DEUXIÈME PARTIE
aux domestiques en les tutoyant, battait la rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.
« Bien, dit-il, avertissez-la ! Je fais servir. »
On ne dansait plus, les femmes venaient de se rasseoir, les hommes se promenaient. Au milieu du salon, un des rideaux tendus sur une fenêtre se bombait au vent; et la Sphinx, malgré les observations de tout le monde, exposait au courant d'air ses bras en sueur. Où donc était Rosanette? Frédéric la chercha plus loin, jusque dans le boudoir et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou deux à deux, s'y étaient réfugiés. L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y avait de petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord des corsages des frémissements d'éventails, lents et doux comme des battements d'aile d'oiseau blessé.
En entrant dans la serre, il vit, sous les larges feuilles d'un caladium, près le jet d'eau, Delmar, couché à plat ventre sur le canapé de toile ; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée dans ses cheveux ; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par l'autre côté, celui de la voUère. Delmar se leva d'un bond, puis il sortit à pas tranquilles sans se retourner; et même, s'arrêta près de la porte, pour cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit sa boutonnière. Rosanette pencha le visage ; Frédéric, qui la voyait de profil, s'aperçut qu'elle pleurait.
« Tiens ! qu'as-tu donc? » dit Arnoux.
Elle haussa les épaules sans répondre.
« Est-ce à cause de lui? » rcprit-il
Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front, lentement:
c Tu sais bien que je t'aimerai toujours, mon gros. N'y pensons plus ! Allons souper ! »
Un lustre de cuivre à quarante bougies éclairait la salle, dont les murailles disparaissaient sous de vieilles faïences accrochées ; et cette lumière crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore, parmi les horsd'œuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage à la bisque. Alors, toutes à la fois, avec un froufrou d'étoffes, les femmes, tassant leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes, s'assirent les unes près des autres; les hommes, debout, s'établirent dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette; Arnoux était en face. Palazot et son amie venaient de partir.
« Bon voyage ! dit-elle, attaquons ! »
Et l'Enfant de chœur, homme facétieux, en faisant un grand signe de croix, commença le Benedicite.
Les dames furent scandalisées, et principalement la Poissarde, mère d'une fille dont elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non plus, « n'aimait pas ça, » trouvant qu'on devait respecter la religion.
Une horloge allemande, munie d'un coq, carillonnant deux heures, provoqua sur le coucou force plaisanteries. Toute sorte de propos s'ensuivirent : calembours, anecdotes, vantardises, gageures, mensonges tenus pour vrais, assertions improbables, un tumulte de paroles qui bientôt s'éparpilla en conversations