Cf. t. XIV, p. 17-18, et la Défense, II, iv et ix
humaiDe ' : d'autant qu'elles sont bornées & limitées de peu d'espace, c'est à dire d'un jour entier.
Les plus excellens maistres de ce mestierles commencent d'une minuict à l'autre, & non du poinct du jour au Soleil couchant, pour avoir plus d'estendue & de longueur de temps ^
Le Poëme Héroïque, qui est tout guerrier, comprend seulement les actions d'une année entière : & semble que Virgile y ait failli, selon que luy mesme l'escrit.
Annus exactis comphtur viensibus orhis, Ex quo relliquias divinique ossa parentis Condidimus terrée 3.
Il y avoit desja un an passé, quand il feit les jeux funèbres de son père en Sicile, & toutefois il n'aborda de long temps après en Italie.
Tout ceux qui escrivent en Carmes, tant doctes puissent ils estre, ne sont pas Poètes. Il y a autant de différence entre un Poëte & un versificateur^, qu'entre un bidet & un généreux coursier de Naples, & pour mieux les accomparer, entre un vénérable Prophète & un Charlatan vendeur de triades. Il me semble quand je les voy armez de mesmes bastons que les bons maistres, c'est à dire des mesmes vers, des mesmes couleurs, des mesmes nombres & pieds dont se servent les bons autheurs, ■ qu'ils ressemblent à ces Hercules desguisez es Tragédies, lesquels acheptent la peau d'un Lion chez un peletier, une grosse massue chez un charpentier, & une fausse perruque chez un attiffeur : mais quand ce vient à combatre quelque Monstre, la massue leur tombe de la main, & s'enfuient du combat comme
1. Didascaliqtie = didactique; les sentences abondent dans les tragédies françaises du xvi° siècle. Selon Donat, Livius Andronicus qualifiait la comédie de qiwtidianae vitae spéculum ; cette image a été souvent reprise par les théoriciens dramatiques de la Renaissance.
2. La règle de l'unité de temps avait été brièvement formulée, d'après Aristote, par les Français Rivaudeau (1567) et La Taille (1572), et les théoriciens italiens discutaient sur la durée de douze ou de vingt-quatre heures.
}. En. V, 46-48 (corriger annus en arinuus et terrât en terra). 4. Sur cette distinction chère à Ronsard, cf. H. Franchet, Le poète et son œuvre d'après Ronsard, p. 25-35. Triades ■=^ thériaque. Boston = arme.
couards & poltrons '. Ces versificateurs se contentent de faire des vers sans ornement, sans grâce et sans art, & leur semble avoir beaucoup fait pour la Republique, quand ils ont composé de la prose rimee^. Au contraire, le Poëte héroïque invente & forge argumens tous nouveaux, faict entreparler les Dieux aux hommes & les hommes aux Dieux, faict haranguer les Capitaines comme il fault, descrit les batailles & assaults, factions & entreprises de guerre, se mesle de conjecturer les augures, & interpréter les songes, n'oublie les expiations & les sacrifices que l'on doit à la divinité : taiitost il est Philosophe, tantost Médecin, Arboriste, Anaiomiste, & Jurisconsulte, se servant de l'opinion de toutes sectes, selon que son argument le demande. Bref, c'est un homme, lequel comme une mousche à miel delibe ' & succe toutes fleurs, puis en fait du miel & son profit selon qu'il vient à propos. Il a pour maxime tresnecessaire en son art, de ne suivre jamais pas à pas la vérité, mais la vray-semblance, & le possible * : Et sur le possible & sur ce qui se peut faire, il bastit son ouvrage, laissant la véritable narration aux Historiographes, qui poursuivent de fil en esguille, comme on dit en proverbe, leur subject entrepris du premier commencement jusques à la fin. Au contraire, le Poëte bien advisé, plein de laborieuse industrie, commence son œuvre par le milieu de l'argument, & quelquefois par la fin : puis il déduit, file & poursuit si bien son argument par le particuHer accident & événement de la matière qu'il s'est proposé d'escrire, tantost par personnages parlans les uns aux autres, tantost par songes, prophéties & peintures insérées contre le dos d'une muraille & des harnois, & principaement des boucliers, ou par les dernières paroles des hommes qui meurent, ou par augures & vol d'oiseaux & phantastiques
1. Si Ronsard n'a pas voulu marcher sur les traces de Jodelle, du moins a-t-il fait de nombreuses allusions à l'art dramatique.
2. Cf. t. XIV, p. 25 ; le Caprice à Simon Nicolas; D'Aubignc, éd. Réaume, I, 458; Régnier, Satire IX, v. 66,