DEUXIÈME PARTIE
avec Arnoux. Ils se trouvaient seuls, maintenant, — seuls, dans sa propre maison ; — c'était un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.
Elle voulut voir son jardinet; il lui offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés d'arbustes dans les angles et d'une plate-bande au milieu.
On était aux premiers jours d'avril. Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, iin soufTle pur se roulait dans l'air, et de petits oiseaux pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge d'un carrossier.
Frédéric alla chercher une pelle à feu; et, tandis qu'ils se promenaient côte à côte, l'enfant élevait des tas de sable dans l'allée.
]y|me Arnoux ne croyait pas qu'il eût plus tard une grande imagination, mais il était d'humeur caressante. Sa sœur, au contraire, avait une sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.
« Cela changera , dit Frédéric. Il ne faut jamais désespérer. »
Elle répliqua :
« Il ne faut jamais désespérer! »
Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte d'encouragement; ilcueiUit une rose, la seule du jardin.
« Vous rappelez -vous... un certain bouquet de roses, un soir, en voiture? »
, Elle rougit quelque peu ; et, avec un air de compassion railleuse :
« Ah! j'étais bien jeune!
— Et celle-là, reprit à voix basse Frédéric, en sera-t-il de même? »
Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme le fil d'un fuseau :
« Non! je la garderai! »
Elle appela d'un geste la bonne, qui prit l'enfant sur son bras : puis, au seuil de la porte, dans la rue, ^|ine Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu'un baiser.
Quand il fut remonté dans son cabinet, il contempla le fauteuil où elle s'était assise et tous les objets qu'elle avait touchés. Quelque chose d'elle circulait autour de lui. La caresse de sa présence durait encore.
« Elle est donc venue là ! » se disait-il.
Et les flots d'une tendresse infinie le submergeaient.
Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa femme. Sa nièce était près d'elle, et de l'autre côte l'institutrice, une Anglaise, fortement marquée de petite vérole.
M. Dambreuse invita son jeune ami à prendre place au miheu d'eux, et, sur son refus :
« A quoi puis-je vous être bon? Je vous écoute. »
Frédéric avoua, en affectant de l'indifférence, qu'il venait faire une requête pour un certain Arnoux.
« Ah ! ah ! l'ancien marchand de tableaux, dit le banquier, avec un rire muet découvrant ses gencives. Oudry le garantissait, autrefois; on s'est fâché. »