‹ Œuvres complètesChapitre 129 sur 204 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

L'illusion du poëte n'ôtera rien à la réalité de son poëme. Il rassemblera tous les épisodes réels de cette guerre universelle que l'homme livrait à l'homme pendant l'âge de bronze. Le fond sera illusoire, les détails seront vrais.

N'est-ce pas ainsi que, dans le Schanameh des Persans, les héros se confondent avec les divinités naturelles du Rig-Vècla? N'est-ce pas ainsi qu'a été composé le poëme des Nibelungen ? Il reproduit exactement les mœurs féodales sur un fond imaginaire qui va se perdre, de transformation en transformation, dans la théogonie primitive des Germains Scandinaves. De même la conception d'Homère aurait pour origine la première mythologie de la race aryenne.

Je crois apercevoir le premier moment de la conception de V Iliade, celui qui contient en germe tous les autres. Le poëte a vu d'abord la guerre des dieux, qui est au fond des traditions primitives de l'Orient. Voilà la trame sur laquelle il a dessiné l'œuvre entière. D'abord des dieux qui se provoquent et qui en viennent aux mains. Puis, sur ce premier fond, apparaissent les héros et les hommes, poussés par les divinités qui les jettent dans la mêlée.

Suivez cette idée : dès le premier chant, la querelle de Jupiter et de Junon entraînera celle des peuples. Les douze dieux assistent muets à ce

commencement de guerre intestine; déjà ils sont partagés en deux camps.

Quand les héros et les peuples se lassent, et que l'amour de la paix rentre dans le cœur des hommes, ce sont les dieux qui attisent de nouveau la bataille. Ils ont des conseils entre eux; ils raniment la colère des combattants; ils imaginent des stratagèmes pour rendre la paix impossible. Sans eux Y Iliade languirait dès le premier pas. Elle s'arrêterait. Les dieux en sont les principes et l'aliment : du côté des Troyens, Mars, Apollon, Vénus; du côté des Grecs : Pallas, Junon ; entre eux. Jupiter essaye de tenir une balance inégale. Ainsi les grands événements, les vrais mobiles se passent dans l'Olympe ou dans la nue. Là est comme l'âme du poème. Essayez de retrancher cette source, le poème entier tarit; il a perdu sa raison d'être.

Vous pourriez ainsi tirer de Ylliade un poème que la guerre des dieux remplirait seule.

Pendant que Vulcain forgerait les armes, il> enverraient devant eux leur messagère, la Dis corde.

Telle est la vaste trame que le poète a d'abord tissée dans la première vision de son œuvre. C'est la pensée qui soutiendra son édifice. Cette trame, une fois fixée, de l'Olympe à l'Ida, il y dessinera plus tard les épisodes, les combats; il la ceuplera

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