas foncièrement mauvais, mais qu'ils sont seulement indifférents et apathiques, et vous ne voudrez pas voir dans leur apathie le reflet et la conséquence de la vôtre.

Avec un peu de réflexion, vous comprendriez tout à l'heure que la torpeur de l'indifférence ne peut être efficacement combattue que par le stimulant du zèle ; mais, ne pouvant obéir aux inspirations du zèle sans de vigoureux efforts, et ne voulant, d'un autre côté, vous imposer aucune violence, ni même aucun embarras ou contrainte, vous laisserez périr les âmes dont vous aurez la charge sans voler à leur secours comme le font les saints prêtres.

Yous trouverez que tout va bien pourvu que l'on ne meure pas sans vous appeler au moment de la mort ; et toute une vie de péchés et de désordres sera rachetée à vos yeux par la confession si peu rassurante de la dernière heure.

Yous n'aurez point recours aux moyens extraordinaires qu'un zèle ardent emploie pour la régénération des paroisses : stations d'avent et de carême , mois de Marie , adoration perpétuelle,

établissement de confréries, neuvaines ou retraites, missions surtout, plus salutaires encore que tout le reste ; autant d'armes puissantes, entre les mains d'an pasteur zélé, pour attaquer et vaincre les pécheurs. Les emploierez-vous ces armes? Non : la crainte du mouvement et du travail paralysera votre àme languissante, et vous serez sourd à la voix de Dieu qui vous criera par son prophète : Confortate manus dissolu tas^ et gcnua dehilia robo-

rate Confortamini et nolitc timere, ecce Deus

vester idtioncm adducet retributionis.

A quoi donc se réduira votre ministère? C'est pénible à dire, mais malheureusement ce n'est que trop vrai : recevoir les pécheurs qui viendront d'eux-mêmes ; ne courir jamais après ceux qui ne viendront point ; fatiguer les paroissiens par des sermons vagues, décousus, froidement écrits et débités plus froidement encore ; peu de zèle pour les malades, peu de goût pour le saint tribunal, peu d'attrait pour l'étude, peu d'empressement pour les bonnes œuvres, amour du repos, horreur de tout ce qui demande du nerf et de l'action, vie lâche, en un mot, et absolument opposée à celle que le grand Apôtre demandait à Timothée quand il lui disait : Labora sicut bonus miles Christi..,. Prœdica verbum, insta opportune, importuné, argue, obsecra, increpa in omni patientiâ et doctrinâ.

Laisser faire, et ne faire presque rien vous-même, telle sera votre devise ; et cette devise, publiquement affichée et bien connue, vous fera la réputation d'un prêtre sans zèle, insensible à tout ce qui s'appelle bonnes œuvres, conversion et salut des âmes.

Votre église, votre maison, vos affaires temporelles, tout se ressentira de votre fonds de mollesse; pas d'ordre, pas d'exactitude, pas de soin, pas de vigilance : tout cela demanderait des efforts, et vous en serez incapable.

Quel malheur si vous avez un vicaire ! Instruit à votre école, avec l'inclination naturelle qu'il aura comme tout le monde au repos et au plaisir, comment se formera-t-il au zèle et à la pratique du saint ministère, si celui qui devrait être son modèle lui donne à chaque instant l'exemple de la négligence et de la lâcheté ?

Est-il nécessaire d'ajouter qu'on retrouvera votre langueur dans vos exercices spirituels comme dans tout ce qui vient d'être dit? Quelle piété peut jaillir du cœur froid et engourdi d'un prêtre indolent et sans zèle? Aussi vous bornerez - vous , en fait d'œuvres pieuses, au strict nécessaire : la messe, le bréviaire et je ne sais quelle ombre d'oraison, souvent omise et toujours mal faite ; voilà les seules prières dont vous conserverez l'usage. Plus de lectures, plus d'examens, plus de visites au saint sacrement, absence totale de ces saintes pratiques qui font les délices du prêtre fervent et qui, seules, pourraient vous faire sortir du triste état dans lequel vous gémirez toute votre vie : oui, toute votre vie, jeune ami, car, pensez-y bien, c'est chose inouïe de voir revenir à la ferveur le prêtre qui s'est fait une habitude de la tiédeur et de la non-chalance.

Recourez donc aux moyens qui vont vous être indiqués pour remédier à un mal si grave en luimême et si funeste dans ses conséquences.

— Pénétrez-vous bien d'abord de cette vérité que, parmi toutes les professions, il n'en est aucune qui, pour être parfaitement exercée, demande autant d'activité, d'ardeur, d'abnégation, de généreux dévouement et d'énergie de volonté que la profession sacerdotale en exige de celui qui l'embrasse. Un prêtre, vraiment prêtre, doit se dire à lui-même avec une foi vive : Je suis chargé du ministère le plus éminent par sa dignité, mais le plus effrayant par la responsabilité qu'il impose ; je ne m'appartiens plus, je me dois tout entier aux âmes dont j'ai la charge; mes prières, mes travaux, mes veilles, mon temps, ma santé, ma vie même, tout cela, sans en excepter la moindre parcelle, doit être consacré au salut des âmes. Pour le procurer, ce salut, je ne dois jamais me laisser abattre ni par les tentations, ni par les persécutions, ni par le peu de succès de mes entreprises : toujours en haleine, je dois, comme saint Paul, oublier ce que j'ai fait pour ne penser qu'à ce qui me reste à faire, de manière à pouvoir dire avec ce grand Apôtre sur mon lit de mort : Bonum certamen cer-

tavi, cursum consummavi in reliquo reposita

est mihi corona justidœ.

Or, n'est-il pas évident qu'une telle vie demande une dose énorme dactivité, de zèle et d'ardeur? et le prêtre mou, indolent, sans courage et sans énergie pourra-t-il jamais exercer avec fruit les fonctions si variées, si importantes et si difficiles de son divin sacerdoce ?

— Quand vous aurez acquis la conviction que vous êtes mou et lâche par nature, résistez vigoureusement à la mauvaise inspiration que vous aurez de céder au torrent, vous persuadant que vous lutteriez en vain contre le courant qui vous entraîne. Sans doute la victoire n'est pas aisée : on peut tout attendre d'un homme énergique qui a la force de vouloir et d'exécuter ce qu'il veut ; mais on doit tout craindre de la part d'un lâche qui tremble devant un obstacle. Cependant il peut toujours, en s'appuyant sur Dieu, s'appliquer les paroles de saint Paul et dire comme lui : Omnia possum in eo qui me confortât.

— Puisque vous avez vu le terme fatal où la lâcheté conduit, et puisque, nous le supposons, vous en avez été effrayé, revoyez ce qui vous a touché ; faites-en la matière de vos méditations les plus ordinaires ; lisez souvent ce chapitre qui vous convient mot pour mot ; priez Lieu pendant cette lecture qu'il vous donne le courage d'en bien profiler, et, pour vous stimuler, adressez-vous de temps en temps cette question que l'Esprit-Saint vous adresse lui-même : Usquepo, piger, dormies ?

— Entrez résolument dans la voie des sacrifices. Jamais vous ne triompherez de votre lâcheté, si vous n'acquérez pas l'esprit de mortification et de renoncement à vos aises. Si cela vous répugne, concluez que vous en avez par cela même un pressant besoin. Dites-vous quand cette répugnance se fera sentir : Cela me coûte, il est vrai, mais vaut-il mieux périr en m' épargnant, que de me sauver en combattant ? Puisqu'il faut résister ou mourir, résistons ; puis, appelez Dieu à votre aide

et dites-lui du fond du cœur : Deus in adjutoriiim meiim intencle.

— Si vous ne pouvez pas d'abord faire tous les sacrifices qui vous seront demandés, faites-en du moins quelques-uns, et notez chacun d'eux comme une victoire. Imposez-vous dans votre méditation du matin un ou deux sacrifices pendant la journée ; déterminez d'avance ces sacrifices , et quand le moment de les faire sera venu, armez-vous de courage, implorez l'assistance de Jésus et de Marie, et soyez sur que cette assistance, qui n'est jamais refusée à celui qui la réclame, produira son effet.

— Si vous succombez, relevez-vous avec énergie ; punissez-vous de votre infidélité ; faites à l'instant même quelque œuvre qui vous coûte, pour remplacer par ce nouveau sacrifice celui devant lequel vous avez reculé.

— Observez avec une inviolable fidélité le règlement du séminaire. Astreignez-vous même à un règlement particulier qui fixe l'ordre de vos études, vos pratiques de piété, la manière de faire vos actions, etc. Ne faites pas ce second règlement trop sévère d'abord, mais tenez ferme à l'exécution des points que vous aurez arrêtés. Rien ne fortifie la volonté comme l'assujettissement à une règle. L'homme qui vit sans règle est un lâche ; sa règle est sa mauvaise nature qui ne vit que de liberté et d'indépendance. Il fait ce qu'il lui plaît, c'est-àdire qu'il ne fait que rarement et par boutade ce que Dieu lui commande.

Embrassez la piété, non pas une piété ordinaire et commune, mais une piété hors ligne. Vous ne vous figurez pas Ténergie qu'elle vous procurera \

vous ne comprendrez pas l'étonnant changement qu'elle opérera en vous si vous la laissez agir selon sa nature. La piété fait des prodiges quand on en suit les inspirations. Elle éclaire, elle console, elle fortifie, elle élève les sentiments, elle plie la volonté et elle donne du courage aux hommes les plus lâches et les plus apathiques.

— approchez souvent des sacrements ; faites hien connaître à votre directeur le fonds de mollesse qui est en vous; signalez-lui particulièrement les points sur lesquels vous avez ordinairement le plus de reproches à vous faire, et demandez-lui comme une grâce de vous imposer pour pénitence certains exercices pour lesquels vous avez naturellement peu d'attrait.

— Adoptez l'usage, si votre directeur vous le permet, de quelques pénitences corporelles. Chez les hommes mous, c'est la chair qui domine ; c'est donc aller à la source du mal que d'attaquer cette chair rebelle. Si vous y faites attention, vous verrez que toujours la volonté se fortifie à mesure que les appétits charnels s'afTaiblissent. Les plus grands sacrifices ne sont rien pour un vrai pénitent ; les plus petits, au contraire, rebutent et déconcertent les hommes sensuels et immortifiés.

— Étendez l'horizon de votre zèle. Regardez un prêtre sans zèle comme un corps sans âme. Yoyez la terre peuplée de pécheurs qui tombent en enfer partorrents. Souvenez-vous que leprètre est, par sa profession, leur père et leur sauveur. Rougissez à la simple pensée d'être un prêtre froid, insouciant et sans entrailles à l'égard des hommes pour lesquels Jésus-Christ a versé tout le sang de ses veines.

— Parlez souvent à vos condisciples du zèle et des merveilles qu'il produit quand un prêtre en est embrasé. Imaginez d'avance les œuvres que vous entreprendrez pour la convereion des pécheurs. Entrez dans les sentiments de saint François-Xavier qui, pendant qu'il traversait les mers, soupirait après le moment où il allait se dévouer au salut de ses chers Indiens. Vous aussi, soupirez après le jour où vous pourrez dépenser vos forces et votre vie au profit des pécheurs qui vous attendent.

Tels sont, jeune et tendre ami, les généreux sentiments que vous devez donner comme contrepoids à cette misérable apathie, qui ferait de vous un fantôme de prêtre. Soyez un bon laïque plutôt qu'un prêtre tiède, et ne vous chargez que de votre àme, si vous n'avez pas le courage de vous consacrer au salut de celles de vos frères.

(Voyez Pratique du zélé ecclésiastique, deuxième partie, ch.IX, page 258.)

Page 1