CHAPITRE V
A QUEL ETAT SOCIAL REPOND LA PHILOSOPHIE DE L'ILLUSION? — LA NATURE ET l'hOMME.
L'homme à de certains temps donne mieux que la nature l'idée d'un monde d'illusion. Car la nature reste ce qu'elle est. Demain, elle sera ce que vous l'avez vue aujourd'hui. Vous pourrez toujours la reconnaître. Mais l'homme ! N'est-il pas vrai que, dans des temps de décadence, il n'est que changement, inconstance, variation? Vous croyez le saisir; déjà il vous a échappé. Vous ne le retrouverez plus. Libéral le matin, absolutiste le soir. Aujourd'hui volïairien, demain jésuite; à midi républicain, au coucher du soleil monarchiste Dans la même journée il vous aime, il voua hait, il vous oublie. Vous n'êtes plus rien pour lui ; il n'est plus rien pour vous. C'est lui plus qu'aucun objet qui donne l'idée de l'inconsistance. En le regardant, vous voyez une apparence qui se transforme, plus changeante que le flot, plus insaisissable que l'ombre.
On compare souvent l'existence de l'homme à
celle de la fleur. Combien d'hommes j'ai vus plus éphémères, plus changeants que la fleur! Elle, an moins, garde son parfum tant qu'elle vit. Mais eux, que devient le parfum de leur renommée, de leurs promesses, de leurs idées premières?
Ces hommes que je rencontre, sont-ce en réalité des hommes? Ne sont-ce pas plutôt des ombres qui passent, se mêlent, se confondent, s'effacent sur la muraille? J'ai peine à en retenir les noms, les figures, tant ils ressemblent à de la fumée.
Quand une nation se décompose, il arrive nécessairement que chaque individu se dément et se renie. Vous ne pouvez saisir nulle part l'être, car l'être c'est le caractère. Et, où le caractère a péri, l'être aussi a disparu.
Dans un monde social de ce genre, le philosophe doit naturellement arriver au système du nonêtre, de l'illusion, de l'apparence en toutes choses. L'inconsistance qu'il rencontre dans l'homme, il Tétend nécessairement à la nature et à l'univers.
A mesure que la race indoue s'est retirée de toute action, que l'homme s'y est plus effacé, le philosophe indou a étendu cette idée d'évanouissement au monde entier ; il est arrivé au bouddhisme, au nirvana.
La doctrine de l'illusion suppose ainsi pour point de départ une nationalité qui s'évanouit, des ca-
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ractères qui se dissipent, des individualités qui s évaporent, et, à la place d'une nation, un grand vide qui se creuse, où tout s'engloutit.
Admettez qu'il ne se trouve plus nulle part dans nos sociélés un point moral résistant, une âme vivanlo, un esprit qui s'appartienne, il n'y aura plus un seul point solide. La philosophie qui représentera le mieux cette société sera la philosophie du vide et du néant: bouddhisme de l'Occident; aspiration de chacun au repos dans le non-être.
Obtenir le repos aux dépens de la vie publique est le- premier pas dans cette voie; le second est de trouver le repos aux dépens même de la vie personnelle.
Nous voyons de nos jours, comment des hommes se lassent de l'existence libre, au point de chercher ce qu'ils appellent tranquillité clans la mort politique et intellectuelle. C'est le premier commencement du nirvana indien : l'engourdissement de l'esprit. Ceci nous aide à concevoir comment cette même lassitude, ce même épuisement a conduit des philosophes et après eux des millions d'hommes à prendre pour religion le désir passionné du non-être.
Ne plus voir, ne plus entendre, ne plus aimer, ne plus haïr, ne plus penser! Et qui n'a pas traversé une heure funeste où il a dit: Ces assez. Mais c'était là une heure coupable, stérile L'hom-