DEUXIÈME PARTIE
Et il se mit à parcourir les lettres et les journaux posés près de son couvert.
Deux domestiques servaient, sans faire de bruit sur le parquet ; et la hauteur de la salle, qui avait trois portières en tapisserie et deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds, la disposition des hors-d'œuvre, et jusqu'aux plis raides des serviettes, tout ce bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste avec un autre déjeuner chez Arnoux. Il n'osait interrompre M. Dambreuse.
Madame remarqua son embarras.
« Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon?
— Il viendra ce soir, dit vivement la jeune fille.
— Ah! tu le sais? » répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard froid.
Puis, un des valets s'étant penché à son oreille :
« Ta couturière, mon enfant!... miss John! »
Et r institutrice, obéissante, disparut avec son
élève.
M. Dambreuse, troublé par le dérangement des
chaises, demanda ce qu'il y avait.
« C'est madame Regimbart.
— Tiens! Regimbart! Je connais ce nom-là. J'ai rencontré sa signature. »
Frédéric aborda enfin la question; Arnoux méritait de l'intérêt; il allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre une maison à sa femme.
« Elle passe pour très jolie », dit M'"'' Dambreuse.
Le banquier ajouta d'un air bonhomme.
« Êtes-vous leur ami... intime? »
284 L'RDUCATION SENTIMENTALE.
Frédéric, sans répondre nettement, dit qu'il lui serait fort obligé de prendre en considération...
<( Eh bien, puisque cela vous fait plaisir, soit! on attendra! J'ai du temps encore. Si nous descendions dans mon bureau, voulez- vous? »
Le déjeuner était fini ; M""^ Dambreuse s'inclina légèrement, tout en souriant d'un rire singulier, plein à la fois de politesse et d'ironie. Frédéric n'eut pas le temps d'y réfléchir; car M. Dambreuse, dès qu'ils furent seuls :
<c Vous n'êtes pas venu chercher vos actions, j)
Et, sans lui permettre de s'excuser :
<( Bien! bien! il est juste que vous connaissiez l'affaire un peu mieux. »
Il lui offrit une cigarette et commença.
L'Union générale des Houilles françaises était constituée; on n'attendait plus que l'ordonnance. Le fait seul de la fusion diminuant les frais de surveillance et de main-d'œuvre, augmentait les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui était d'intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait des maisons, des logements salubres; enfin elle se constituait le fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.
(c Et ils gagaeront, monsieur; voilà du véritable progrès; c'est répondre victorieusement à certaines criailleries républicaines! Nous avons dans notre conseil, il exhiba le prospectus, un pair de France, un savant de l'Institut, un officier supérieur du génie en retraite, des noms connus ! De pareils éléments ras-