CHAPITRE XV
Le séminariste cupide, intéressé, prédisposé à l'avarice.
Voici encore un défaut dont le germe est à peine sensible chez les élèves des séminaires. Aussi plu-
sieurs penseront-ils, au premier abord, que nous aurions pu sans inconvénient nous dispenser de traiter cette matière. Nous ne sommes pas de cet avis. Il faut bien en convenir, le prêtre avare n'est point un être chimérique. Or, s'il y a des prêtres avares, et si, quand ils le sont, leur avarice se fortifie avec l'âge, comme l'expérience le démontre, n'est-il pas très-important pour le séminariste de savoir, au début de sa carrière, quels sont les premiers symptômes de ce vice, afin que, s'il les reconnaît en lui, il se hâte de remédier à un [mal qu'il serait trop tard de combattre quand il aurait envahi son âme ?
La mauvaise inclination du séminariste cupide a quelquefois pris naissance au sein de sa famille. Voyant chez ses parents une ardeur désordonnée pour les biens de la terre et peut-être même un intérêt sordide, il eut le malheur de partager leurs goûts terrestres.
Entendant à tout moment exalter les richesses et proclamer heureux ceux qui étaient dans l'opulence, il connut de bonne heure la valeur de l'argent et il le considéra d'un œil d'envie.
Au lieu de dissiper ses modiques épargnes ou de les employer à soulager les pauvres, comme le faisaient ses jeunes camarades, il les gardait soigneusement et prenait un vif plaisir à grossir chaque jour son petit trésor.
Sans avoir aucun besoin d'acquérir, il demandait souvent quelques légères sommes à ses parents, non pas pour s'en servir, mais pour jouir du bonheur de les posséder.
Peut-être n'était-il pas dans l'aisance, et alors il
ne craignait pas de faire connaître et d'exagérer même ses besoins, pour obtenir des riches quelques faveurs pécuniaires dont il pouvait rigoureusement se passer.
Plus tard, il se demanda ce qu'il deviendrait : les préoccupations de la vocation se déclarèrent, et il lui sembla que l'état ecclésiastique lui procurerait à peu de frais une position avantageuse et assez lucrative.
Il espéra d'ailleurs que les âmes pieuses lui viendraient plus volontiers en aide, s'il se tournait vers le séminaire, que s'il embrassait une profession séculière, et peut-être sa vocation eut-elle la cupidité pour premier principe.
Voila déjà de mauvais germes qu'on couvrira peut-être, mais qu'on étouffera difficilement dans le séminaire. Voyons, au reste, le séminariste sur ce nouveau théâtre.
Un vêtement décent lui serait nécessaire et il pourrait se le procurer; mais comme il n'a point confiance en Dieu pour ce qui regarde le temporel, et qu'il est à lui-même sa providence, il ne se procure point le vêtement dont il a besoin, et son costume est plus que simple, c'est-à-dire sale et négligé.
Sa bibliothèque n'en est pas une : quelques livres absolument indispensables qu'il sollicita peut-être de ses bienfaiteurs quoiqu'il eût pu les acheter sans recourir aux largesses d'autrui ; voilà tout ce qu'il possède à cet égard. Certains ouvrages dont il connaît le mérite et qui pourraient lui être fort utiles, excitent son envie ; mais , quelque faible qu'elle soit, il recule devant la légère somme qu'il fau-
drait débourser pour se les procurer, et il aime mieux se priver des précieux avantages qu'il en pourrait tirer, que d'entamer son petit pécule.
A la rigueur, il payerait bien la totalité de sa pension s'il le voulait ; mais, se persuadant toujours que le séminaire est riche, et se regardant lui-même comme pauvre, il implore des réductions aussi fortes que possible, il exagère sa pénurie, et il obtient des remises auxquelles, en conscience, il n'a peut-être pas droit.
Sa vocation est quelquefois assez équivoque à certains égards ; son attrait pour l'état ecclésiastique n'est pas très-vif; du moins ce n'est guère pour glorifier Dieu et sauver des âmes qu'il veut être prêtre: mais que faire? que devenir? où trouver une profession qui offre à si bon marché d'aussi grands avantages que celle à laquelle il aspire? Âh ! s'il en trouvait une aussi aisée à obtenir et aussi lucrative ou plus lucrative encore, son choix serait bientôt fait; mais comme il n'en voit aucune qui favorise comme celle-ci ses inclinations cupides, c'est elle qu'il embrasse.
A-t-ilà faire quelques achats indispensables? Il donne aux marchands des preuves évidentes de sa lésinerie en discutant le prix avec une ténacité qui les agace et qui lui attire des paroles humiliantes.
Demande- t-il quelques services à des ouvriers , à des domestiques, à des commissionnaii'es ? Au lieu de se montrer généreux, ou il ne leiir donne rien, ou il leur donne fort peu de chose bour les récompenser de leur peine, provoquant aii^si leurs murmures et encourant le honteux reproche d'intérêt et de ladrerie.
Dans ses conversations, il révèle, sans s'en apercevoir , ses sentiments intimes. Ne considérant jamais les choses selon les lumières de la foi, mais toujours au point de vue de rintérêt, il s'extasie comme les enfants de la terre à la nouvelle qu'on lui aimonce qu'une personne du monde qu'il connaît vient de recueillir un riche héritage ; il envie secrètement son honheur, et, par la manière dont il en parle, il semble dire que s'il lui arrivait une pareille aubaine, il ferait bientôt ses adieux au séminaire.
Il s'exprime de même en apprenant l'élévation de quelque prêtre à un emploi mieux rétribué que celui qu'il occupait, et il laisse échapper ces mots inconvenants qui ravalent le sacerdoce : Quel bon vicariat I quelle bonne cure ! comme si les bonnes cures et les bons vicariats n'étaient pas ceux où l'on sauve plus sûrement son âme et celles de ses frères.
Si on lui propose deux œuvres à faire : l'une qui ne lui rapportera rien, l'autre qui lui rapportera quelque avantage temporel, il choisit sur-le-champ cette dernière, avant d'avoir même examiné laquelle procurera plus abondamment la gloire de Dieu et le bien du prochain.
En quittant le séminaire pour aller en vacances, il trouve l'occasion de manifester son défaut ; il a des discussions avec les conducteurs, les buralistes, les commissionnaires et autres gens de cette classe, ne comprenant pas qu'ilvautbeaucoup mieux sacrifier quelques pièces de monnaie, que de compromettre l'honneur du corps ecclésiastique dont il est un membre.
Les pauvres l'importunent en vain ; il voit les
laïques visiter leurs tristes demeures, sans faire autre chose que les admirer.
Nul ne dit plus haut que lui que, dans la classe indigente, les bons pauvres sont très-rares, et les mauvais excessivement nombreux. De ce principe il tire la conséquence que les bons pauvres sont généralement assistés et que les mauvais ne méritent pas de l'être : excellent moyen de ne s'inquiéter ni des uns ni des autres !
En fait de pauvreté, il ne croit guère qu'à la sienne : du moins n'y a-t-il qu'elle qui le touche au vif.
Les œuvres de charité ne s'alimentent point aux , dépens de sa bourse ; il est, sur ce point, parcimonieux comme en toute autre chose, et si sa cupidité n'est pas publiquement connue, sa générosité l'est bien moins encore.
Bref, toujours joyeux quand il reçoit, toujours récalcitrant quand il faut qu'il donne, il pense à l'argent, il désire l'argent, il aime l'argent pour l'argent, et tout autre attachement n'occupe dans son estime qu'un rang secondaire.
Yoilà bien les préliminaires de l'avarice, si ce n'est pas déjà l'avarice elle-même. Voyons maintenant où tout cela conduit.
Il serait difficile d'imaginer un spectacle plus hideux que celui qu'offre un prêtre adonné à l'avarice, L'Esprit-Saint a prononcé une sentence qu'on trouverait sans doute exagérée dans notre bouche ; il a dit qu'il n'y a rien de plus criminel
que l'avare : Avaro nihil est scelestius... Nihil est iniquius qiiàm amorc pecuniam : hic Cfiim et animam suam venalem habet. (EccL, 10.) Yoilà comme s'exprime l'Esprit-Saint : qu'eùl-il dit s'il eût parlé du prêtre asservi à ce vice ?
Mais voyons jeune et bien-aimé lecteur, ce que vous serez dans le sacerdoce si, n'étant encore que séminariste, vous êtes déjà attaché à l'argent.
Vous aurez tout d'abord une tentation séduisante à subir, et ce sera l'argent lui-même qui la suscitera. Voyant entre vos mains une somme plus considérable que toutes celles que vous aurez palpées jusque-là, votre cœur s'y attachera fortement ; vous vous trouverez heureux ; vous vous croirez presque riche, et sans l'exprimer positivement, ce que vous éprouverez voudra dire : Enfin, voilà de l'argent ! enfin je possède ce que je désirais ! Repose-toi, mon âme ; tu as bien acheté ton repos : Anima, habes multa bona posita hi annos plurimos, requiesce. Car, soyez-en bien sur, rien n'attache à l'argent comme la possession d'une somme un peu forte ; et l'expérience nous apprend que tel qui n'avait jamais donné aucun signe d'avarice, se sent épris de cette passion quand l'argent lui arrive avec une certaine abondance. Combien de gens s'écrient : Que de bonnes œuvres je ferais si j'étais riche, et n'en font aucune quand par hasard ils le deviennent !
Vous croyez, sans doute, qu'il en sera tout autrement pour vous et que, vous trouvant au-dessus du besoin, vous ferez un bon emploi de votre superflu. C'est une illusion. Si, comme nous le supposons, vous portez depuis longtemps on vous- ^. 19.
même le mauvais germe de la cupidité, ce germe se développera tous les jours ; car, de sa nature, la cupidité est envahissante et insatiable, et elle vous dira sans cesse : Affer, affer. (Prov. 30.)
Vous commencerez par vous révéler à votre curé en discutant ]e prix de votre pension, que vous trouverez toujours trop élevé. Si vous obtenez une réduction, vous vous en réjouirez comme d'une victoire : Sicut qui invenit spolia midta. (Ps. 118.) Si votre curé tient ferme, vous murmurerez contre son obstination, et peut-être direz -vous, sinon à lui, du moins à quelque jeune confrère, qu'il spécule sur votre nourriture.
Vous vous montrerez très -exigeant aussi à lYo-id du casuel. Vous élèverez des prétentions absurdes qui produiront tout le contraire de ce que vous désirerez, et vous vous dédommagerez de votre échec par une froideur calculée, qui produira dans le presbytère une désunion très-nuisible aux fruits du ministère paroissial.
Comme au séminaire, vous continuerez de vous priver de ce qui ne vous sera pas absolument nécessaire, sacrifiant l'utile sans pitié ni merci.
Vous vous refuserez des livres que tout bon prêtre se fait un devoir de posséder, et vous contentant, par esprit dïntérêt, de vos propres lumières, peut-être fort courtes, vous ferez des bévues dans la direction des âmes ou dans vos prédications et vos catéchismes, pour n'avoir pas voulu vous procurer certains ouvrages où vous auriez puisé de précieux enseignements.
Vous vous réduirez aussi à un excès de simplicité en fait d'habillement. On gémira, si l'on ne
rit pas, de votre costume : par mesure d'économie, vous supprimerez sans façon le rabat et la ceinture, qui ne paraîtront tout au plus qu'au jour des grandes solennités ou des dîners d'apparat.
Vous exigerez avec rigueur ce qui vous sera dû, et, par compensation, peut-être ferez-vous attendre quelque temps à vos créanciers ce que vous leur devrez vous-même.
Yous confesserez des pauvres, vous les visiterez quand ils seront malades ; mais vous ne les assisterez point, ou si vous le faites, ce sera avec l'argent que des riches ou des âmes pieuses vous auront confié et non avec le vôtre. Yous les plaindrez dans leur détresse et vous leur direz quelques bonnes paroles dont ils ne vous sauront aucun gré, parce que vous ne leur donnerez que des paroles.
Vous verrez couler les larmes de l'indigent et vous n'en essuierez pas une seule, quoique vous ayez en réserve avec quoi en tarir des torrents.
Yous recevrez avec bonheur les cadeaux que vous feront vos pénitents, ce que les saints n'approuvent guère ; et la joie que vous leur témoignerez en ces circonstances leur dira suffisamment qu'ils seront bienvenus quand ils renouvelleront leurs offrandes.
Yous ne provoquerez point les entreprises de zèle ou de charité qui exigeront votre coopération pécuniaire ; et si d'autres les provoquent, vous vous bornerez à les appuyer par vos exhortations et vos conseils.
Yous ne participerez point ou vous participerez mesquinement aux bonnes œuvres dont votre évèque sera le promoteur, et peut-être même
refroidirez -vous la charité de vos confrères, en faisant devant eux la censure de ses œuvres.
Pendant tout ce temps-là, les mandats arriveront, le coffre se remplira, le cœur se collera de plus en plus à son idole, et la cupidité toujours avide continuera de vous dire : Affer, affer.
Devenu curé, le mal progressera au lieu de s'arrêter. Votre prédécesseur avait conquis peut-être le glorieux titre de père des pauvres ; il avait fondé des œuvres excellentes ; on le trouvait toujours quand il y avait quelque misère à soulager, quelque service onéreux à rendre. Or, quand on vous verra marcher dans une voie tout opposée, on sera sans aucun doute frappé du contraste, et plusieurs, les pauvres surtout, diront en gémissant : Bon Dieu 1 qui nous rendra notre ancien pasteur ?
Exigeant, quand vous étiez vicaire, vous rirez des exigences de vos vicaires quand vous serez curé. Votre cupidité fixera le taux de leur pension, et réduira tant qu'elle pourra leur part au casuel.
Vous tiendrez votre maison avec une lésinerie qui sera bientôt connue et qui vous rendra la risée de vos paroissiens et de vos confrères.
Ne connaissant ni vos aumônes ni vos bonnes œuvres, personne n'attribuera votre économie à des vues charitables, et vous vous attirerez l'épithète injurieuse d'avare.
Votre église sera dans un dénûment pitoyable ; vos ornements, vos pales, vos linges d'autel seront vos accusateurs, et quand vous ouvrirez votre coffre, vous aurez la preuve que leurs accusations seront fondées.
Vous exigerez vos droits avec une ardeur tou-
jours croissante : pas de remises, pas de délais, pas d'égards pour les supplications dont vous serez importuné : Justice, justice, voilà la grande autorité que vous invoquerez.
Vos parents eux-mêmes, dans le besoin peutêtre, se plaindront de votre dureté, et comme ils sauront qu'il vous serait très-aisé de les assister, leur mécontentement éclatera et vous sera plus nuisible encore que tout le reste.
Votre zèle sera froid comme votre cœur, et votre coeur sera froid comme votre argent; car quand a-t-on vu l'avare embrasé des ardeurs du zèle ? les Apôtres, les Bernard, les Xavier, les Vincent Ferrier n'étaient pas des avares.
Votre piété rivalisera de sécheresse avec votre zèle ; ^'encens de vos froides prières s'abaissera vers votre idole au lieu de s'élever vers Dieu, et vous ne goûterez ni les joies du cœur que la cupidité ne donne jamais, ni les joies de l'àme dont vous serez indigne.
Vous serez tellement aveuglé sur votre triste état et vous trouverez votre amour de l'argent si peu blâmable, que vous ne direz pas même à votre directeur ce que vous devriez lui déclarer avant toute chose.
La vieillesse, si vous arrivez jusqu'à elle, fortifiera votre passion au lieu de l'affaiblir, comme cela se voit tous les jours, et la plaie de votre âme deviendra totalement incurable.
Enfui la mort, qui ne manque jamais de frapper son coup à l'heure fixée par le maître, vous retranchera du nombre des vivants et vous jettera les mains vides aux pieds du Dieu de la charité,
dont vous aurez toute votre vie méconnu les leçons et les exemples. Et alors on verra se produire les fruits honteux de votre cupidité sans entrailles : et alors le scandale sera consommé; et alors TÉglise sera désolée, les méchants triompheront, et les bons diront en soupirant : Ecce homo qui non posiiit Dewn adjutoreni suiun, sed speravit in multitudine divitiarum suarum !
Or, pensez-y, jeune ami, tout cela viendra non comme le lion qui s'annonce par des rugissements, mais comme le serpent qui rampe sans bruit dans les herbes ; tout cela viendra par degrés insensibles, et-non par un de ces éclats de passion qui ne permettent pas à celui qu'ils atteignent de s'endormir sous la foudre. Arrêtez-vous donc au début pendant que la lumière luit encore à vos yeux, et après avoir mesuré la profondeur du goutfre, recourez à tout prix aux moyens de l'éviter.
— Sondez-vous bien d'abord pour voir si vous avez quelque penchant à la cupidité. Revoyez pour cela et méditez en face de votre conscience la première partie de ce chapitre, article par article.
— Si vous découvrez au fond de votre cœur quelque petite racine du vice que nous coml)attons, ne la regardez pas comme insignifiante, car c'est toujours par ces faibles racines que la cupidité s'étend et se fortifie.
— Ne vous rassurez pas non plus sur ce que vous menez une conduite pieuse et irréprochable, quoique vous sentiez en vous une attache un peu
forte aux biens de la terre; car Tavarice, à la différence de plusieurs autres passions, tolère une certaine piété et s'allie même avec elle, comme si, par là, elle voulait aveugler d'autant mieux son esclave.
— Pour vous exciter au combat, pénétrez-vous bien de cette vérité, qu'un prêtre avare est en abomination aux yeux de Dieu et des hommes, que ses travaux sont frappés de stérilité, que les pauvres sont ses accusateurs publics, et qu'après avoir mené sur la terre une vie misérable et dénuée de toute consolation, sa mémoire est maudite et sa réprobation consommée. Passio omnium pessima, dit saint Jean Chrysostôme en parlant de l'avarice, incurabilis morbus.
— Pesez cette sentence de saint Paul : Radix omnium malorum est cupiditas, et ces paroles de Jésus-Christ même : Videte, cavete ah omni avaritiâ; paroles imposantes dont saint Augustin fait ressortir la force en disant : Non est lemter habcndum, quando Dominus noster dicit : Cavete.
— Méditez encore sur l'exemple de Judas; cet exemple doit nous faire frémir. Rien n'annonce qu'il fût avare quand Jésus-Christ en fit son apôtre ; mais il est probable qu'il avait déjà au fond du cœur quelques dispositions au vice affreux qui, selon l'expression du pieux Tronson, « le fit tomber » dans l'oubli de son Créateur ; de cet oubli dans la » trahison de son Maitre ; de cette trahison dans » une mort épouvantable, et de cette mort dans » le plus profond des enfers. »
— Prenez garde de vous tranquilliser en vous disant que voik n'en viendrez jamais jusqu'au
dernier degré de l'avarice ; vous ne pouvez pas savoir jusqu'où vous irez, et vous devez croire que vous irez loin, si vous n'étouffez pas dès le principe les premiers germes de cette passion. Sachez au reste que, sans aller jusqu'au dernier terme, vous commettrez bien des fautes ; vous paralyserez votre ministère, vous renoncerez à plusieurs bonnes œuvres, vous laisserez les pauvres dans la désolation, et vous passerez pour un prêtre peu charitable et peu zélé.
— Pour vous soustraire à ces graves dangers, dites-vous fermement à vous-même : mon parti est pris ; je veux être un prêtre généreux, charitable et désintéressé; je veux détacher complètement mon coeur des faux biens de la terre pour lesquels il n'est point fait.
— Commencez sans délai à réaliser ces bonnes pensées : vous avez jusqu'ici reculé devant une dépense sinon absolument nécessaire, du moins très-utile ; faites cette dépense, et opposez la confiance en Dieu aux vives réclamations de la cupidité. Achetez ce vêtement, procurez-vous tel ou tel objet dont vous vous êtes privé jusqu'à ce moment par une parcimonie excessive.
— Quand vous pourrez être généreux sans imprudence notable, soyez généreux : que votre bourse soit autant celle des pauvres que la vôtre. Jamais l'aumône n'appauvrit celui qui la fait ; donnez, donnez largement aux membres souffrants de Jésus-Christ. Chaque pièce de monnaie que vous leur offrirez affaiblira dans votre cœur le froid égoïsme et y étendra celui de la charité.
Imaginez des bonnes œuvres ; conférez-en avec
vos condisciples; avisez déjà tous ensemble aux moyens de les exécuter plus tard ; faites quelques avances généreuses pour exciter les autres à faire de même.
— N'imitez pas ceux qui n'ont jamais de monnaie sur eux, comme pour pouvoir dire aux pauvres qu'ils n'ont rien à leur donner ; bien différents, en ce point, de plusieurs saints qui s'étaient engagés à faire toujours quelque aumône aux mendiants qu'ils pourraient rencontrer.
— Soyez libéral envers les domestiques ou autres gens de cette classe qui vous rendront quelque service. Ne provoquez pas leurs murmures par la modicité de vos dons, et n'accréditez pas le reproche qu'ils font aux ecclésiastiques d'être moins généreux que les séculiers.
— Humiliez-vous devant Dieu quand vous sentirez un vif mouvement de joie en recevant quelque somme, et, pour vous en punir, donnez à la première occasion une partie de cette somme en aumône.
— Humiliez-vous encore si, quand vous vous résoudrez à débourser, vous éprouverez un sentiment de répugnance : pour le vaincre, ce sentiment, ajoutez quelque chose à ce que vous vouliez donner déjà.
— Si vous demandez ce qui vous est dû, faitesle avec douceur et jamais sur le ton de l'exigence et de l'autorité. Laissez voir en ces circonstances qu'il vous coûte autant de demander, qu'à vos débiteurs de payer.
— Jamais de discussions vives sur les questions d'intérêt, surtout avec les marchands, les ouvriers
elles conducteurs de voitures. Il y a des ecclésiastiques qui font preuve de cupidité en ces occasions ; ils compromettent la dignité de leur profession et ne se montrent guère dociles à la recommandation de leur divin Maître, qui disait à ses disciples : Si Ton discute avec vous pour obtenir votre tunique, donnez et votre tunique, et même votre manteau : Qui vult tecum judicio contendere, et tunicam tuam tôlière^ dimitte ei et pallium (Matth. 5.)
— Soyez coulant en affaires fmancières ; sachez faire des sacrifices pour le bien de la paix et pour rédification. Dans les discussions de famille, montrez-vous généreux et faites voir que c'est réellement Dieu et non point les faux biens de la terre que vous avez choisi pour votre héritage quand vous avez dit aux pieds de votre évêque : Dominus pars hœreditatis mese et calicis met.
— N'amassez jamais : les bons ecclésiastiques tremblent quand ils ont devant eux une somme un peu forte, xiu lieu de s'en réjouir, ils en sont en quelque sorte confus : ils ne doivent rien, mais ils possèdent fort peu de chose. Moins vous posséderez, moins vous tiendrez au peu que vous aurez ; et, au contraire, plus vous verrez votre cofiFre garni, plus vous prendrez plaisir à le garnir mieux encore.
— Enfin, faites provision non pas d'argent, mais des divines sentences qui vous apprennent à le mépriser : Beati pauperes. — Vdd vobis divitibus. — Filius hominis non habet ubi caput reclinet. — Vade, vende quœ habes, et da pauperibuh . . . et veni, sequere me. — Dives difficile intrabit in re-
giium cœlorum. — Mordais est et dives, et scpidtns est in in fer no... etc.
Voilà les paroles du Maître ; tout ce qui les contredit doit vous inspirer une vive horreur. Puisque vous voulez être prêtre, n'oubliez jamais que vous ne sauverez d'âmes qu'autant que vous serez charitable et désintéressé, selon cette belle maxime du P. Yaluy : « Le prêtre qui donne le plus est » presque toujours aussi celui qui convertit le » plus. »
(Voyez Pratique du zélé ecclésiastique, première partie, ch. VII, page 80.)