LIVRE SEPTIÈME
même, si vous faisiez de la décrépitude le moment favorisé , auquel doit aspirer toute créature en possession de la plénitude de l'existence. Les jeunes gens, au lieu de désirer que leur jeunesse se prolonge, nés d'hier, voudront avoir les cheveux blancs. Leur désir sera de se réveiller demain, chargés d'années, couverts de rides. Car il ne s'agira plus de lutter contre le travail du temps, d'en réparer les outrages, mais de découvrir le moyen de précipiter la jeunesse vers la vieillesse et la vieillesse vers la décrépitude.
Que vos doctrines cadrent mal avec l'expérience que j'ai faite de la vie! Je vous étonnerais, en vous disant que l'âge où j'ai le plus souffert, celui où j'ai le plus senti le fardeau de l'existence, le seul où j'ai désiré la mort, a été la jeunesse. Non que je fusse clans des circonstances plus fâcheuses qu'un autre, mais par une raison qu'un philosophe doit comprendre. La jeunesse m'a été amère, parce que je sentais de trop près les bornes de ma raison, trop de vide dans mon intelligence, trop de difficultés à le combler, la formation de ma pensée encore dans le chaos, c'està-dire mon être encore trop incomplet, trop audessous do ce qu'il pouvait devenir. Ce chaos dont je ne pouvais sortir, ce premier désir de la lumière et ces épaisses ténèbres qui s'obstinaient partout en moi, cette interrogation que j'adres-
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sais à chaque chose et qui n'obtenait pas de
réponse , voilà la douleur intolérable qui ne me
laissait de repos ni jour ni nuit, dans mes belles
années.
Une fièvre ardente qui me dévorait pour le beau inaccessible , une recherche haletante du vrai , jamais satisfaite , une soif inextinguible d'idéal , un chemin raboteux vers je ne sais quel sommet ; à peine y élais-je arrivé, il fallait repartir pour chercher au delà ce qui n'existait pas. Et dans ce travail , une attente, une insomnie , une angoisse cuisante , une inquiétude continue de corps et d'esprit, pas un jour , pas une heure où j'eusse pu dire : C'est le repos, arrêtonsnous ici.
Voilà ce que la jeunesse a été pour moi, et, encore une fois, je ne puis l'attribuer qu'au vif sentiment de ce qu'il y avait d'inachevé, de tronqué dans mon être. Rien ne pouvait assouvir même pour une heure ce qui me semblait être la soif de l'infini. Je marchais comme dans un désert de flamme.
Pourtant, j'avais, moi aussi, des amis auxquels je me donnais tout entier. Mais à peine les avais-je rencontrés, je sentais qu'ils étaient incomplets comme moi. Je leur communiquais mon inquiétude , et ils ne me donnaient point le repos.