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CHAPITRE XII

Le séminariste élégant et maniéré.

Le chapitre le plus goûté de notre ouvrage par le séminariste élégant, sera, sans aucun doute, celui du séminariste incivil et mal élevé. A ses yeux, la grossièreté fustigée sera l'équivalent de l'élégance applaudie ; et si nous ne fustigions pas cette dernière à son tour, il serait plus élégant que jamais, et il le serait sans l'ombre d'un scrupule.

Hâtons-nous de le désabuser en lui disant que les deux excès — de grossièreté et d'élégance — sont dignes de blâme, selon ces paroles de saint Jérôme à son disciple Népotien : Ornatus et sordes pari modo fugiendi sunt, et ajoutons que, selon saint Ambroise, la négligence serait plus excusable encore que la recherche : Non sit affectatus décor corporis sed simplex, neglectus magis qumi

EXQUISITUS.

Au reste, la peinture fidèle du séminariste élégant et maniéré suffira probablement pour le convaincre que le défaut qu'il traite avec tant d'indulgence, et dont il se fait presque un mérite, est réellement pitoyable dans un élève du sanctuaire.

Le séminariste élégant s'annonce tout d'abord par un ensemble si correct, si délié, si symétrique et si compassé, que tous ceux qui le voient sont

frappés, dès le premier coup d'œil, de cette exquise recherche.

Son regard est tant(M mou et efféminé, tantôt prétentieux, tantôt doucereux et mignard, quelquefois langoureux, mais toujours affecté, toujours dénué de cette ronde et aimable simplicité, qui plaît d'autant plus qu'on ne la prend jamais pour un moyen de plaire.

La pose de sa tête n'est presque jamais naturelle : ou bien elle est légèrement inclinée sur répaule, ou bien elle est droite, mais avec une certaine roideur qu'il croit de bon ton et qui n'est rien moins que ce qu'il s'imagine. Le jeu de ses traits semble toujours factice et étudié ; on voit qu'il pense presque sans cesse à leur donner de l'agrément.

Sa démarche est un des traits saillants qui le distinguent : elle est légère, apprêtée, guindée et presque cadencée.

Quelquefois il marche comme par ressort ; d'autres fois il donne, à chaque pas qu'il fait, je ne sais quel mouvement calculé, qui, selon tout le monde, veut dire : Affectation.

Sa chevelure est soignée peut-être plus que tout le reste. Elle est lisse, luisante, artistement disposée suivant le goût du jour ; elle serait même probablement odorante si les supérieurs ne s'y opposaient pas.

Obligé de se renfermer dans la simplicité d'une soutane, il s'en dédommage en la choisissant aussi distinguée que possible. Jamais le drap n'est trop fm ni la queue trop longue ; et quant à la forme en général, elle est aussi élégante que les usages

et règlements du séminaire le lui permettent. Au lieu d'avoir une certaine ampleur que la modestie ne dédaigne pas, elle embrasse le corps comme dans une presse cylindrique, ce que les mondains eux-mêmes trouvent de mauvais goût pour un ecclésiastique. Si notre jeune élégant pensait que la soutane est un habit de deuil, un habit de mort, ne rougirait-il pas de loger la vanité sous un drap mortuaire ?

Inutile de dire que la ceinture, le rabat, la calotte, la chaussure sont à l'avenant de la soutane. De tout cela résulte un vêtement qui ne manque jamais de faire à cebii qui le porte une réputation trop méritée de vanité et même de fatuité. Les directeurs du séminaire voient bien comme tout le monde cette afTectation ridicule ; ils en gémissent devant Dieu ; ils rangent sans balancer un tel séminariste sur la liste de ceux qui les rassurent le moins pour l'avenir ; ils vont même jusqu'à lui donner quelques averiissements charitables ; mais au lieu de l'amener à la simplicité qu'ils désirent, ils n'obtiennent de lui que de se tenir tout juste au degré que l'indulgence tolère (1).

Que dirons-nous de la manière de parler de ce séminariste vaniteux? Il parle avec prétention et comme un homme qui s'écoute ; il veut être gracieux et croit l'être : quelquefois il est empesé et magistral, et ce mauvais ton, qui choque tout le monde, fait que l'on fuit sa société ou qu'on ne le fréquente que par esprit de mortification et de charité .

(1) Voyez chap. II de la Politesse, par un Supérieur de séminaii^e.

Son chant est plus affecté encore que son langage ordinaire ; on voit clairement qu'il pense bien plus à se faire admirer, qu'à savourer le suc de piété dont sont empreintes les saintes paroles qu'il prononce.

Sa cellule est charmante ; elle est sans contredit la mieux ornée du séminaire ; une foule de petits objets brillants la décorent, et, au premier coup d'oeil, on oublie qu'on est dans le lieu le plus saint, le plus imposant du diocèse par l'enseignement qui s'y donne, les vertus qui s'y pratiquent, et les étonnantes merveilles qui s'y opèrent.

Pendant les vacances, il donne au monde, dès les premiers jours, un échantillon de son élégance recherchée. Au lieu de se montrer, par son recueillement et sa modestie, préoccupé de la grande afïaire de sa vocation, il laisse croire à tous ceux qui le voient que son plus grand souci est de bien cultiver sa petite personne. Quelquefois il affiche une recherche dans sa mise et une affectation dans ses manières, qui faisant contraste avec la bonne simplicité des prêtres de sa paroisse, ne font que mieux ressortir aux yeux du peuple ce qu'il y a d'inconvenant chez le jeune séminariste. Dieu veuille même que la position peu aisée de sa famille, position bien connue dans la localité, ne lui attire pas des critiques plus mordantes encore !

Pour peu que l'on ait d'expérience, ne doit-on pas tout naturellement supposer qu'un séminariste de cette trempe est fort peu remarquable au point de vue de la piété? Aussi est-il dans le service de Dieu d'une stérilité déplorable. Quelle place peut-il y avoir pour la dévotion et particulièrement pour

l'humilité qui en est la base, dans une tête si légère, si frivole et si occupée d'une mondanité puérile, antipode visible de l'esprit ecclésiastique et de la modestie du saint prêtre ?

Encore si un rayon de jugement et de bon sens venait plus tard illuminer ce pauvre aveugle; mais, hélas ! l'avenir qui l'attend est plus triste encore que le présent,- comme nous Talions voir.

Tenez pour certain, jeune et tendre ami, que si, au séminaire, vous n'avez pas remplacé par une simplicité modeste, votre élégance maniérée, elle fera de jour en jour de rapides progrès. Si elle se manifestait déjà dans le séminaire malgré la contrainte qui lui était imposée, que sera-ce quand elle pourra se produire sans avoir à redouter les supérieurs incommodes qui la comprimaient? Le torrent contenu dans ses digues retournera-t-il vers sa source quand elle seront renversées ?

Vous cultiverez d'autant plus soigneusement cette élégance , que le théâtre où vous en ferez parade sera plus vaste et les spectateurs plus nombreux.

N'ayant point combattu cette misérable vanité, qui est la racine secrète du défaut que nous vous signalons, elle se fortifiera chaque jour, stimulée qu'elle sera par de fréquentes occasions qu'elle aura de s'étaler avec avantage.

Yous vous direz d'ailleurs, toujours sous l'influence (le la vanité, que le monde a ses exigences qu'il n'est pas toujours prudent de mépriser, qu'une

simplicité comme celle qu'on vous prêche serait en désaccord trop frappant avec le bon ton qui le distingue, et que votre élégance n'est, après tout , qu'une tenue convenable dont la propreté fait une loi.

Vous serez donc un prêtre vaniteux, recherché, toujours poursuivi du désirde plaire à un monde frivole, sans aucun égard à cette parole foudroyante de l'Apôtre : Si hominibiis placerem, Christi servus 71071 cssem.

Votre costume, déjà peu simple au séminaire , se déploiera dans le monde avec un éclat plus brillant encore.

Votre tournure et vos manières seront de plus en plus affectées, et vous en contracterez tellement l'habitude, qu'il vous sera presque impossible de les réformer.

Votre langage et votre manière de le produire auront je ne sais quoi de doucereux, de fade et d'insipide qui annonceront plutôt le damoiseau que le prêtre modeste et le fervent apôtre.

Votre ameublement subira certai ne ment lui-même les influences de votre vanité. Votre maison respirera le luxe ; votre chambre surtout sera un vrai salon: vous voudrez absolument ne la trouver que propre, et elle sera presque somptueuse: en y entrant, les gens du peuple et les pauvres seront tentés d'ôter leur chaussure, et vous feront peutêtre mieux comprendre que personne combien vous serez loin de l'édifiante simplicité de l'homme de Dieu.

L'église, c'est triste à dire, sera pour votre vanité prétentieuse un nouveau théâtre. Au-dessus de la

simple et modeste chasuble, s'élèvera une tète que le monde prendra pour une des siennes : chevelure symétriquement apprêtée, absence de tonsure, favoris très-prononcés, tout, en un mot, excepté la modestie sacerdotale qui seule devrait paraître.

Dans vos cérémonies les plus augustes, vous déploierez une pompe et une emphase qui feront voir clairement que vous serez tout occupé de vousmême , au lieu d'être absorbé en Dieu , dans le temple duquel vous remplirez des fonctions qui tiendront la cour céleste en extase.

Dans la chaire, l'air pénétré, le pieux recueillement et la simplicité apostolique, qui sont déjà une prédication fructueuse , seront remplacés par une pose peu modeste, par des regards curieux, par des gestes inconvenants, par des expressions romantiques et par un débit où ne se peindra que trop la pitoyable vanité dort vous serez l'esclave, et l'on dira de vous ce mot humiliant que nous avons entendu dire de plusieurs : C'est un comédien !

Le croirez-vous? jusqu'au saint tribunal, les pénitents vous retrouveront encore tel que vous serez partout : dégoût du confessionnal parce que vous y brillerez moins qu'ailleurs, soins empressés pour les riches, rudesse envers les pauvres, tempêtes contre quiconque humiliera votre vanité, absence du vrai zèle qui veut qu'on s'oublie, désir de terminer au plus vite une séance qui fatigue et après laquelle on se propose de faire quelques visites dont on pourrait se dispenser sans violer aucun devoir : attendez-vous à toutes ces misères, si vous ne les prévenez pas par une prompte et radicale réforme.

Dans les visites dont nous venons de dire un mot, nouvel aliment pour la vanité : rien pour l'édification, tout pour le misérable plaisir de se produire; pas un mot de Dieu, longs discours sur des frivolités indignes du sacerdoce; manières libres et dégagées, ton pédantesque, expressions recherchées, épanchements peu mesurés, iout ce qu'il faut enfin pour détruire la confiance , si depuis longtemps déjà on ne l'avait pas perdue.

Raisonnons, je vous prie. A qui voudrez-vous plaire, jeune et tendre ami, par une telle conduite? — Aux gens du monde? Ils seront, n'en doiiic:: pas, vos plus impitoyables censeurs. — Aux pécheurs? aux impies? Us seront ravis de décocher contre vous et, en votre personne, contre le sacerdoce en général, les traits les plus envenimés du sarcasme et de l'ironie. — Aux âmes pieuses ? Elles ne verront qu'en gémissant la vanité de celui dont elles voudraient apprendre le mépris du monde et les saintes règles de l'humilité chrétienne. — Aux gens du peuple et aux pauvres? Ils n'oseront vous aborder, vous croyant indifférent à leurs intérêts les plus chers, et ayant peine à se persuader que vous êtes leur pasteur. Nous ne leur parlons pas de Dieu : ah! sans doute, c'est à lui plus qu'à personne que vous devriez vous efforcer de plaire ; mais que sera Dieu pour un prêtre qui ne verra que lui-même, n'admirera que lui-même, et rapportera tout à lui-même et à lui seul? Q^ielle piété y a-t-il et peut-il y avoir dans une tête que la vanité possède ? Quel zèle peut consumer le prêtre dont la conduite, sur des points si essentiels, est tout ce qu'il y a de plus opposé au véritable esprit II. 17.

apostolique? Non, jeune ami, non, croyez-nous, aucune idée sérieuse ne simpiantera dans votre esprit : ni le service de Dieu, ni le zèle des âmes, ni Famour du ministère, ni la pratique des bonnes œuvres, ni le goût du travail ne feront votre éloge. Yoyez-donc si les saints prêtres, les fervents apôtres, les pasteurs vénérés et vénérables, les serviteurs des pauvres et les prêtres studieux sont vendus à la vanité et perpétuellement occupés des futilités qui ralimentent.

Mais c'en est assez pour que vous soyez désabusé si vous aviez besoin de Fétre. Voyons maintenant ce que vous avez à faire pour acquérir cette belle simplicité ecclésiastique dont tout le monde fait l'éloge.

— Essayez d'abord de bien connaître vos vraies dispositions relativement au défaut que nous combattons, et , pour cela , adressez- vous quelques questions, celle-ci par exemple: En quelle catégorie suis-je rangé dans le séminaire? J'y vois les élèves partagés en trois classes bien distinctes: ceux qui s'engagent trop avant dans les bas-fonds de la simplicité ; ceux qui montent trop haut dans les régions de l'élégance; et ceux qui, flottant entre ces deux classes, suivent avec sagesse et bon sens le train commun des bons séminaristes. De ces trois classes, quelle est la mienne ?

— Pour le savoir, examinez-vous pièce à pièce avec le vif désir de vous bien connaître et de vous réformer si vous en sentez la nécessité. Considé-

rez votre contenance, l'ensemble de votre air et des traits de votre visage, votre costume, la matière et la forme de chacun de vos vêtements, votre chevelure, la tenue de votre cellule, votre manière de parler, de marcher, de vous tenir à l'église et chez les personnes du monde à qui vous faites visite. Si vous procédez à cette enquête avec un vrai fonds de bonne intention, il est impossible qu'il n'en jaillisse pas des traits de lumière qui vous seront fort utiles.

— N'oubliez pas non plus de consulter vos supérieurs et quelques pieux condisciples, que vous aurez soin de choisir parmi ceux en qui Ton ne voit rien à reprendre sous le rapport de la modestie et de la bonne tenue.

— Quand vous aurez acquis la certitude que l'élégance, la recherche et l'affectation sont chez vous des traits saillants, attaquez, combattez et terrassez ces ennemis déclarés de l'esprit ecclésiastique, sans vous laisser jamais influencer par les pitoyables prétextes que la vanité ne manquera pas d'alléguer.

— Dites-vous à vous-même avec énergie : Je suis un orgueilleux; toutes mes petites recherches affectées et prétentieuses sont des actes d'orgueil; c'est aux hommes que je veux plaire et non à Dieu ; je suis aussi opposé à Jésus, à Marie, à tous les saints qui peuplent le ciel et aux saints prêtres qui honorent l'Église, que le blanc est opposé au noir. Veux-je rester ce que je suis? Yeux-je m'attirer au séminaire les railleries de mes condisciples, et plus tard les ironies plus piquantes encore du monde malin au sein duquel je vais bientôt exercer

mon saint ministère? Non, je ne veux pas qu'il en soit ainsi : je veux être un saint prêtre et sacrifier sans ménagement ce qui mettrait obstacle à l'acquisition de ce beau titre

— Quand vous en serez là, mettez la main à l'œuvre; placez-vous en face d'un séminariste modèle comme devant une glace polie, et, en présence de ce nouveau Louis de Gonzague, copiez trait pour trait la sainte modestie qui le distingue : parlez comme il parle, marchez comme il marche, habillezvous comme il s'habille, et ainsi du reste. Ne craignez pas d'aller trop loin, descendez jusqu'à la minutie; la vanité qui est en vous saura bien vous empêcher de tomber trop bas dans la simplicité.

— Avant de quitter le séminaire pour aller en vacances, renouvelez vos résolutions : dites à Dieu et dites-vous à vous-même : Je veux être simple et parfaitement modeste ; je veux que ma réforme soit manifeste et éclatante ; je veux que le monde pense et dise de moi tout le contraire de ce qu'il en pensait et disait aux vacances dernières ; je veux qu'il fasse l'éloge de ma simplicité, comme il faisait la critique de mon élégance.

— Soyez en garde contre la tentation qui porte ceux qui vous ressemblent à confondre l'élégance recherchée avec la propreté décente. Convainquezvous fortement qu'on peut être propre sans être élégant et maniéré, et que le saint prêlre, en faisant cette distinction, se concilie toujours l'estime universelle.

— Adonnez-vous à la piété, qui est utile à tout, comme le dit l'Apôtre : Pictas ad oimiia utilis est, et soyez sur que quand vous aurez goûté Dieu,

vous n'aimerez que ce qu'il aime, et vous aurez horreur de la vanité qu'il déteste. L'esprit du monde vous a rempli jusqu'à ce jour ; que l'esprit de Notre Seigneur Jésus-Christ le remplace désormais, et alors vous serez infailliblement un fervent séminariste et bientôt un saint prêtre.

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