CHAPITRE XVI
Le séminariste d'un mauvais caractère.
Nous réunissons dans un même chapitre divers défauts dont l'ensemble fait dire de celui qui y est habituellement sujet, qu'il a im mauvais caractère, un caractère insupportable.
Comme nous avons tous plus ou moins souffert, par suite de notre contact avec des personnes d'un commerce difficile , nous devons aisément comprendre de quelle importance il est de corriger en nous ce qui nous a si souvent choqué chez les autres.
Mais ce qui doit nous déterminer plus particulièrement encore à réformer notre caractère, c'est la
pensée de notre sainte vocation. Puisque nous devons être, comme prêtres, les modèles et la forme des peuples, forma et exemplum, selon la parole du grand Apôtre ; et puisque, d'un autre côté, les mauvais caractères ne sont tels que parce qu'ils blessent à chaque instant quelque vertu, nous devons donc travailler de bonne heure à vaincre les défauts qui indisposent le prochain contre nous. Enfin, ce qui doit nous exciter encore à entreprendre cette réforme, c'est la considération des maux que produit dans une paroisse le mauvais caractère des pasteurs qui la gouvernent. Presque toujours c'est de là que proviennent les conflits, les luttes et les divisions qui ruinent le ministère. Remplacez les prêtres arrogants , susceptibles , jaloux, dominateurs et brouillons, par des prêtres d'un caractère doux, conciliant, prévenant et aimable, à l'instant même vous verrez le calme succéder aux tempêtes.
Voyons donc où nous en sommes sur ce point si important.
De même que, dès la première entrevue, on devine un bon caractère et l'on s'attache à celui qui en est doué ; de même aussi le mauvais caractère s'annonce tout d'abord pour ce qu'il est, et produit dans les esprits une impression pénible.
Le séminariste qui a ce mauvais caractère est quelquefois fier, hautain, dédaigneux ; il affecte un air de suffisance et de supériorité avec ses égaux; il les écoute à peine et semble dire par ses manières et par son langage que la science, la raison et le bons sens ont élu domicile dans sa tête et ne logent que là.
Dès qu'il avance une chose, il veut être cru , il veut même être applaudi. Si quelque condisciple ose le contredire, il lui répond d'abord par un sourire sardonique, puis par une parole railleuse, puis enfm par un exposé magistral de raisons qui ne sont pas toujours raisonnables, Si son interlocuteur, se croyant dans le vrai et excité d'ailleurs par l'air de domination de son adversaire, soutient son premier dire, la discussion s'échauffe, le débat s'envenime et, sans aucun profit pour la vérité, les deux champions se retirent avec un fonds d'aigreur et de mécontentement dont la charité se tient justement offensée.
Le séminariste qui a un mauvais caractère est souvent pointilleux, ergoteur et porté par nature à la contradiction. Comme il se croit assez de talent (car il s'en croit beaucoup) pour soutenir avec honneur une cause quelconque, il conteste tout ce qui se dit, il combat toutes lespropositions qu'on avance, par cela seul qu'on les avance ; il dit qu'il fait nuit parce qu'on a dit qu'il faisait jour, comme il eut dit qu'il faisait jour si l'on eut commencé par dire qu'il faisait nuit. Quand on se voit toujours systématiquement contredit de la sorte, on cesse d'insister, par amour de la paix, mais on se promet tout bas de ne plus fréquenter un condisciple si agaçant.
Quelquefois il est taquin, mordant, railleur ; et autant il se plaît à lancer les traits du ridicule contre les autres, sans permettre qu'ils le trouvent mauvais, autant il se montre piqué si l'on a la hardiesse de l'attaquer lui-même : il se croit inviolable et il prétend que son inviolabilité soit constamment respectée.
Il n'use de condescendance avec personne, et, plaçant son honneur bien au-dessus de la charité, il élève le premier sur les débris de la seconde. Du reste, comme tout lui est dû, il ne trouve jamais que Ton condescende à ses opinions et à ses goûts autant qu'il le désire, et si parfois on le fait, il n'en sait aucun gré et semble vouloir que tous disent : Quod dehuimus facere, fecimus; se?wi mutiles sumus.
Il est excessivement susceptible, et si l'on n'est pas continuellement sur ses gardes pour éviter de froisser sa sensibilité, il s'irrite pour un mot, pour un sourire, pour un geste inoffensif, du moins dans Tintention de celui qui se le permet. Souvent même, malgré toutes les précautions de la douceur et de la charité, on le blesse sans savoir en aucune façon ce qui a pu le blesser. On cherche, on cherche encore la cause du mécontentement qu'il fait paraître ; lui seul la connaît, et il s'abstient de la révéler quoiqu'on lui fasse à cet égard les plus vives instances.
De là aux airs boudeurs et aux chagrins concentrés il n'y a qu'un pas, et ce pas, il l'a bientôt franchi. Pas la moindre cordialité, pas le moindre épanchement : retiré dans sa solitude comme l'oiseau de la nuit dans sa sombre demeure, tanquàm nycticorax in domicilia, il ne fait rien, il ne dit rien : il boude; il jouit, dans sa tristesse, du plaisir de faire voir quil est mécontent. Dans le monde on rirait de sa momerie et, selon l'expression vulgaire, on renverrait promener; mais dans un séminaire, la charité se contente de gémir et de plaindre celui qui souffre et fait souffrir les autres par son mauvais caractère.
La dissimulation est quelquefois encore un des traits qui le distinguent. Enveloppé dans un perpétuel mystère, il ne laisse paraître que ce qu'il ne peut cacher, et le peu qu'il révèle n'inspire jamais qu'une demi-confiance. Les jeunes gens, pour l'ordinaire naturellement ouverts, s'isolent d'un condisciple qui, en retour de leurs épanchements, ne les honore jamais d'une aimable réciprocité.
Les brusqueries, les vivacités et même les colères lui sont assez familières. Incivil, grossier et mal élevé, il se fâche pour des niaiseries et passe des semaines et des mois entiers dans ses ressentiments et ses rancunes.
L'inégalité dans le caractère est souvent encore un des traits qui le distinguent. Plus gai que personne aujourd'hui , il sera demain , sans cause connue, dans un état de mutisme et de sombre rêverie d'où ne pourront l'arracher ses amis les plus intimes.
La complaisance, qui fait le charme des réunions, lui est étrangère. Un mot aimable, une prévenance délicate, l'offre d'un service en certaines occasions, gagnent les cœurs et provoquent tout naturellement de douces représailles. Ceci est vrai pour les autres; mais pour lui tout cela n'a aucun attrait : nature disgraciée, la rudesse des formes et l'aigreur du fond semblent seules lui convenir.
Acceptera-t-il de temps en temps quelques conseils sinon avec reconnaissance, du moins sans se fâcher? Non vraiment; essayez plutôt et vous verrez s'il ne reçoit pas vos charitables avis de manière à vous empêcher de lui rendre une autre fois cet important service.
Enfin pour couronner ce tableau déjà bien rembruni, ajoutons que ce séminariste annonce par son extérieur même ce qu'il est au fond. Quoique les apparences soient quelquefois trompeuses, cependant tout le monde sait que très-souvent les amabilités de l'intérieur se révèlent par l'enveloppe. Qui n'a pas été subitement gagné par un doux regard, par une parole plus douce encore, par un aimable sourire, par un visage gracieux et ouvert? Avant même de connaître celui qui possédait ces qualités extérieures, n'avons-nous pas dit cent fois qu'il nous séduisait par ses manières attrayantes, et que nous serions heureux de l'avoir pour ami ? Malheureusement il n'en est pas ainsi du séminariste qui a un mauvais caractère. Dès le premier jour, comme nous l'avons dit plus haut, on se sent indisposé contre lui. Son regard peu prévenant, sa parole sèche et impérieuse, ses airs fiers et tranchants, sa personne toute entière sans grâce, sans modestie, sans aménité, dépourvue en un mot de tout ce qui attire et empreinte de tout ce qui rebute ; n'est-ce pas ce qui se remarque ordinairement chez le séminariste dont nous venons de crayonner le portrait ?
Ne croyons pas qu'il n'y ait de mauvais caractères que ceux qui réunissent les divers traits que nous venons de signaler. Un seul de ces traits, bien prononcé, suffit pour nous empêcher d'être aimables et pour faire dire de nous que nous avons un caractère difficile et même quelquefois insupportable.
Déjà sans doute le séminariste qui a un mauvais caractère doit, par ce qui vient d'être dit,
comprendre la nécessité où il est de se réformer ; mais il la comprendra bien mieux encore lorsque nous lui aurons fait voir les mauvais effets que produiront ces défauts de caractère, s'il les porte avec lui dans les saintes fonctions du sacerdoce.
Ces effets sont si multipliés et de nature si diverse, qu'il n'est pas possible de les énumérer avec exactitude. Essayons du moins de faire ressortir les principaux, et ceux surtout qui mettent le plus d'obstacles à la sainteté sacerdotale et aux fruits du divin ministère.
Si vous avez un mauvais caractère, et si vous sortez du séminaire sans l'avoir dompté et réformé, vous pouvez vous attendre à une longue série de mécomptes, de peines, d'ennuis, de dégoûts, d'humiliations et de misères de toute espèce, qui se reproduiront à chaque instant et ne vous laisseront pas un seul jour de doux repos et de plein contentement. Mais venons au détail.
Si vous êtes appelé à exercer les fonctions de vicaire dans une paroisse, votre caractère difficile se manifestera dès les premiers jours. Peut-être même y sera-t-il connu avant votre installation au presbytère ; car il se trouve toujours des gens officieux, charitables à leur manière, qui s'empres • sent de révéler à un curé les défauts du vicaire qu'on lui destine. Du reste, vous vous ferez ass«" connaître par vous-même, car le mauvais caracto^e ne tarde jamais à se produire.
La première entrevue que vous aurez avec votre H. 20
curé sera, nous le supposons, irréprochable. Des deux côtés vous serez en état d'observation et nul froissement n'aura lieu : c'est fort bien. Mais un jour de contrainte n'est pas une réforme radicale et durable. Quand viendront les explications, les conditions, les oppositions, les contestations, les récriminations et peut-être les petites vexations, c'est alors que votre mauvais caractère, comprimé le premier jour, éclatera le second et sonnera la charge comme signal du combat.
A partir de ce jour, notez bien que vous n'aurez plus en la personne de votre curé un ami cordial, prévenant et dévoué. Du moment que vous aurez arboré votre étendard, il vous regardera bien moins comme un coadjuteur que comme un fardeau, dont il lui tardera d'être débarrassé. De votre côté, les malignes influences de votre caractère vous feront considérer votre curé comme un homme intraitable ; et les choses étant si bien disposées pour amener des conflits, comment voulez-vous que chaque jour il ne s'en présente pas quelque nouvelle occasion?
Votre curé, par exemple, vous tracera dès le principe le cercle de vos attributions, et vous trouverez ce cercle ou trop étendu ou trop resserré. Un vicaire, doué d'un bon caractère et aidé d'une piété solide, accepterait sans manifester de répugnance et même avec un air de satisfaction ce qui lui serait offert ; mais vous qui n'aurez ni son caractère ni sa piété, vous réclamerez, vous discuterez, vous murmurerez, et vous mécontenterez votre curé sans obtenir de lui la moindre concession.
Vous ferez peut-être de temps en temps quelques fautes, quelques imprudences ; vous négligerez quel-
ques-unes de vos obligations ; vous vous permettrez des visites ou des courses fréquentes aux dépens de votre ministère ; et votre curé croira devoir en conscience vous donner quelques sages conseils, pour arrêter au début un mal qui pourrait faire de tristes progrès. Un vicaire doué dun bon caractère témoignerait aussitôt sa reconnaissance au pieux curé qui lui donnerait ces paternels avis ; mais vous qui n'aurez point ce bon caractère, vous froncerez le sourcil quand on s'avisera de vous donner des leçons de sagesse, et vous ferez entendre, si vous ne le dites pas formellement, que vous savez ce que vous avez à faire et que vous êtes en état de vous conduire seul.
L'occasion se présentera sans doute de rendre quelques services à votre curé : sans qu'il vous en coûtât beaucoup, vous pourriez l'aider, vous pourriez le décharger de certaines corvées ou lui en faire au moins la proposition. Un vicaire doué d'un bon caractère serait heureux de se montrer complaisant et aimable en ces circonstances ; mais vous qui n'entendrez rien à ce qui s'appelle prévenance, attentions, complaisance, vous n'aurez nul égard à l'embarras de votre curé, et vous ne ferez rienpour alléger sa charge.
Vous saurez qu'il n'aime pas qu'on le contredise quand il a cru devoir adopter une mesure ou embrasser une opinion : vous aurez appris , par expérience, que, dans ces occasions, l'opposition l'irrite au lieu sans le convaincre. Un vicaire doué d'un bon caractère dissimulerait alors ses vues personnelles et se garderait bien d'échafauder une discussion en pure perte ; mais vous qui ne parta-
gérez point la manière de voir de votre curé, et qui ne pourrez souffrir non plus la contradiction, vous argumenterez contre lui avec une chaleur agaçante et vous l'indisposerez contre vous sans lui faire rien rabattre de ses prétentions.
Vous le verrez quelquefois sombre, rêveur ou même très-froid à votre égard , sans que vous puissiez savoir la cause de cette froideur. Un vicaire doué d'un bon caractère n'aurait pas l'air de s'apercevoir des manières sèches et froides de son curé, et saisirait la première occasion de lui être agréable pour regagner ses bonnes grâces ; mais vous qui ne tiendrez nullement à son affection, vous lui rendrez froideur pour froideur et vous aigrirez la plaie au lieu de la guérir.
Il aura certaines habitudes qui ne cadreront pas avec les vôtres et auxqelles il tiendra beaucoup. Un vicaire doué d'un bon caractère, sans adopter ces habitudes si elles n'étaient pas convenables, modifierait du moins les siennes propres pour éviter des froissements : mais vous qui tiendrez à vos habitudes plus fortement encore que votre curé ne tiendra aux siennes, vous ne lui ferez à cet égard aucun sacrifice, vous vous attirerez de vifs reproches et vous encourrez sa disgrâce.
Enfin, tantôt pour une cause, tantôt pour une autre, vous serez dans un état perpétuel de malaise et d'irritation. Votre mauvais caractère ne permettra pas que vous transigiez avec un mot, avec un geste, avec un procédé tant soit peu équivoque, au fond duquel vous voudrez toujours voir quelque chose de blessant. Pas dépanchement, pas de cordialité, pas de prévenance, pas de services mutuels :
état habituel et permanent de tiraillement, de mésintelligence, d'aigreur concentrée, et, par suite nécessaire , absence complète d'harmonie entre deux hommes qui, sans cette harmonie, ne pourront jamais exercer un ministère fructueux dans la paroisse.
Mais combien tout ce qui vient d'être dit ne s'aggravera-t-il pas, si le curé lui-même est aussi mal partagé que son vicaire sous le rapport du caractère? Xe s'accordant presque sur aucun point, et ni l'un ni l'autre ne voulant faire de concession, conçoit-on la vie pénible qu'ils mèneront tous les deux? L'un sera gai par caractère, l'autre sera sombre par nature ; l'un sera prompt et actif, l'autre sera lâche, mou et d'une lenteur excessive; l'un approuvera une œuvre de ministère, l'autre lui refusera son concours; l'un se plaindra, l'autre rira de ses plaintes, et la paix sera bannie du presbytère, et l'on colportera ses mécontentements dans la paroisse, et les coteries se formeront, et l'édification sera détruite, et le ministère sera en souffrance, et le divorce entre deux prêtres qui devaient donner plus que personne l'exemple de la concorde, sera généralement reconnu nécessaire. D'où viendront tous ces maux et même ces scandales ? Reconnaissez-le, jeune et tendre ami, ils viendront certainement de votre mauvais caractère, dont vous aurez considéré la réforme comme peu importante pendant les jours de votre séminaire.
Et ne croyez pas que, devenu curé vous-même,
votre caractère indompté cessera d'être un obstacle
au bien : c'est tout le contraire qui aura lieu.
Placé plus haut, vous n'en serez que mieux observé :