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CHAPITRE XI Y

Le séminariste intempérant, ou prédisposé à Tintempérance.

Le titre seul de ce chapitre révoltera sans doute nos jeunes lecteurs ; mais quand ils en auront parcouru les détails, ils verront si l'omission du vice de rintempérance n'eût pas fait dans cet ouvrage une regrettable lacune.

Généralement parlant, on peut dire que l'intempérance est plutôt le vice des hommes faits que des jeunes gens. Il faut à ceux-ci des plaisirs passionnés, comme l'impureté, bruyants, comme le jeu, actifs, comme les courses et les voyages, et ce n'est guère que quand le besoin du repos se fait sentir, qu'ils se satisfont en s'installant gravement pendant des heures entières autour d'une table, ùîter pocula et scyphos. Les sém.mB,risiGs sont donc, pour l'ordinaire, préservés de ce vice ; cependant comme nous portons tous, dès le jeune âge, le principe des défauts qui plus tard se développent en nous, et comme plusieurs prêtres, intempérants aujourd'hui, ne Tétaient pas au début

de leur carrière, il est bon de voir si, en examinant les choses à fond, nous ne trouvons pas, chez quelques élèves de nos séminaires, le mauvais germe du vice que nous allons combattre.

Le séminariste intempérant a quelquefois fait des excès dans le boire ou dans le manger avant d'entrer au séminaire. Il aimait déjà les festins, et s'y distinguait par un goût assez prononcé pour ce qui flattait sa sensualité, notamment par un attrait particulier pour les liqueurs enivrantes.

Il a quelquefois scandalisé par des ivresses qui affectaient d'autant plus péniblement ceux qui en étaient témoins, qu'elles n'étaient pas de son âge et qu'elles dénotaient déjà une disposition prochaine à l'habitude de l'intempérance.

Les âmes pieuses qui connaissaient les premiers excès de ce jeune homme, l'ont vu avec peine embrasser l'état ecclésiastique, et ont tremblé dans le secret de leur âme qu'il ne donnât plus tard des scandales en ce point.

Au séminaire, ce vice, comme plusieurs autres, s'assoupit ordinairement faute d'occasions ; cependant, en ce lieu-là même, le séminariste qui a le germe de l'intempérance, le laisse encore percer par quelques traits, assez faibles peut-être, mais très-significatifs pourtant quand on les considère au flambeau de l'expérience.

Ainsi, par exemple, l'article de la nourriture est pour lui un article capital. Le séminariste pieux et mortifié ne s'en inquiète guère ; il a des pensées et des préoccupations d'une bien autre importance que celles de la table et des aliments. Mais le séminariste sensuel s'occupe presque autant de son n. 18.

palais que sa conscience. Il savoure joyeusement les mets quand ils sont de son goût, et il en fait une critique sévère quand ils lui déplaisent.

Il est toujours, à cet égard, le premier à se plaindre du régime du séminaire, quoique souvent ce régime soit préférable à celui de la maison de son père. En ces circonstances, les supérieurs tombent sous les traits de sa censure, et l'économe surtout est son point de mire.

Quand l'heure d'un repas approche, il y pense volontiers, moins par le sentiment du besoin, que par celui de la satisfaction grossière qu'il se promet ; et quoique cette pensée ne lui procure qu'un plaisir en perspective, il la fixe dans son esprit, il la rappelle si elle s'éloigne, il l'excite si elle s'émousse ; bref, il s'en fait une espèce d'occupation intérieure au sein de laquelle il se complaît.

Prendre quelque chose entre ses repas est pour lui une bagatelle. Les saints ne s'accordaient jamais cette licence ; mais les saints ne sont guère ses modèles. A quelque moment que l'occasion s'en présente, tout ce qui délecte son palais, sa sensualité raccueille avec empressement et bonheur.

II fait, comme les gens du monde, une longue énumération des aliments qui sont de son goût, et à la manière dont il en parle, on voit qu'il doit éprouver une vive jouissance , quand les mets qu'il aime lui sont présentés.

On en voit qui se prononcent comme des gourmets déjà exercés sur le mérite des vins, et qui les savourent en connaisseurs, ce qui fait sourire les uns et gémir les autres.

Quelquefois notre jeune séminariste ne se fait pas scrupule de violer la règle, en se procurant des aliments solides et liquides qu'il cache soigneusement dans sa cellule comme des articles de contrebande.

Parfois aussi il se fait un jeu de dépouiller les jardins des fruits qui les décorent, ajoutant la faute du larcin à celle de l'intempérance.

Est-il sans exemple (cela nous répugne à dire) que le séminariste qui se permet ce qui précède, se fasse un jeu, quand il est employé comme servant au réfectoire, de prendre en cachette une partie des mets quil remporte de la table des directeurs ?

Nous savons qu'on n'attache à tout cela presque aucune importance, qu'on se vante même de ces tours d'adresse et qu'on en fait la matière de joyeux récits à des condisciples qui en rient peut-être, par respect humain, mais qui en gémissent en secret et qui, pour rien au monde, ne voudraient se les permettre. Sans examiner ces fautes sous tous les mauvais aspects qu'elles présentent, nous prierons seulement ceux qui les commettent de nous dire si, en sondant leurs dispositions intimes, ils ne sont pas forcés de reconnaître que tout cela procède d'un fonds d'immortification et de sensualité. Pour nous, nous n'avons pas, à cet égard, le plus léger doute, et nous craignons bien qu'un séminariste de cette trempe ne soit plus tard un prêtre fort peu sobre.

« J'ai toujours vu, nous disait un jour un digne et saint confrère, que ceux de mes anciens condisciples qui sont devenus plus tard des prêtres

intempérants, se distinguaient au séminaire par de légers actes de sensualité. »

Mais que dirons-nous de notre jeune élève pendant les vacances? Au lieu de restreindre le nombre de ses visites, il les multiplie outre mesure, et s'attire par là des invitations fréquentes à des festins prolongés, invitations qui lui sont trop agréables pour qu'il y réponde jamais par un refus. Dans ces festins son immortification triomphe ; il n'a pas même la pensée de s'imposer une seule de ces privations si familières aux saints, et déjà, en fait de liqueurs fortes, il tient tête aux plus intrépides. Son attitude, son air de satisfaction et quelquefois les paroles vivement accentuées qu'il emploie pour faire l'éloge des mets qui lui plaisent ; tout annonce qu'il est dans son élément et que la sensualité est un de ses défauts. Dieu veuille même que ses anciens excès ne se reproduisent pas, et qu'en quittant la table sa raison soit toujours aussi saine qu'elle l'était en y prenant place !

Les parents de ce jeune ordinand s'aperçoivent eux-mêmes de sa délicatesse excessive en fait d'aliments. Se trouvant plus libre au milieu de sa famille, il manifeste aussi plus librement ses goûts et ses répugnances à l'égard des mets qu'on lui sert. Au lieu de donner l'exemple de la mortification, il malédifie par les minutieuses recherches de sa sensualité.

Que de prêtres, hélas 1 aujourd'hui peu tempérants, l'étaient plus que le séminariste que nous venons de dépeindre, quand ils étaient séminaristes eux-mêmes ! Combien donc, jeune et tendre ami, ne devez-vous pas craindre d'être plus tard

ce que déjà peut-être vous commencez à être aujourd'hui ! Si ce malheur arrive, voyons ce que vous serez dans un avenir prochain.

Devenu prêtre, vous aimerez la bonne chère, et soit chez vous, soit chez les autres, vous accueillerez un grand repas comme une bonne fortune.

Vous y assisterez avec un air d'enjouement et de satisfaction qui manifestera votre goût dominant pour le grossier plaisir de la sensualité satisfaite.

Vous étalerez un luxe de table fort peu séant chez un ecclésiastique, et vous forcerez vos confrères à user de représailles à votre égard, quand ils vous traiteront à leur tour.

Vous ferez un usage immodéré des aliments et surtout des liqueurs fortes, dont vous contracterez bientôt la dangereuse habitude.

Vous négligerez les pauvres pour satisfaire votre intempérance, et vous engloutirez dans votre caveau des sommes considérables qui soulageraient leurs misères.

Vous scandaliserez les peuples par votre assiduité bien connue à des festins perpétuels, dont ils font si souvent la matière de leurs censures.

Vous sensualiserez votre âme en donnant à votre corps une abondance dont il souffrira lui-même, et vous prendrez place parmi ceux qui faisaient gémir le grand Apôtre quand il disait en pleurant : Midti amhulanty quos sœpè dicebam vobis (mine autem et flens dieo) inimieos erueis Christi : quorum

finis mteritus : quorum Deus venter est; et gloria in confusione ipsorum, qui terrena sapiunt.

Vous perdrez peu à peu et peut-être bien vite le goût de l'étude, de la piété et des choses de Dieu, n'ayant d'attrait que pour la vie des sens et vérifiant en votre personne cette sentence de saint Paul : Animalis homo non percipit ea qudd sunt Dei.

Les œuvres de zèle ne seront plus rien pour vous; l'esprit de dévouement et de sacrifice vous sera inconnu, et l'ensemble de votre ministère sera déplorable.

Yous serez peut-être par vos ivresses la risée des peuples : en apprenant vos désordres, les méchants triompheront, les bons gémiront, et vous tomberez dans le mépris universel, triste et inévitable parlage du prêtre intempérant.

Yous allumerez le feu de la volupté dans la région des passions, et vous couvrirez l'Église de deuil et de confusion par des chutes honteuses.

L'âge, qui amortit quelquefois certains vices, fortifiera chez vous celui de l'intempérance, et, vous aveuglant de plus en plus sur les péchés qu'elle vous fera commettre, vous arriverez jusqu'au moment de la mort avec une conscience assoupie qui ne se réveillera qu'aux pieds de votre juge dans l'éternité.

Et ne dites point que vous n'irez pas jusque-là, qu'un sentiment de pudeur saura bien vous retenir, et que vous éviterez certainement des abîmes dont la seule pensée vous pénètre aujourd'hui d'horreur et de dégoût. Que de prêtres intempérants ont tenu ce langage, et sont aujourd'hui ce qu'ils se promettaient de n'être jamais !

Cependant, direz-vous, plusieurs ne vont pas jusqu'au terme que vous venez d'assigner : s'ils ne sont pas aussi sobres qu'ils le devraient être, ils ne sont pas pour cela intempérants jusqu'au scandale. — Plusieurs ne vont pas jusqu'au dernier terme, cela est vrai; mais quelques-uns y vont, comme l'expérience l'atteste ; et qui vous a dit que vous n'imiterez pas ceux-ci et que vous vous contenterez d'imiter ceux-là? D'ailleurs est-il donc besoin d'aller, sur ce point, jusqu'aux derniers excès pour offenser Dieu? L'amour de la bonne chère, les festins fréquents, les copieuses libations, la perte du temps, le dégoût de la piété, *le renoncement au travail, les négligences dans le saint ministère, effets ordinaires d'une vie sensuelle, ne suffisent-ils pas pour éteindre l'esprit ecclésiastique, scandaliser les fidèles et perdre les âmes dont le prêtre est, par état, le second rédempteur ?

Ne vous aveuglez pas, jeune et tendre ami, et au lieu de pallier le vice de l'intempérance, hâtezvous plutôt de prévenir ses excès par l'emploi des remèdes qui vont vous 'être proposés.

— Un point essentiel et auquel on ne pense guère, c'est que la mortification du goût est absolument nécessaire pour quiconque entreprend de mener une vie sainte. Le séminariste, qui n'aspire à rien moins qu'à la sainteté sacerdotale, doit donc d'abord se bien pénétrer de la nécessité de mortifier son goût, se disant à lui-même : Je ne serai

jamais ce qiie Dieu veut que je sois, si je ne suis pas mortifié sur le point de la sensualité.

— Pour vous excHer à combattre votre excessive délicatesse à cet égard, vous ferez bien de vous appesantir sur cette considération, que tous les saints se sont appliqués sans relâche à mortifier leur goût, et qu'ils en venaient, avec le secours de Dieu, jusqu'à trouver un vrai sentiment de bonheur dans cette mortification. — Mon enfant y disait un jour saint Philippe de Néri à un de ses pénitents qui s'épargnait un peu trop sous ce rapport, si vous ne mortifiez pas votre cjoùt, vous ne serez jamais saint.

— Quand vous serez convaincu de ces vérités, vous devrez rentrer en vous-niéme et voir, par ce que nous avons dit des caractères de l'intempérance, s'il n'y en a pas quelques-uns qui vous conviennent. Si, malheureusement, vous avez fait autrefois certains excès à cet égard ; si surtout ils ont été un peu fréquents, ou si, à plus forte raison vous en aviez contracté Thabitude, vous devez en donner connaissance à votre confesseur du séminaire, suivre exactement les avis qu'il vous donnera, et renoncer sans balancer à l'état ecclésiastique s'il vous lordonne, ou si seulement il vous le conseille.

— Si, sans avoir jamais fait d'excès notables en cette matière, vous remarquez cependant un goût prononcé pour la bonne chère ; si vous aimez les festins, si vous êtes sensible à la délicatesse des mets, si vous les savourez avec un vif plaisir, soyez persuadé que vous avez un germe d'intempérance, et que si vous ne travaillez pas sérieusement à

rétoufïer pendant que vous êtes séminariste, il se développera de plus en plus lorsque vous serez prêtre.

— En vous rendant au réfectoire, rappelez-vous la présence de Dieu, dirigez et purifiez votre intention, récitez très-attentivement le Beiiedicite, et immédiatement avant de commencer votre repas, rectifiez de nouveau votre intention et renoncez au plaisir sensuel que vous allez éprouver. Il est rare, disent les saints, qu'on prenne un repas sans y commettre plusieurs péchés véniels.

— Adoptez l'habitude de vous imposer quelques privations dans chacun de vos repas, faites-y toujours la part de la mortification, et tâchez de vous distraire de la satisfaction que les aliments vous procurent, par quelques pensées pieuses, par quelques élévations de votre cœur vers Dieu, et par une attention toute particulière à la lecture du réfec* toire.

— Ne manifestez jamais de mécontentement à l'égard des mets qui vous seront présentés, et n'en faites pas de pompeux éloges quand ils seront de votre goût. Tout cela n'est rien moins qu'édifiant, et annonce clairement que, chez vous, la sensualité est en règne.

— Ne contractez pas l'habitude du café, des liqueurs fortes, etc. Cela ne vous sera pas trèspénible à l'âge où vous êtes, et surtout après trois années de séminaire où ces choses sont interdites ; tandis que, plus tard, si vous en faisiez usage de bonne heure, vous n'auriez plus le courage de vous en passer. Lès pieux séminaristes craignant excessivement cette habitude, se privent absolu»

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