C.-à-d. : faire plaisir à
de songes monstrueux & paroles piafées, qui resemblent plustost à un jargon de Gueux ou de Boëmiens, qu'aux paroles d'un Citoyen honneste & bien appris '. Si tu veux démembrer leurs carmes, tu n'en feras sortir que du vent, non plus que d'une vessie de pourceau pleine de pois, que les petits enfans crèvent pour leur servir de jouet.
Les autres plus rusez tiennent le milieu des deux ', ny rampans trop bas, ny s'eslevans trop haut au travers des nues, mais qui d'artifice & d'un esprit naturel elabouré par longues estudes, & principalement par la lecture des bons vieux Poètes Grecs & Latins, descrivent leurs conceptions d'un stvle nombreux, plein d'une vénérable Majesté, comme a faict Virgile en sa divine Aeneide. Et n'en cherche plus d'autres, Lecteur, en la langue Romaine, si ce n'estoit de fortune Lucrèce : mais parce qu'il a escrit ses frénésies, lesquelles il pensoit estre vrayes selon sa secte, & qu'il n'a pas basti son œuvre sur la vray-semblance & sur le possible, je luy oste du tout le nom de Poète, encore que quelques vers soient non seulement excellens, mais divins '. Au reste, les autres Poètes Latins ne sont que naquets de ce brave Virgile, premier Capitaine des Muses, non pas Horace mesme, si ce n'est en quelques-unes de ses Odes, ny Catulle, TibuUe, & Properce, encore qu'ils soient tresexcellents en leur mestier : si ce n'est Catulle en son Athis, & aux Nopces de Peîeus : le reste ne vaut la chandelle. Stace a suivi la vray-sem.blance en sa Thebaide. De nostre temps Fracastor s'est monstre très-excellent en sa Syphillis, bien que ses vers soient un peu rudes. Les autres vieils Poètes Romains comme Lucain & Silius Italicus,
1. Piafé = qui a un air de bravade, d'ostentation. — A la fin de sa vie, Ronsard critiquait âprement, à la fois, la platitude de Desportes et l'enflure de Du Bartas et de Du Monin ; cf. le sizain posthume Je n'ayme point ces vers, le Caprice à Simon Nicolas, et les témoignages de Van Buchel, de Binet (Fie de Ronsard, p. 39 et 197-200), et de Deimier {Académie, ch. X).
2. Rusé= habile, avisé. — Ronsard pense à lui-même; cf. l'élégie à Choiseul (VIII, p. 352), le sizain posthume, et Binet, p. 41.
5. Sur Lucrèce et Ronsard, cf. Ferd. Neri, Lticre^^io e la poesia di Ronsard {Alêne eRoma, 1920), et Eleonore Belowski, Luhe\ in der fran^ôsischen Literafur der Renaissance, 1934, p. 20-35. •^'<'?"^' = garçon de jeu de paume.
ont couvert l'hîstoire du manteau de Poésie : ils eussent mieux fait à mon advis, en quelques endroits d'escrire en prose. Claudian est Poète en quelques endroits, comme au Ravissement de Proserpine : le reste de ses œuvres ne sont que Histoires de son temps, lequel comme les autres s'est plus estudié à l'enflure qu'à la gravité. Car voyans qu'ils ne pouvoient égaler la Majesté de Virgile, se sont tournez à l'enflure, & à je ne sçay quelle poincte, & argutie ' monstrueuse, estimants les vers estre les plus beaux, ceux qui avoient le visage plus fardé de telle curiosité. Il ne faut s'esmerveiller, si j'estime Virgile plus excellent & plus rond », plus serré, & plus parfaict que tous les autres, soit que dés ma jeunesse mon Régent me le lisoit à l'escole, soit que depuis je me sois fait une Idée de ses conceptions en mon esprit (portant tousjours son livre en la main) ou soit que l'ayant appris par cœur dés mon enfance, je ne le puisse oublier. Au reste, Lecteur, je te veux bien advertir, que le bon Poète jette tousjours le fondement de son ouvrage sur quelques vieilles Annales du temps passé, ou renommée invétérée ?, laquelle a gaigné crédit au cerveau des hommes. Comme Virgile sur la commune renommée, qu'un certain Troyen nommé Aenée, chanté par Homère, est venu aux bors Laviniens luy, ses navires & son fils, où depuis Rome fut bastie, encores que ledict Aenée ne vint jamais en Italie : mais il n'estoit pas impossible qu'il n'y peust venir. Sur telle opinion desja receuë du peuple il bastit son livre de VAencide. Homère au paravant luy en avoit fait de mesme, lequel, fondé sur quelque vieil conte de son temps de la belle Heleine & de l'armée des Grecs à Trove, comme nous faisons des contes de Lancelot, de Tristan, de Gauvain & d'Artus fonda là dessus son Iliade. Car les propres noms des Capitaines & soldats Troyens qui parloient Phrygien, & non Grec, & avoient les noms de leur nation, monstrent bien comme
1. C.-à-d. subtilité. — • Derrière les poètes latins de la décadence, Ronsard atteint plusieurs poètes de son temps.
2. Au sens du latin rotundus, harmonieux. — Cf. W. H. Storer, Virgil and Ronsard, 1923.