‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 204 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

le prétendu utilitarisme de la nature. Or il se trouve une foule de faits de ce genre, puisque, de nos jours, les sauvages ont un cerveau plus développé qu'il n'est utile à leurs besoins. Disproportion entre l'organe de la pensée et les occupations intellectuelles, entre le cerveau et la fonction mentale ; dès lors nécessité de renoncer à l'idée que tout se fait dans l'homme et les animaux conformément à leurs besoins immédiats.

On croyait avoir découvert le secret de la formation des espèces ; voilà que ce secret nous échappe. Nous retombons dans la nécessité de recourir à une puissance extra-mondaine qui agit, prépare, organise par des moyens que la science ne prévoit pas ; grave conséquence, puisqu'elle ruinerait tout ce qu'on avait établi par l'observation et l'expérience.

J'ai dit la difficulté ; voici, selon moi, la solution.

Le naturaliste qui a posé le problème l'eut résolu, si a sa science profonde, particulière, il eût ajouté l'histoire. C'est de la rencontre de ces deux sciences que peut jaillir la clarté. Une seule n'y suffit pas.

Est-il vrai, en effet, que le cerveau du gorille eût à peu près suffi à l'homme préhistorique de l'âge de pierre? Voilà ce que je ne puis admettre.

Ne- voyez-vous l'intelligence humaine que dans les grands produits d'une civilisation avancée ?

14 l'esprit NOUVEAU

Faut-il bâtir le Parthénon, inventer la machine à vapeur, pour montrer que l'esprit humain existe et qu'il se sert du cerveau humain? Pour moi, je crois que l'homme préhistorique a eu besoin de facultés mentales déjà toutes humaines pour faire le premier pas, se séparer de la routine de la nature morte, inventer, créer, ne fût-ce qu'une hache de pierre.

Ce cerveau d'Engis est déjà le cerveau d'un philosophe. Pourquoi non ? Vous ne faites pas assez de cas des premiers inventeurs, de ceux qui, avant tous, ont produit ce qui ne s'était jamais produit dans les milliers de siècles de la nature inorganique. C'est parce que vous méconnaissez ce moment initial des choses humaines que vous entrez dans une voie où votre science entière pourrait disparaître.

Le premier qui a façonné une arme, courbé un arc, travaillé un os en pointe, dégrossi une hache, celui-là a été créateur. Aucun prédécesseur qui lui ait ouvert la voie ; tout chez lui fut spontané. Estil sûr que pour cet acte de création, de spontanéité, il n'ait pas eu besoin d'un cerveau aussi bien conformé que l'homme de nos jours qui ne fait que suivre un modèle copié mille et mille fois avant lui ? Est-il sûr que celui qui le premier a imaginé de semer en terre un grain de blé, d'en recueillir l'épi, n'a pas eu besoin d'une capacité crânienne

Page 1