LIVRE QUATRIÈME
les a écrasés tous, César, l'homme du Rubicon, qui eut la gloire incomparable d'ouvrir l'avenir aux prétoriens et d'imposer silence aux bruits fastidieux des hommes libres ; voilà le seul qui compte. C'est pour lui que l'antiquité est faite.
César a foulé sous ses pieds l'àme humaine ; honneur à César ! César a mis le silence dans le monde ; gloire à lui ! César a imposé l'esclavage ; César est grand, il est unique, il est divin.
N'ajoutez pas au moins que le césarisme romain était la démocratie couronnée. Rien de plus faux historiquement et politiquement. J'ai déjà dit qu'aucune démocratie n'avait pu naître sous le poids de l'aristocratie romaine. Celle-ci remplissait l'Etat ; après elle, il ne resta pas de peuple, mais seulement une ombre de peuple. César se couronna, il ne représenta que César. Ni patriciens, ni plébéiens, un seul homme remplaçant une nation : Tel est le césarisme de tous les temps. Une seule tète et un monde vide, n'appelez pas démocratie ce néant.
« Le détestable César, » avait dit Machiavel. « Les crimes de César, » avait repris Montesquieu. De nos jours, nt)us avons été condamnés à accepter, comme les derniers résultats de la science, h réhabilitation des vices et des crimes si bien percés à jour par Machiavel et Montesquieu. On est allé jusqu'à célébrer dans César tout ce qui a
été le germe des monstruosités de Tibère, de
Caligula et des autres.
« Des personnes du plus haut rang, nous diton, durent attendre des heures dans son antichambre. » Et il faut que je m'incline après dixhuit-siêcles devant cette belle manière de clore l'antiquité.
Nous louons surtout César d'avoir pris la peine d'écraser, pendant dix ans, nos ancêtres les Gaulois. Rien de plus beau à nos yeux. Celui qui hasarde aujourd'hui une objection ne peut manquer d'être contredit par la science. Je risjuerai pourtant une parole.
La monarchie de César extirpa toutes les nationalités vivantes autour de la Méditerranée. C'est là ce que je dois admirer. Voyons la fin. Quand la Gaule fut détruite, il resta un grand vide où se précipitèrent les Germains. Rien ne put les empêcher d'avancer et de passer le Rhin. De même en Orient. Ces nationalités étaient les boulevards qui arrêtaient les invasions des Germains et des Huns. Quand la Rome césarienne eut détruit les peuples libres qui lui faisaient sa ceinture, la frontière entre la civilisation antique et la barbarie disparut. Le vide se fît partout. Les barbares nomades n'eurent plus qu'à marcher pour tout envahir. Ils débouchèrent de la Gaule, cle l'Espagne, de la Thrace. On vit alors que la Rome