‹ Œuvres complètesChapitre 111 sur 204 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

procher et de se ruer sur la civilisation occidentale? C'étaient les nationalités établies en Gaule, en Espagne, en Grèce, en Macédoine, en Syrie. Quand les chefs romains, pour se procurer le triomphe, eurent détruit ces digues, rien n'arrêta plus le monde de la barbarie ; il arriva et détruisit l'Occident.

Ironie ! Réponse à cette prétendue sagesse qui considère tout massacre comme un avantage immédiat pour la société humaine ! Qu'étaient-ce que les rares légions dispersées sur la circonférence de l'Empire et qui devaient tenir la place des nations extirpées? Ici se montre le vice du système défensif de l'Empire. Quatre cent cinquante mille soldats pour couvrir l'Europe, l'Asie, l'Afrique, privées de peuples, ce n'était qu'une défense apparente. Alaric, Genseric, Totila percèrent ce rideau : ils n'eurent que la peine d'entrer.

Ce serait un beau couronnement de l'histoire de l'antiquité que de montrer ce monde frappé par ses fausses victoires et ses triomphes inhumains sur toutes les races vivantes. Les choses humaines prendraient alors un sens que leur ont ôté l'aveuglement des vainqueurs et la crédulité des vaincus.

Après dix-huit cents ans, nous pouvons enfin voir clair dans le dénoûment du monde antique.

200 l'esprit nouveau

Sortons dos vieilles thèses qui se comprenaient chez les Romains tant qu'ils furent vainqueurs, mais qui ne se conçoivent plus chez des hommes auxquels deux mille ans d'expérience doivent avoir appris quelque chose.

J'aimerais à montrer, si le temps m'était donné, comment les prétendus triomphes qui traînaient les nationalités enchaînées après le char, ne servirent qu'à préparer l'anéantissement des vainqueurs. Ils faisaient porter devant eux des trophées où on lisait : Espagne captive, Gaule captive, Grèce captive, Asie captive. Ils auraient dû ajouter : Rome captive.

Dans la ruine des Romains, reconnaissons qu'ils l'ont faite eux-mêmes. Surtout, cessons de répéter que le bien suprême pour nous est d'avoir été asservis par César. Ce point-là mériterait au moins d'être examiné. Croyez-vous que les Allemands se désespèrent de n'avoir pas été extirpés par lui comme nation au temps des Germains? Ils se vantent, au contraire, d'avoir échappé à son joug. Ils se glorifient d'avoir conservé leur langue sans mélange de la langue des envahisseurs. J'ai peine à croire que nous n'eussions pu, nous aussi, nous passer d'être asservis, et que c'eût été pour nous le suprême malheur d'être nés libres d'ancêtres libres.

Au lieu de cela, nos pères sont nés esclaves.

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