HEUR APRÈS LA MORT
— Vos paroles sont sévères, et un maître tel que vous a le droit de tout dire. Cependant vous n'avez pas encore extirpé en moi l'espérance du bonheur.
— Que dis-tu, homoncule ?
— J'espère encore être heureux.
— Après mes démonstrations, croire encore au bonheur ! Quelle ignorance, mon cher ! Où as-tu donc étudié? En France, probablement?
— Oui.
— Je le devinais; mais où comptes-tu trouver le bonheur ?
— Sur cette terre.
— Ah ! C'est de l'entêtement , après tout ce que je t'ai dit. Et comment comptes-tu y parvenir ?
— Écoutez-moi avec indulgence. Il me reste encore deux ou trois espérances, que vous n'avez
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pas extirpées ; je m'y attache en secret, sauf votre
bon plaisir.
— Et la première de ces espérances, quelle estelle?
— Je vais vous l'avouer : c'est l'art; ou comme vous dites savamment : l'esthétique. Eh bien, oui, je m'en confesse ; j'éprouve quelquefois un vrai ravissement pour un tableau, une symphonie, un poëme, une statue, et même, quoique cela soit plus rare, pour une page de philosophie. Qu'est-ce donc que cela, maître des maîtres? N'est-ce pas être heureux? N'est-ce pas jouir du beau et du bien à la fois ? Excusez-moi, si je me trompe.
— Vraiment, tu as mieux répondu que je ne l'attendais d'un Français. Tu as certainement lu cela quelque part dans un traité allemand, tels que nous en avons un grand nombre. Je t'accorde, en conséquence , une partie de ce que tu viens cle dire. Mais écoute avec docilité ce que je vais te répondre.
D'abord je te confonds par l'opinion de Schopenhauer, lequel a démontré que le plaisir de Fart est seulement une absence de douleur. Si donc tu avais lu et compris cet auteur, tu saurais qu'en voyant un beau tableau, une statue, en écoutant le trio des masques dans Don Juan, tu n'éprouves pas un plaisir positif, mais seulement il y a chez toi un moment de trêve à tes pauviés pensées et