LIVRE SIXIÈME
sophie allemande (1), au milieu des ivresses de •l'Allemagne nouvelle.
Il ne suffit pas que j'énonce cette vérité inattendue. Il faut que je la démontre. Je ne puis le faire qu'en laissant parler eux-mêmes les philosophes allemands qui ont aujourd'hui le plus d'autorité. Écoutez donc le langage de la philosophie du désespoir. Je me servirai de ses propres expressions et n'y ajouterai mon jugement qu'après que le système entier aura passé sous vos yeux.
L'hypocrisie de notre temps a produit une conséquence surprenante. Les philosophes n'osent plus prononcer le nom de Dieu, tant ce nom a servi de masque à la fourberie.
Que fera le philosophe pour éviter de prononcer le nom de Dieu? Il le changera. Il appellera Dieu l'Inconscient, et il en remplira son système. Ainsi, premier point de départ. Le nom de Dieu a été déshonoré de nos jours par les faux dévots ; pour le réhabiliter, il faut d'abord le taire.
Qu'est-ce donc que l'Inconscient ?
C'est l'Être universel, qui n'a point conscience de ce qu'il fait. Après lui avoir ôté son nom, le philosophe lui ôte la réalité de l'existence. L'être des êtres est sage, mais à condition de ne pas
(1) Voy. Arthur Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vontellung. 4e édition.
Edouard von Hartmann. Philosophie des Unbewussten, 1872.
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vouloir. Il règne toujours, mais à condition d'êtro seul. Quant à l'homme, il n'est qu'une apparition, un météore comme l'arc-en-ciel ; ses idées ne sont que des idées d'arc-en-ciel. L'Inconscient a produit en se jouant ce triste phénomène.
S'il en est ainsi, comment expliquer l'existence du monde? Cette existence est une universelle calamité; elle n'a pu être produite que par une faute, une erreur, un moment de folie du Créateur. C'est un faux pas.
L'Inconscient était plongé dans la joie du nonêtre. Il n'avait ni volonté ni pensée. C'était là sa suprême félicité. Pourquoi en est-il sorti? Dans un moment de déraison ; cet état de bonheur inconscient ne lui a pas suffi. Il a voulu se manifester au dehors, agir, penser, être, ou plutôt paraître ; clans ce moment d'erreur est né le monde, c'est-àdire la douleur, le mal, le désespoir.
Si Dieu avait eu la conscience éclairée de ce qu'il faisait, la création du monde serait une cruauté inexcusable, le développement de l'univers, une folie sans but.
Voilà pour le premier commencement de l'univers. Mais, direz-vous, quand Dieu a connu la faute aveugle qu'il venait de commettre, pourquoi ne l'a-t-il pas aussitôt réparée? Pourquoi n'a-t-il pas retourné sa volonté contre lui-même, en défaisant ce qu'il venait de faire?