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CHAPITRE II

Le séminariste tiède et relâché.

A ne considérer que la conduite extérieure du séminariste tiède et relâché, on la trouve peu différente de celle du mauvais séminariste. Celui-ci sans doute est plus coupable aux yeux de Dieu que celui-là ; mais comme il a soin de cacher ce qu'il y a de plus répréhensible en lui, sachant bien qu'il serait exclu des saints ordres, s'il se faisait connaître au dehors tel qu'il est au dedans, on peut dire que, si Ton ne tient compte que de ce qui paraît, la différence entre Fun et l'autre est assez peu sensible. Qu'on en juge, au reste, par le tableau que nous allons faire du séminariste que nous appelons tiède et relâché.

Le trait saillant qui le signale et qui fait comme le fond de son état de tiédeur, c'est la facilité avec laquelle il commet tout ce qui iiest pas évidemment péché mortel. Il est si lâche et redoute tant la contrainte que, pour se 1 imposer, il faut qu'il ait l'enfer en face. Quand il voit quil va s'exposer aux flammes éternelles par le péché mortel, il s'en abstient ; mais tant qu'il peut se dire que la faute qu'il est tenté de commettre ne le met pas en état de réprobation, il la commet froidement et sans scrupule : voilà, sur tous les points, la règle ordinaire de sa conduite.

D'après ce principe, il compte pour rien, ou du moins pour fort peu de chose, la violation même habituelle du règlement. Tous les articles de ce règlement qui ne prononcent pas contrôles infracteurs la sentence d'exclusion, il les viole sans difficulté. Ses pieux condisciples ont beau lui donner à cet égard l'exemple d'une régularité parfaite, il n'a pas même la pensée de les imiter : bien plus, peutêtre leur exactitude ponctuelle le fait-elle sourire.

Si ses défauts ne vont pas jusqu'au vice, il ne s'applique pas le moins du monde à les détruire : il les fomente au contraire, et par l'indulgence avec laquelle il les traite, et par les actes mauvais qu'ils lui font commettre à chaque instant.

Ainsi, par exemple, en fait de charité envers le prochain, il ne reconnaît comme vice que la médisance grave, la calomnie, la vengeance et la haine: ces grands excès, il s'en abstient; mais les manières hautaines et dédaigneuses, les froideurs et les rancunes, les railleries piquantes, les critiques malignes, les médisances légères ou qu'il croit telles, lui échappent à flots sans que son calme et sa gaieté en souffrent la moindre atteinte.

En fait de douceur, il ne considère comme vice que les colères violentes et emportées qui troublent notablement la raison : ces violences désordonnées, il tache de s'en préserver ; mais ces vivacités à la moindre contrariété, ces discussions animées et opiniâtres, ces sécheresses et ces brusqueries souvent blessantes, ce fonds d'aigreur et d'amertume qu'il laisse percer en toute occasion, il ne fait rien pour s'en corriger ; à peine même pense-t-il à s'en confesser.

En fait d'humilité, il ne regarde comme vice cjiie Torgueil poussé jusqu^au mépris formel de la personne, et, ce mépris, il évite de^s'en rendre coupable; mais ces pensées de vaine complaisance en lui-même, ces désirs de louange et d'estime, ces paroles artificieuses pour s'attirer des éloges, ces actions, même saintes de leur nature, viciées et gâtées par le poison de la vanité, il se les permet à tout moment sans s'en faire jamais aucun reproche.

En fait de mortification, rien n'est vice à ses yeux (jue les sensualités grossières et les intempérances^ notables qui scandalisent tous ceux qui en sont les témoins : ces graves désordres, il consent à les éviter ; mais ces sensualités adoucies, ce dégoût (le la pénitence et de tout ce qui incommode, ces satisfactions des sens, cet attrait vif et prononcé pour le jeu, le plaisir et la bonne chère, cette vie, en un mot, que, selon Bourdaloue, les saints auraient abhorrée, il la regarde, lui, comme une vie qui ne mérite aucune censure tant soit peu fondée.

En fait de chasteté même, il n'attache la note infamante de vice qu'à des pensées, des paroles ou des actions que tous les théologiens déclarent mortelles, et qu'il a soin de s'interdire ; mais ces réflexions dangereuses mollement combattues, ces paroles légères et équivoques, ces regards plus ou moins sensuels, ces assiduités auprès des personnes du sexe, ces premiers germes d'affections désordonnées, ces lectures plus que frivoles, et mille autres choses de cette nature qui atteignent les dernières limites du véniel, si tant est qu'elles ne les dépassent pas quelquefois, voilà ce qu'il se n. 2

permet fréquemment sans que sa conscience en murmure.

Tout le monde, sans balancer, le place au rang des ordinands les moins édifiants du séminaire. Plusieurs, si la charité ne leur fermait la bouche, diraient, comme ils le pensent réellement, que jamais ils ne voudraient recevoir les saints ordres s'ils menaient une conduite semblable à la sienne : lui seul affiche une assurance que rien n'ébranle, et si quelques élèves reculent à l'aspect du sousdiaconat, assurément ce n'est pas lui qui fait un pas rétrograde.

L'étude n'est pas ordinairement son occupation favorite, et il serait heureux de pouvoir s'en dispenser. Du reste, il s'y livre lâchement, par manière d'acquit et sans aucune vue de foi et de piété.

Mais que dirons-nous de ses exercices spirituels? C'est là encore, et là surtout, que sa tiédeur se déclare. Vivant dans un état habituel de résistance à la volonté de Dieu, Dieu aussi lui résiste et réserve ses faveurs à ceux qu'il en trouve plus dignes que lui. Privé de ces faveurs, tout ce qui s'appelle pratiques pieuses lui est insipide, et au lieu de s'en imposer de surérogatoires, comme le font les bons séminaristes, il s'acquitte avec nonchalance, fatigue et ennui, de celles qui sont commandées par la règle.

L'oraison la plus courte lui paraît toujours longue ; sa posture indolente, ses regards curieux et égarés, ses bâillements luême quelquefois annoncent qu'il est là dans un état de gène et de contrainte, et cela malheureusement n'est que trop >Tai : pas une aspiration fervente, pas un soupir

du cœur, pas une résolution ferme, sincère et surtout efficace : oraisons nulles, toutes de routine et dont les fruits ne se révèlent jamais par les actes.

Les autres exercices se passent de la même manière : la tiédeur qu'il y apporte les frappe de stérilité, et sïl était franc, il avouerait cju'ils lui sont à charge et qu'il serait à peu près tel qu'il est s'il se dispensait de les faire.

Les confessions sont comme tout le reste ; elles le tranquillisent parce qu'il n'y porte pas les grands désordres dont il s'accusait autrefois ; mais n'ayant aucun .repentir des péchés dont il se confesse, il y retombe à' la première occasion, et après une multitude de confessions, il ne voit pas dans sa conduite le plus petit signe d'amendement. Le sacrement de pénitence, qui développe si merveilleusement la piété fervente de ses condisciples, le laisse dans sa tiédeur habituelle qui afflige son confesseur sans l'affliger lui-même.

La communion, dont les fruits sont toujours eu rapport avec ceux de la confession qui en est la préparation, ne dissipe point sa langueur ; il communie moins pour profiter des grâces que procure la sainte Eucharistie, que pour suivre l'usage et faire comme les autres ; et si Jésus-Christ l'honore de quelques paroles intérieures, que peuvent-elles être sinon cette foudroyante sentence qu'il ne daigne pas même s'appliquer : Utinàm frigidus esses mit calidus ! Sed quia tepidus es, et nec frigidus nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo.

Les bons exemples qu'il a sous les yeux, les paternels avis qu'on lui donne, les lectures qui lui sont faites, les instructions qu'il entend, tout vient

échouer contre le fonds de lâcheté qu'il oppose à ces moyens de salut, et ce chapitre même de notre ouvrage, qu'il lira peut-être et dans lequel il se verra dépeint. trou?jlera quelque fervent séminariste qui s'appliquera ce qui ne lui convient point, et le laissera, lui, tranquille et rassuré dans son insouciance et sa torpeur.

Voilà comme s'écoulent les jours si précieux du séminaire pour le séminariste tiède et relâché : jours de grâces et de bénédictions qui ne reviennent point, et qui, quelque saintement passés qu'ils soient, ne le sont presque jamais autant qu'ils devraient l'être pour disposer au redoutable sacerdoce I

Ce qu'il y a d'affligeant encore et d'inquiétant dans la situation du séminariste tiède, c'est que sa tiédeur fait des progrès à mesure qu'il s'avance dans sa sainte carrière. Chaque nouvel ordre qu'il reçoit devrait lélever en vertu comme il l'élève en dignité, et c'est, hélas ! tout le contraire qui a lieu. Que les vénérables directeurs de nos séminaires nous disent, le flambeau de l'expérience à la main, si les séminaristes tièdes pendant la première année de leurs études cléricales, ne sont pas plus tièdes encore, plus lâches, plus indisciplinés pendant la dernière. Oui. en vérité, cela est désolant pour le présent comme pour l'avenir, et malheureusement, nous le répétons, ceux qui devraient trembler sont les seuls qui ne tremblent pas !

Les élèves ecclésiastiques de cette trempe ne se doutent pas de l'embarras qu'ils causent, en fait de vocation, aux confesseurs qui les dirigent. Les

mauvais séminaristes les mettent souvent plus à Taise que les tièdes et les lâches. En effet, quand le confesseur d'un mauvais séminariste le voit incorrigible et indigne du sacerdoce, il le lui déclare nettement et lui interdit, sous peine de refus d'absolution, la réception des saints ordres. La plus grande difficulté qu'il rencontre à son égard n'est pas de porter un jugement sur sa vocation, c'est de l'amener à quitter le séminaire et à choisir dans le monde une autre profession. Mais que voulez-vous qu'il pense , que voulez-vous qu'il dise et qu'il fasse de ce séminariste qu'il voit sans cesse, malgré tous ses avis, mou, apathique, indifférent , ennemi du travail , violateur de la règle, sans grands vices, il est vrai, mais sans vertus positives bien déclarées et sujet à mille misères qui font gémir tout le monde excepté luimême? Que faire, encore une fois, de cette masse indolente qu'on ne sait comment qualifier, parce qu'elle n'a point en quelque sorte d'être propre, et qu'elle est comme un amalgame informe de quelques qualités fort douteuses et de défauts réels et indestructibles ? Que faire d'un homme qui flotte perpétuellement entre la vie et la mort, le froid et le chaud, les ténèbres et la lumière, le vice complet et la vertu solide ? Quels conseils lui donner dans le présent, quand il s'obstine à n'en suivre aucun? Quelle garantie lui offrir pour l'avenir, quand on sait par expérience que les plus fervents se relâchent ? Comment lui dire formellement que sa vocation est bonne quand on a tant de raisons d'en douter et qu'on se seniirail comme déchargé d'un poids énorme s'il voulait se faire justice à lui- II. 2.

mémo et renoncer au saint état dont il est si peu digne? Xon, infortuné jeune homme, vous ne savez pas la peine dont vous abreuvez votre zélé directeur.

^"avious-nous pas raison de dire que la conduite extérieure des séminaristes tièdes était semblable à celle des mauvais séminaristes? Deux traits prinnpaux , mais intérieurs, les distinguent l'un de (autre : le mauvais séminariste n'a pas une vive horreur du péché mortel, qu'il commet quelquefois encore pendant les vacances et même au séminaire, ce que le séminariste tiède ne fait point : voilà le premier trait. Le mauvais séminariste n'est pas communément appelé au sacerdoce et veut être prêtre malgré Dieu : le séminariste tiède, au contraire, est souvent appelé à l'état cclésiastique, mais il ne répond pas à sa vocation a cause de sa tiédeur qu'il refuse de combattre : voilà le second trait. Quoique la différence soit notable, n'a-t-on pas lieu de craindre que tous les deux n'aboutissent au même terme ?

Continuons d'interroger l'expérience et voyons à sa lumière l'avenir qui attend le séminariste tiède et relâché.

Nous l'avons déjà dit. et nuus ne cesserons de le redire, dans les voies de la vertu, on se relâche avec le temps plut(M qu'on ne s'améliore. L'homme moral, bon et même excellent dans le principe, recule beaucoup plus vers le mal qu'il ne progresse vers le bien. Pour un saint qui monte généreusement tous les jours de vertus en vertus, il y a des multitudes de lâches qui rétrogradent et

auxquels convient mot pour mot ce passage de l'Imitation : Si îioiis déracijiions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits. Mais nous sentons souvent au contraire que yious étions meilleurs et que notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, quaprèi plusieurs années de profession. Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour beaucoup d'avoir conservé ^ine partie de sa ferveur.

Si cela est vrai de ceux qui étaient fervents au début, que doit-on penser de vous, jeune et tendre ami, qui n'avez peut-être jamais connu la fers'eur? Si le séminaire, ce vaste foyer de la piété, est témoin de votre tiédeur et n'a pas le pouvoir de la détruire, comment le monde, abime de toutes les misères au sein duquel vous allez bientôt vous lancer, consolidera-t-il votre vertu chancelante ? Si les fervents reculent, comment les tièdes avanceront-ils? Tous reculerez donc, oui, la chose est certaine ; mais si déjà vous êtes sur les bords du goufTre, un seul pas en arrière ne vous jettera-t-il pas dans ses profondeurs?

Ce pas, croyez-le bien, ne se fera guère attendre. Votre pieux condisciple, s'il devient infidèle, lutiera longtemps contre le relâchement avant d'y tomber : le goût de la retraite, le zèle pour l'étude, l'amour de la règle, l'habitude de la vertu, l'attrait pour les exercices spirituels, l'horreur du plus petit péché volontaire, le souvenir fréquent des vérités éternelles, les grâces du séminaire et de l'ordination ; tout cela le soi ti(îrdra, le protégera, le fortifiera, et bien des annétf^. |.ftat-être s'écouleront avant qu'il n'épuise le grenier d'abondance

qu'il aura eu la sagesse de construire et d'approvisionner. Mais vous, pauvre ami, qui n'aurez aucun fonds de réserve, vous qui vous présenterez aux mille ennemis qui déjà vous attendent, sans autre défense que les armes émoussées de la tiédeur, comment résisterez-vous ? comment vaiucrez-vous ?

Si vous n'aimez pes l'étude au séminaire où l'on vous en démontre si bien la nécessité, l'aimerezvous dans le monde où nul supérieur ne vous en imposera lobligatiou? Si vous n'étudiez qu'avec répugnance et contrainte au séminaire, étudierezvous dans le monde où une foule de distractions que vous rechercherez avec ardeur vous en détourneront ? Non , croyez-le , vous n'étudierez point ; vous aurez des Uvres qui seront pour vous des trésors enfouis ; vous vous ferez une habitude de l'oisiveté, et pour calmer votre conscience, vous lui direz que les fonctions du saint ministère sont un travail qui dispense de tout autre.

L'oisiveté vous ayant ouvert la voie du relâchement, vous y ferez chaque jour de nouveaux progi'ès, et des péchés de toute nature s'entasseront dans votre àme ;-car l'Esprit saint Fa dit : Multam malitiam docuit otiositas.

L'impression produite par les premiers actes de votre sacerdoce et surtout par le sacrifice de l'autel, ne sera pas de longue durée. Bientôt la familiarité avec les choses saintes, qui est la fille aînée de la tiédeur, touraera en habitude, et vous ne remplirez plus vos fonctions sublimes qu'avec indifférence et froideur.

.N'éprouvant que de l'ennui dans les" pratiques

de la piété , vous les abandonnerez l'une après l'autre, et pour toute œuvre spirituelle vous ne conserverez que la messe, le bréviaire et quelques fragments d'oraison que vous omettrez même sous le moindre prétexte.

Encore si vous faisiez bien le peu que vous ferez; mais non, les exercices de piété se soutiennent mutuellement ; les moins importants servent de préparation à ceux qui le sont davantage, et les prêtres qui en sont venus à ne dire que le bréviaire et la messe, ne disent jamais bien ces deux choses.

Le zèle des âmes, qui a évidemment la piété pour aliment, vous embrasera-t-il de son feu? Si vous le pensiez, quelle illusion serait la vôtre ! Les fervents apôtres sont-ils des prêtres tièdes ? Ah ! si la tiédeur les gagnait, quelle apathie remplacerait soudain les élans de leur charité ! Non, vous ne serez point un prêtre zélé; le ministère sera pour vous un joug accablant; vous le porierez, ce joug, bien moins pour plaire à Dieu que pour éviter la censure des hommes, et cette censure même vous ne réviserez pas toujours, tant vous serez inexact dans l'accomplissement de vos devoirs.

Sans doute, nous aimons à le croire, vous ne voudrez pas encore donner la mort à votre âme par un péché mortel ; mais déjà ce péché perdra à vos yeux une partie de sa laideur. Yous vous en rapprocherez par des fautes vénielles de plus en plus graves, et vous en viendrez à un état de prévarication tel, que l'œil exercé des plus savants théologiens ne pourra pas voir si votre âme est morte ou si elle vit encore. Yous vous croirez toujours debout, mais Dieu vous dira dans le secret de sa

colère : Nomen habes quod vivas, et mortims es. (Apoc.)

Au reste, vous saurez bientôt positivement à quoi vous en tenir. Le démon, qui ne vous perdra pas de vue un seul instant, saura bien vous affaiblir, puisque par vos imprudences et votre lâcheté vous vous ferez vous-même son auxiliaire.

Il agira donc sans relâche sur votre imagination, siu' votre cœur, sur vos sens et enfm sur votre volonté quil ne lui sera pas difficile de pervertir ; et quand il vous aura disposé de la sorte à la catastrophe fmaJe, quelle peine aura-t-il à ménager une de ces occasions périlleuses où les plus saints eux-mêmes ne se sauvent que par miracle ? Votre tiédeur vous méritera-t-elle la grâce d'un tel miracle ? Non , assurément non ; nous le disons à regret, mais T expérience nous contraint à parler : vous tomberez, oui, jeune ami^ vous tomberez, et le cœur de .Jésus votre bon Maître sera déchiré....

Il est vrai, comme vous ne serez pas encore gâté, votre lourde chute vous réveillera. Heureux si elle vous fait rentrer en vous-même, ef si, pom' vous préserver d'une seconde, elle vou'à fait prendre la résolution de vous arracher à votre vie tiède pour embrasser une vie plus fervente et plus sainte ! Mais en sera-t-il ainsi? Yotre présomption dit oui; mais l'expérience la dément. Yous vous relèverez sans doute, vous pousserez quelques gémissements, vous vous plongerez dans le bain de la pénitence avant de monter à l'autel ; mais vous vous en tiendrez là ; vous guérirez le mal actuel, mais vous ne vous appliquerez pas à en tarir la source; la confession cicatrisera la plaie du moment; mais

la tiédeur qui l'aura occasionnée continuera de paralyser votre âme, et la même cause produisant le même effet, vous tomberez de nouveau, et votre affaiblissement, augmenté par le découragement et peut-être par un commencement de désespoir, vous mettra dans un état auquel il est impossible de penser sans frémir. Alors s'accomplira ce que dit un pieux et savant auteur qui a traité théologiqiiement la matière qui nous occupe : « Si un » prêtre, dit-il, après avow vécu saintement, (cir- » constance qui ne se trouve pas chez le sémina- » riste tiède), est tombé dans un péché mortel » avec pleine connaissance de Ténormité de sa » faute et vient à retomber, de propos délibéré, » après s'être relevé une ou deux fois, il y a tout » lieic de craindre qu'il ne passe le reste de sa vie » dans une vicissitude de péchés mortels et de » confessions infructueuses , et qu'il ne tombe » dans l'endurcissement (1). »

En lisant ce qui précède, vous tremblez peutêtre ; mais peut-être aussi vous rassurez-vous en pensant que tous les prêtres tièdes ne tombent pas dans le péché mortel bien déclaré, et de là dans l'endurcissement des mauvais prêtres. Yous êtes heureux de vous dire que si plusieurs aboutissent à ce terme, plusieurs aussi ne l'atteignent jamais et se bornent à rester tièdes toute leur vie. Dans votre lâcheté, vous aimez avons tenir secrètement ce langage : Avec les petits efforts que je vais faire pour profiter des grâces du séminaire, j'ai encore

(1) Daou, Conduite des âmes dans la voie du salut, ouvrage servant de supplément à la Conduite des confesseurs.

quelques chances de devenir fervent ou à peu près; mais, au pis-aller, si je dois prendre place plus tard parmi les prêtres tièdes, je ne dépasserai pas du moins les bornes de la tiédeur.

En réponse à cette objection, que tout séminariste serait honteux de formuler expressément, nous citerons le passage suivant de l'ouvrage intitulé : la Science du confesseur, passage sur lequel nous appelons toute rattention de nos jeunes lecteurs : « 11 faudrait s'aveugler pour ne pas voir » qu'en général la tiédeur, telle que M. Daon Ta n dépeinte, est inconciliable avec l'esprit ecclé- » siastique, et que des prêtres qui vivent dans » une pareille tiédeur ne sont point en état de » grâce. Que trouve-t-on en effet dans cette pein- » ture? xVucune pratique de ce qui peut soutenir » la vertu et nourrir la piété ; des confessions do » routine après un examen superficiel ; point de » délicatesse sur tout ce qu'on ne croit pas mor- » tel ; aucun soin de se corriger de ses défauts, » aucune idée de s'avancer dans la vertu ; le bré- » viaire et la messe dits d'une manière toute na- » turelle , sans aucune vue et machinalement , » une charge quelconque remplie de même ; et du » reste une vie de dissipation ; ne rien faire, par- » 1er de nouvelles, se promener, faire et recevoir » des visites ; un cœur qui n'a de goût que pour » le monde : qu'est-ce qu'une pareille vie, que » sont de pareilles dispositions pour un prêtre? » Je suppose même qu'il n'y ait aucun acte isolé » dont je puisse dire dune manière précise : Voilà » lin péché mortel ; mais quel rapport'cette vie a- » t-elle avec la vocation d'un prêtre, avec l'état

» d'un homme particulièrement consacré au ser- » vice de Dieu, obligé de mener une vie plus ré- » gulière, plus sainte que le simple fidèle, devenu, » par le caractère même du sacerdoce, médiateur » entre Dieu et les hommes? »

Malheur à vous, jeune ami, si ces réflexions ou plutôt ces vérités vous laissent insensible I Malheur à vous si, après les avoir méditées, vous ne vous sentez pas capable de vous arracher à la tiédeur par un effort violent 1 Le mal serait déjà bien grand, pour ne pas dire incurable. Entrez donc généreusement dans la voie des réformes.

— La première chose à faire pour sortir de votre état de tiédeur, c'est d'en bien connaître le danger. Vous devez donc, outre la méditation fréquente de tout ce qui précède, vous dire à vousmême : Ma tiédeur inspire à Dieu du dégoût , selon ce que dit saint Bernard : Deo vomitam provocat ; je me remplis de mille misères et je me mets à deux doigts de l'enfer, selon le même docteur : Res plena miser ise, et iiiferno proxima ; ]q m'expose à perdre ma vocation que mon confesseur trouve peut-être déjà fort douteuse ; j'abuse des grâces du séminaire, qui sont si précieuses et si abondantes et que je ne retrouverai jamais ; je contracte l'habitude de la lâcheté qui déjà paralyse les forces de mon âme ; je scandalise quelquesuns de mes condisciples qui s'engagent à ma suite dans les mauvaises voies où je suis moi-même ; j'endurcis mon âme qui déjà n'a plus de goût pour la prière et le service de Dieu ; j'augmente chaque jour la difficulté de changer de conduite II. 3

et je me mets dans une sorte d'impossibilité morale de devenir meilleur, puisque les saints m'assurent qu'on voit Ijien plus souvent les grands pécheurs se convenir, que les tièdes reprendre leur ancienne ferveur ; je m'expose enfin trèsprochainement à l'affreux malheur d'être un jour un mauvais prêtre, puisqu'il est certain que tous ceux qui le sont ont été tièdes comme moi avant de tomber dans leur abime.

Il est impossible que ces considérations bien méditées ne vous fassent pas prendre la détermination de vous réformer.

— Si vous en sentez la nécessité, vous devez, sans balancer, mettre immédiatement la mahi à l'œuvre, en dépit des difficultés de votre entreprise, puisque toute difficulté doit être surmontée quand la nécessité le commande, vous devez même penser que, plus vous sentez de -difficulté à vous réformer, plus cette réforme est urgente et nécessaire, puisque c'est l'habitude déjà formée de la tiédeur qui donne à l'obstacle toute sa puissance : Vaincre ou mourir , telle est votre alternative.

— Vous devez être particulièremeni en garde contre la dangereuse illusion des âmes tièdes qui leur persuade que leur état n'est pas un état de damnation, qu'elles sont, rigoureusement parlant, dans la grâce de Dieu, et que si elles ne sont pas saintes, elles ne sont pas non plus criminelles. Pour détruire cette illusion qui a fait tant de victimes, vous devez vous rappeler sans cesse que la sainteté est impérieusement prescrite à celui qui aspire au sacerdoce, et que jamais un prêtre n'est trop saint ni même assez saint pour remplir di-

gnement ses sublimes fonctions. Vous devez penser, en outre, que lors même que la tiédeur ne serait pas positivement un état de damnation, elle y aboutit presque toujours : la pente qui mène à un abîme n'est pas l'abîme, mais elle y conduit irrésistiblement quand elle est rapide et qu'on s'y laisse entraîner.

— Tout cela étant mûrement considéré devant Dieu, il faut passer des réflexions aux actes. La principale cause de la tiédeur étant le peu de piété et le relâchement sur ce point, vous devez vous appliquer sans cesse à en bien pratiquer les exercices, nonobstant la répugnance qu'ils vous inspirent. Jamais vous ne cesserez d'être tiède si vous n'en venez pas là, et au contraire vous cesserez de rètre à l'instant même, si vous vous acquittez aussi bien que possible de vos pieuses pratiques.

— L'oraison vous fatigue ; vous la trouvez longue et pénible ; vous n'y éprouvez pas un seul mouvement de ferveur ; vous n'en lirez aucun fruit et vous en sortez toujours tel que vous y êtes entré : c'est la tiédeur qui vous met dans ce triste état. Pour en sortir, ranimez votre cœur engourdi; allez au pied de Tautel et dites à Jésus avec énergie : Sana animam meam, Domine ; diteslui du fond de l'âme : Je veux être à vous, Seigneur : Tuus sum ego ; je veux sincèrement m'arracher de ma tiédeur, aidez-moi. Dieu d'amour, à remporter cette victoire ; donnez-moi la grâce de bien prier désormais : Do7nine, doce me or are. Renouvelez cette prière au commencement de toutes vos oraisons ; repoussez les distractions à

mesure qu'elles se présenteront à votre esprit, et si vous continuez de vous sentir misérable, gémissez du moins sur votre misère, et déjà, soyez- en sur, vous aurez porté un coup mortel à votre tiédeur.

— Agissez de même dans tous vos exercices spirituels. Ayez toujours le vif désir de les bien faire ; ranimez ce désir au commencement de chacun ; insistez sur la préparation à ces exercices, et soyez persuadé que vous n'en ferez pas un seul qui n'apporte à votre àme un profit considérable.

— Ne vous bornez pas aux exercices communs; imitez vos pieux condisciples qui s'en imposent par surérogation pour entretenir leur ferveur. Adoptez quelques pratiques que vous pourrez faire sans préjudice de votre règle ; fréquentez surtout le pied de l'autel ; c'est là que la piété s'alimente et que la tiédeur s" évanouit.

— Transformez vos œuvres les plus communes en œuvres pieuses par la pureté de voire intention. Au lieu de les faire machinalement et humainement comme au passé , offrez-les à Dieu avant de les commencer ; élevez-vous vers lui pendant que vous y êtes appliqué, et faites-lui en hommage en les terminant. De cette manière elles vaudront des prières, et la tiédeur ne viendra plus vous en ravir le fruit. Le travail, les repas, les récréations, le sommeil lui-même, tout, si vous le voulez, peut être abondamment sanctifié.

— Renoncez à ces confessions de routine qui ne vous procurent ni grâces ni consolation. Traitez les sacrements avec le respect qu'ils méritent ; mettez la joie au cœur de votre confesseur en lui

disant : Mon père, Dieu m'a éclairé, j'ai fait des réflexions sérieuses ; vous avez gémi plus que moi-même sur ma tiédeur, aidez-moi à la vaincre ; je connais maintenant ses dangers et je veux m'y soustraire. Signalez-lui les points sur lesquels vous vous sentez plus faible, et priez-le de vous cultiver avec soin, ce qu'il ne manquera pas de faire s'il peut voir en vous quelque germe de bonne volonté.

— Embrassez avec ardeur l'exercice si salutaire de la direction ; ouvrez-vous largement dans ces saintes communications ; sondez les plis et les replis de votre âme ; provoquez l'examen de vos infidélités, et suppliez votre directeur de vous tracer des règles de conduite appropriées à vos besoins.

— Fréquentez des séminaristes remarquables par leur piété et leur bon esprit. Ce point est plus important qu'on ne s'imagine. On voit souvent dans les séminaires les élèves classés par catégories pendant les récréations et les promenades : les fervents sont avec les fervents, les tièdes avec les tièdes, et les mauvais, s'il s'en trouve, avec les mauvais. Or ces alliances homogènes entretiennent tout naturellement les habitudes qui caractérisent chaque bande. Les fervents s'entr'édifient, mais les autres s'affermissent mutuellement dans leurs dispositions imparfaites ou plus qu'imparfaites. Vous ne serez pas changé tant que vous ne goûterez que la société des séminaristes relâchés ; vous entrerez au contraire dans la bonne voie quand vous vous sentirez attiré vers les plus édifiants avec le désir de profiter de leurs pieux entretiens pour développer votre ferveur.

— Allez voir aussi de temps en temps quelques-

uns de vos dignes supérieurs. Il se trouve dans tous les séminaires des directeurs d'une sainteté suréminente avec lesquels ou n'est jamais en contact sans ressentir comme le contre-coup de leur ferveur. Quelques mots de ces hommes de Dieu, dits comme les saints les disent, ont souvent pour effet de fondre bien des glaces.

— Attachez-vous à l'étude ; elle sera toute votre vie lune de vos plus sûres sauvegardes. Si vous vous y livrez avec zèle, vous contracterez par là même l'habitude d'un genre de vie grave, sérieux, modeste et recueilli, qui est le cachet de l'esprit ecclésiastique et qui sera le Lonibeau de votre tiédeur.

— Adoptez pour devise : Jamais de péché véniel DÉLIBÉRÉ. Yoilà'la marque infaillible à laquelle vous reconnaîtrez si vous êtes réellement en voie de réforme. Pesez bien ces paroles si graves et si judicieuses du P. Lallemant, dans sa Doctrine spi-* rituelle : « La ruine des âmes vient de la multi- » plicité des péchés véniels, qui cause la diminu- » tion des lumières et des inspirations divines, » des grâces et des consolations intérieures, de la » ferveur et du courage pour résister aux attaques » de l'ennemi. De là s'ensuit l'aveuglement, la » faiblesse, les chutes fréquentes, l'habitude, l'in- » sensibilité, parce que raîTection étant gagnée, » on pèche sans sentiment de son péché.

» Quiconque (notez bien ceci) n'a pas soin d'é- » viter les péchés véniels, quand il aurait les suc- » ces du monde les plus éclatants, dans les emplois » de zèle à l'égard du prochain, est en grand dan- » ger de se perdre lui-même. Car il est impos-

» siblc que, vivant de la sorte, il ne tombe quel- » quefois dans le péché mortel, même sans le bien » connaitre. Il ne laisse pas d'être coupable dans » cette ignorance, parce qu'elle est comme affec- » tée. »

Si vous vous abstenez d'une multitude de péchés véniels que vous commettiez auparavant sans scrupule, bénissez Dieu : la tiédeur est vaincue, ou du moins elle est bien près de F être.

— Cependant si vous faites quelques chutes, ne vous découragez point. Les infidélités ne nuisent pas à la perfection quand on se repent de les avoir commises et qu'on veille assidûment pour ne les plus commettre.

— Respectez le règlenienr du séminaire dans les plus petits détails. Voilà encore un des caractères distinctifs du bon séminariste. C'est une chose déplorable que la facilité avec laquelle certains élèves violent le règlement. Jamais ils ne prendront place parmi les fervents pendant qu'ils se rendront iiaJntuellement coupables de cette violation.

— Usez enfin d'une vigilance extrême pendant les vacances : récréations modérées et toujours dignes ; fuite des compagnies dissipantes; longues visites au saint sacrement ; règlement fidèlement observé ; fréquentation de quelques saints prêtres ; modestie en tout, partout et ioujours : Et qui has rerjulas secuti fuerint , pax super illos et miser ico relia.

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