SCÈNE IV
Aussi, vous me voyez, dans l'horreur qui me mine,
Souffrir comme une mère et comme une orpheline...
Mon frère ! . . . Assassiné par ces brigands hideux ! . . .
C'était si bon, si doux, notre existence à deux.
Dans ce calme logis, dans cette solitude !
Le soir, — ici, tenez ! — il avait l'habitude
De lire une heure, après notre frugal repas.
Je cousais près de lui. Nous ne nous parlions pas.
Mais on se comprend bien sans parler, quand on s'aime
Et, comme nous pensions, en tout, toujours de môme,
Souvent il arrivait que brusquement nos voix
Rompaient, du même mot, le silence à la fois.
Pour lui, j'ai refusé mariage et famille.
Un cœur de sœur aînée, un cœur de vieille fille.
C'est un coffret d'avare, un trésor plein d'amour;
Et nous ne nous étions jamais quittés un jour;
Et quand il s'éloignait seulement pour une heure.
Ma pensée, — oui, la plus aimante et la meilleure, —
Je la gardais pour lui toujours, et la mettais
Dans les mailles des bas que je lui tricotais.
C'est fini, tout cela, c'est enfoui sous terre.
Mais, va! je ne suis pas ingrate, pauvre frère î
Je ne permettrai pas qu'on ose me parler
De m'essuyer les yeux et de me consoler.
Mon bonheur de jadis, — reçois-en l'assurance, —
150 KK l'ATKl;
Je te le dois et veux le payer en souffrance. Oui, mourir de ta mort, ce sera pour ta sœur Une cruelle joie, une amère douceur.
Je chéris mon chagrin et j'en goûte les charmes, Je veux sentir couler ma vie avec mes larmes Et, quand de la douleur m'étouffera le flot, Rendre mon dernier souffle en un dernier sanglot î
LE CURÉ
Pleurez ! j'aime ces pleurs, ô pauvre ame brisée! Dans votre aride et morne avenir, leur rosée Fera fleurir un jour l'oasis, le coin vert. Les pleurs, dans le chagrin, c'est la pluie au désert. Oui, parlez du cher mort, aimez votre souffrance ; Mais gardez tout au moins cette triste espérance Qu'il vous voit et qu'il sait que vous souffrez pour lui Ce n'est pas le curé qui vous parle aujourd'hui; C'est l'ami, le vieillard, et je vous dis : 0 femme, Autour de nous, ici, je sens flotter une âme. Votre frère vous voit, vous dis-je, il est ici. Je l'entends murmurer : « Ma pauvre sœur, merci De m'aimer tant ! Mais plus de blasphème et de rag< Pleure, les pleurs sont doux, mais pleure avec coura; Calme-toi ! je suis là, présent, j)our le bénir, Et vivant dans ton cœur et dans ton souvenir.