‹ Œuvres complètes. É. critique, avec introd. et commentaire (volume 5)Chapitre 407 sur 425 · Ici et plus bas, oii = alors que · texte numérisé non relu

Ici et plus bas, oii = alors que

chambres & cabinets, & non les galetas, où couchent les valets. Tu auras les conceptions grandes & hautes, comme je t'ay plusieurs fois adverti, de non monstrueuses ny quintessencieuses comme sont celles des Espagnols '. Il faudroit un Apollon pour les interpréter, encor il y seroit bien empesché avec tous ses oracles & Trépieds.

Tu n'oublieras les nom.s propres des outils de tous mestiers, & prendras plaisir à t'en enquerre le plus que tu pourras, & principalement de la chasse. Homère a tiré toutes ses plus belles comparaisons de là. Je veux bien t'advertir. Lecteur, de prendre gardé aux lettres, & feras jugement de celles qui ont plus de son ^- & de celles qui en ont le moins. Car A, O, U, & les consonnes M, B, & les ss, finissants les mots, & sur toutes les rr, qui sont les vrayes lettres Héroïques, font une grande sonnerie & baterie aux vers. Suy Virgile qui est maistre passé en composition & structure des carmes : regarde un peu quel bruit font ces deux icy sur la fin du huictiesme de VAeneide. Unà omîtes ruere ac totum spuiiiare, rednctis Convulsnm remis ro^lris stridentihus œquor.

Tu en pourras faire en ta langue autant que tu pourras. Tu n'oublieras aussi d'insérer en tes vers ces lumières, ou plustost petites âmes de la Poésie, comme,

Italiam mettre jacens.

qui est proprement un Sarcasme, c'est à dire une moquerie, que le vaincueur fait sur le corps navré à mort de son ennemy. Et f rat rem ne desere [rater. Et dulces inoriens reitiinisc'tttir agros, Seiiiiiieces micant digiti, feravique retractant 5.

1. Ronsaid a peut-être eu entre les mains les œuvres poétiques de Juan de Mena, éditées avec commentaire en 1582, ou celles — moins obscures — de Fernando de Herrera (note de M. Marcel Bataillon).

2. Ronsard a toujours demandé des rimes « sonoreuses », « sonantes» (t. [, p 54. et XIV, p. 23).

3. En. VIII, 689-690 (texte des éd. anc.) ; XII, 560 (les éditions portent Hesperiam et non Ilaliam); X, 600, 782 (agros, lapsus pour Argcs), et 596 (corriger en Semianimesque micant ...ferrumque). Ces lumières de la poésie : même expression dans la Défense, II, 11.

Au reste, Lecteur, si je te voulois instruire & t'informer de tous les préceptes qui appartiennent à la Poésie Héroïque, il me faudroit une rame de papier : mais les principaux que tu as leu auparavant, te conduiront facilement à la cognoissance des autres. Or venons à nos vers communs de dix à unze syllabes, lesquels pour estre plus courts. & pressez, contraignent les Poètes de remascher & ruminer plus longuement : & telle contrainte en méditant & repensant fait le plus souvent inventer d'excellentes conceptions, riches paroles & phrases elabourees, tant vault la méditation, qui par longueur de temps les engendre en un esprit melancholique, quand la bride de la contrainte arreste & refreint la première course impétueuse des fureurs & monstrueuses imaginations de l'esprit, à l'exemple des grandes rivières qui bouillonnent, escument & frémissent à l'entour de leurs rempars, oii quand elles courent la plaine sans contrainte, elles marchent lentement & paresseusement, sans frapper les rivages ny d'escumes ny de bruit. Tu n'ignores pas, Lecteur, qu'un Poète ne doit jamais estre médiocre en son mestier ', ny sçavoir sa leçon à demy, mais tout bon, tout excellent & tout parfait : la médiocrité est un extrême vice en la Poésie, il vaudroit mieux ne s'en mesler jamais, & apprendre un autre mestier.

Davantage je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse, & d'inventer des vocables nouveaux, pourveu qu'ils soient moulez & façonnez sus un patron desja receu du peuple -'. Il est fort difficile d'escrire bien en nostre langue, si elle n'est enrichie autrement qu'elle n'est pour le présent de mots & de diverses manières de parler. Ceux qui escrivent journellement en elle, sçavent bien à quoy leur en tenir : car c'est une extrême geine de se servir tousjours d'un mot. Oultre je t'advertis de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables ',

1. Souvenir de r.4>7 /)oe/((7M« d'Horace, v. 372-5, déjà imité dans la Défense, II, 11.

2. C'est la seconde des trois conditions que Du Bellay posait dans la Défense, II, vi.

3. Sur les archaïsmes de la Pléiade, cf. t. XIV, p. 33 ; Peletier, Art poétique, I, vni ; D'Aubigné, Tragiques, avis aux lecteurs; Chamard, Histoire de la Pléiade, IV, 58-63.

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Cn: principalement ceux du langage Vvallon et Picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue Françoise, j'entends de celle qui eut cours après que la Latine n'eut plus d'usage en nostre Gaule, & choisir les mots les plus preignants & significatifs, non seulement dudit langage, mais de toutes les Provinces de France, pour servir à la Poésie lors que tu en auras besoin. Malheureux est le debteur, lequel n'a qu'une seule espèce de monuoie pour payer son créancier. Oultre-plus si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejetton, comme les branches des arbres couppez se rajeunissent de nouveaux drageons ■, tu le pourras proviguer, amender & cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau. Exemple de Lobbe, qui est un vieil mot François qui signifie mocquerie & raillerie. Tu pourras faire sur le nom le verbe Lobber ', qui signifiera mocquer & gaudir, & mille autres de telle façon. Tu te donneras de garde, si ce n'est par grande contrainte, de te servir des mots terminez en ion, qui passent plus de trois ou quatre syllabes, comme abomination, testification : car tels mots sont languissants, & ont une traînante voix, & qui plus est, occupent languidement la moictié d'un vers. C'est autre chose d'escrire en une langue florissante qui est pour le présent receûe du peuple, villes, bourgades & citez, comme vive & naturelle, approuvée des Roys, des Princes, des Sénateurs, marchands & trafiqueurs, &de composer en une langue morte 3, muette & ensevelie sous le silence de tant d'espaces d'ans, laquelle ne s'apprend plus qu'à l'escole par le fouet & par la lecture des livres, ausquelles langues mortes il n'est licite de rien innover, disgraciées du temps, sans appuy d'Empereurs, ny de Roys, de Magistrats ny de villes, coinme chose morte, laquelle s'est perdue par le fil des ans, ainsi que font toutes choses humaines, qui périssent vieilles, pour faire place aux autres suivantes & nouvelles : car ce n'est la raison

1. Drageon = nouvelle pousse partant de la r.icine. — Sur le provignement, cf. t. XIV, p. 55-4, et Chaniard, op. cit., IV, 65 sq.

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