En. V, 261, et III
assez briefvement, tu les chercheras des artisans de fer & des veneurs, comme Homère, pescheurs, architectes, massons, & brief detous mestiers dont la nature honore les hommes. Il faut les bien mettre & les bien arranger aux lieux propres de ta Poésie : car ce sont les nerfs & tendons des Muses \ quand elles sont placées bien à propos, & servantes à la matière : sinon, elles sont du tout ridicules & dignes du fouet. Ne sois jamais long en tes discours, si ce n'est que tu vueilles faire un livre tout entier de ce mesme subjet. Caria Poésie Héroïque qui est dramatique, & qui ne consiste qu'en action, ne peut longuement iraicter un mesme subjet, mais passer de l'un à l'autre en cent sortes de varietez. Il ne faut oublier de faire à la mode des anciens, des courtoisies aux estrangers, de magnifiques presens de Capitaine à Capitaine, de soldat à soldat, tant pour commencer amitié, que pour renouveller l'ancienne, & pour avoir de père en fils logé les uns chez les autres. Tu embelliras de braves circonstances tes dons, & ne les présenteras tous nuds ny sans ornement, comme le présent du Roy Latin à Aenee.
Stabant ter centum nitidi in prxsepibus albis. Omnibus extemplo Teiicris fubet ordine duci Instratos ostro alipedes, pictisque tapelis. Aurea pecioribus deniissa monilia pendent, Tecti auro, fulvum mandunt sub deiitibus aurum. Absenti Aenez currum, geminôsque jugahi Semine ab xthereo spirantes naribus igneni Illorum de gente,patri qiios Dxdala Circe Supposita de niatre nothos furata creavit.
Et au cinquième,
Ipsis prmcipuos dnctoribus addit honores, Victori chlainidem auratam.
Un médiocre Poëte se fust contenté de cela, & n'eust pas adjousté
Purpura Mxandro duplici Melibœa cucurrit. I. Cf. t. XIV, p. 10, 1. 119-131 ; Du Bellay, Défense, II, xi.
Encore moins,
Intextàsque puer frondosa regius Ida Veloces jaculo cervos cursiiquefatigat, Acer anhelanli similis.
Encore jamais un mauvais Poète ne se fust souvenu de ce divin hémistiche,
Sœvitque canum latratus in auras '.
Tu n'oublieras à faire armer les Capitaines comme il faut, de toutes les pièces de leur harnois, soit que tu les appelles parleur nom propre, ou par périphrases : car cela apporte grand ornement à la Poésie Héroïque.
Tu n'oublieras aussi la piste & battement de pied des chevaux, & représenter en tes vers la lueur & la splendeur des armes frappées de la clarté du Soleil, & à faire voler les tourbillons de poudre soubs le pied des Soldats & des Chevaux, courants à la guerre, le cry des Soldats, froissis de picques, brisement de lances, accrochement de haches, & le son diabolique des canons & harquebuses qui font trembler la terre, froisser l'air d'alentour. Si tu veux faire mourir sur le champ quelque Capitaine ou Soldat, il le faut navrer au plus mortel lieu du corps, comme le cerveau, le cœur, la gorge, les aines, le diafragme : et les autres que tu veux seulement blesser, es parties qui sont les moins mortelles : & en cela tu dois estre bon anatomiste. Si quelque excellent homme meurt, tu n'oublieras son Epitaphe en une demie ligne, ou une au plus, engravant dans tes vers les principaux oustils de son mestier, comme de Misene qui avoit esté trompette d'Hector, puis avoit tiré la rame de bonne volonté soubs Aenée - : car c'estoit anciennement l'exercice de grands Heroes & Capitaines, & mesme de ces quarante Chevaliers qui allèrent avec Jason en Colchos. Tu seras industrieux à esmouvoir les passions & affections de l'ame, car c'est la meilleure partie de ton mestier, par des carmes qui t'esmouveront le pre-
1. Én.Wl, 275-28} (corriger alhis en altis); V, 249-254 et 257.