Ib., VI
mier, soit à rire ou à pleurer, afin que les lecteurs en facent autant après toy '.
Tu n'oublieras jamais de rendre le devoir qu'on doit à la divinité, oraisons, prières, & sacrifices, commençant & finissant toutes tes actions par Dieu, auquel les hommes attribuent autant de noms qu'il a de puissances & de vertus, imitateur d'Homère & de Virgile qui n'y ont jamais failli ^.
Tu noteras encores. Lecteur, ce poinct qui te mènera tout droict au vray chemin des Muses : c'est que le Poète ne doit jamais prendre l'argument de son œuvre, que trois ou quatre cens ans ne soient passez pour le moins, afin que personne ne vive plus de son temps, qui le puisse de ses fictions &vrayes semblances convaincre, invoquant les Muses qui se souviennent du passé, & prophétisent l'advenir, pour l'inspirer & conduire plus par fureur divine que par invention humaine 5. Tu imiteras les eflfects de la nature en toutes tes descriptions, suyvant Homère. Car s'il fait bouillir de l'eau en un chaudron, tu le verras premier fendre son bois, puis l'allumer & le soufler, puis la flame environner la panse du chaudron tout à l'entour, & l'escume de l'eau se blanchir Se s'enfler à gros bouillons avec un grand bruit 4, & ainsi de toutes les autres choses. Car en telle peinture, ou plustost imitation de la nature consiste toute l'ame de la Poésie Héroïque, laquelle n'est qu'un enthousiasme & fureur d'un jeune cerveau. Celuy qui devient vieil, matté d'un sang refroidy, peut bien dire à dieu aux Grâces et aux Muses >.
Donc Lecteur, celuy qui pourra faire un tel ouvrage, & qui aura une bouche sonnant plus hautement que les autres, & toutesfois sans se perdre dans les nues, qui aura l'esprit plus plein de prudence & d'advis, & les conceptions plus divines, & les paroles plus rehaussées et recherchées, bien assises en leur lieu par art & non à la volée, donne luy nom de Poète, & non au
1. Imité d'Horace, Art poétique, v. 100-5. Cf. aussi Du Bellay, Défense,