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LIVRE SEPTIEME

pour qu'ils célèbrent les « rites funéraires » ; les Grecs, pour leur laisser leurs biens en héritage.

Voilà la différence du monde des brahmes et du monde héroïque ; chez l'un l'attente inerte de la mort, chez l'autre le bon emploi de la vie.

Prenons garde, au moins, de mourir tout vivants. Il est des temps où l'on vieillit plus vite qu'en un autre. Dans les âges sceptiques, les âmes vieillissent promptement, parce qu'elles ne savent où se retremper. Jamais une conversation intérieure, ni un souffle des hautes régions. L'homme se fait poussière longtemps avant sa morl, et il ne s'en aperçoit pas. Là est le danger de notre temps, la sécheresse morale. Cherchons donc des sources nouvelles pour nous y abreuver, pendant que la soif nous reste encore.

Je ne terminerai pas mon livre, comme Condorcet, avec l'espoir de supprimer la mort. Mais je dirai : Qu'ai-je à craindre ? Le sort de l'univers. Avec tout ce qui vit et respire, les mondes euxmêmes se dissoudront pour renaître. Leur existence a ses limites marquées. Les soleils s'éteindront pour se rallumer. Demanderai-je pour moi seul un privilège qu'ils n'ont pas ? Non, j'accepterai le sort commun à tous les êtres , vivre, mourir, pour revivre.

NOTES

L'Esprit Nouveau est le dernier ouvrage d'Edgar Quinet, publié de son vivant. La première édition (format in-octavo) parut le 2 i novembre 1874; deux autres éditions se succédèrent quelques semaines après. L'accueil faità ce livre magistral, au milieu de nos troubles civils fut considéré comme un des symptômes les plus significatifs de l'esprit public.

On a réuni ici plusieurs comptes rendus qui ont été la dernière joie du grand écrivain.

Revue politique et littéraire. — M. Edgar Quinet vient de publier un ouvrage qu'il nomme l'Esprit nouveau. « Ce « livre, dit-il, résume le travail de toute ma vie ; il rente ferme comme l'encyclopédie des conclusions auxquelles « je suis arrivé sur les principales branches de l'esprit c humain. » Une telle promesse de la part d'un tel écrivain suffirait à forcer l'attention des plus indifférents.

Notre génération, sirebelle qu'elle soit aux bruyants enthousiasmes d'autrefois, n'a pas oublié ce que fut Edgar Quinet pour la génération précédente. Elle a recueilli, vivante encore, la tradition de ces chaudes journées du Collège de France, qui furent comme la préface de la République de 1848 ; elle a entendu l'écho affaibli, mais frémissant encore, de ces fameux cours d'Edgar Quinet et de Michelet, dont chaque séance était une bataille, dont tous les incidents passionnaient la France, l'Europe entière, et qui ont été, en somme, le coup le plus direct, le plus loyal et le plus hardi que l'éloquence publique ait porté de nos jours, au nom de la société moderne, à la réaction cléricale.

Nous nous sommes singulièrement refroidis depuis lors; et notre tempérament, assagi, ne comprend plus

guère ni ces fièvres de l'auditoire, ni cette hardiesse des professeurs, ni les haines vigoureuses qui battaient alors dans tous les cœurs jeunes, ni surtout cette franchise de parole et cette netteté de situations qui nous reportent à un autre âge. Raison de plus pour saisir l'occasion qui nous est offerte d'entendre un homme de ce temps-là nous donner ses « conclusions ». Le comprendrons-nous encore et nous comprendra-t-il ? Cette grande voix qui clectrisait la jeunesse il y a un tiers de siècle aura-t-elle encore des paroles pour la jeunesse d'aujourd'hui ? Cet espi'it à qui il fut donné d'être un jour l'interprète de la pensée de son temps, aura-t-il marché avec so.i temps ? Le retrouverons-nous, après un si long chemin dans la vie, assez transformé pour être encore égal à lui-même6/ Lpreuve redoutable et que bien peu, même parmi les plus grands, pourraient impunément subir. Grande morialis œvi spatium, disait Tacite pour quinze ans de césarisme ; que dirait-il d'un laps de temps qui compte, avec le double d'années, tant et de si profondes révolutions politiques et sociales ?

La grande popularité de M. Edgar Quinet date de ses célèbres cours sur les Jésuites et sur ï Hitramontanisme. Le gros du public, qui, — comme il l'a dit lui-même, — juge à tout jamais les hommes sur leurs commencements, en est resté au Quinet de 1843. Mais ce grand duel contre l'esprit ultra-catholique n'était qu'un épisode et presque un accident dans la vie et dans l'œuvre du penseur. M. Quinet était devenu par circonstance ou plutôt, comme le poëtc romain, par indignation, polémiste et tribun ardent ; par nature il n'était rien de semblable, mais bien philosophe, historien et poëte tout à la fois.

C'est la marque de son génie de n'avoir jamais pu ni voulu se dégager de cette triple aspiration ; il a toujours porté en lui ces éléments divers, irréductibles, inconciliables, sans consentir à sacrifier l'un à l'autre. L'imagina-

NOTES

lion comme forme, la science des faits comme moyen, et la spéculation rationnelle comme but : tel fut toujours, tel est encore cet esprit, d'une organisât. on certainement unique en notre temps. De Jà son ampleur, sa profondeur, son autorité sur les intelligences réfléchies et non « spécialisées », son'immense ascendant sur la jeunesse, avide de grandes choses, ouverte aux grandes vérités comme aux grandes espérances, infaillible surtout à juger les grands caractères. De là aussi la froideur que lui ont par fuis témoignée les différents cercles où Ton fait profession de s'enfermer dans une forme de l'art et de la vérité sans admettre que cette forme s'allie à d'autres. Ni les amants de pure poésie n'ont trouvé son essor assez libre, ses chants assez légers, sa fable assez transparente ; ni les historiens ne lui ont pardonné de deviner l'histoire et de combler à force d'hypothèses les lacunes de la chronique; ni môme les philosophes, — qu'on devrait croire les plus indulg nfs puisqu'ils aiment les vues générales et les vastes pensées, — n'ont accueilli sans défiance une entreprise qui ne tendait à rien moins qu'à jeter les bases d'une conciliation universelle.

Edgar Quinet n'en a pas moins poursuivi sa tache. Après comme avant son passage au Collège de France, il eut chez nous un rôle à part. Son domaine était la philosophie de l'histoire, science nouvelle que beaucoup jugent aujourd'hui prématurée, mais qui répondait trop bien aux aspirations juvéniles de 1830 pour être tenue alors en suspicion. Il y porta l'esprit démocratique, qui fut l'àme de toutes ses recherches et sa suprême méthode. Nous n'avons pas à rappeler ici la longue suite de travaux qu'il y consacra. Constatons seulement un l'ait qui n'est peut-cire pas assez connu : M. Quineta eu, plus qu'aucun écrivain de notre siècle, le don de pressentiment, celte sagacité inv ntive et quasi divinatrice dont Bacon faisait la première qualité du savant et qui est aussi celle du grand historien. Dans sofl Rapport sur les épopées françaises du xu° siècle, dans ses Études diverses sur l'Allemagne, dans ses Fragments sur Vavt en Grèce, eu Italie, en Allemagne, dans son beau livre des [{évolutions d'Italie, sans parler de ses

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ouvrages politiques, il serait facile aujourd'hui de relever un nombre remarquable d'idées étonnamment justes et neuves, qu'il eut le bonheur d'entrevoir avant la plupart vie ses contemporains, et dont plusieurs ont reçu la sanction du temps. Soit par une heureuse inspiration du génie historique, soit par l'application hardie de théories générales assez vraies pour que les faits y rentrassent d'euxmômes, M. Quinet a été sur plus d'un point le précurseur de Térudilion et de la critique, de l'esthétique et de la philologie modernes.

Représentant du peuple de 1848 à 1851, il porta dans la vie publique cette même sûreté de prévision. Il fut du petit nombre de ceux qui virent le danger, qui le virent à temps et qui, écoutés, nous y auraient peut-être faitéchapper. On n'a pas oublié le dernier discours où, résumant ses craintes, il prédisait à ses collègues incrédules que la république Unirait par la dictature. Quelques semaines après, Edgar Quinet était proscrit nominativement et quittait la France pour n'y plus rentrer qu'avec la République.

L'exil, surtout quand il dure aussi longtemps, a souvent, même sur les intelligences non communes, une influence pernicieuse. Il arrête quelquefois leur développement, ou il le fausse. Ce fut, au contraire, dans ses longues années de proscription, en Belgique et en Suisse, que M. Edgar Quinet alteignit la plénitude du talent et ce don des forts : l'inaltérable sérénité des convictions. Il reprit, il étendit le cours de ses études. Son séjour en Belgique lui donna en particulier l'occasion d'écrire VHistoire de la campagne de 1815. De temps à autre, il troublait par quelque cri de protestation le silence de l'Empire et assurait au monde que ni la France n'était morte, ni la conscience n'avait abdiqué ses droits. Entin, son grand ouvrage, la Révolution, parut à une heure propice ; et nous n avons pas besoin de rappeler les ardentes controverses qu'il fit renaître sous les yeux d'un pouvoir qui n'avait rien autant à redouter que ce réveil de l'esprit public.

Après avoir fourni une si vaste carrière et si admira-

NOTES

blement remplie, l'illustre exilé pouvait, semble-t-il, aspirer au repos : il n'en fut rien. C'est alors, au contraire, que commença pour cette infatigable intelligence un nouveau travail intérieur. Cette partie de son œuvre est encore peu connue du public, elle n'est point faite non plus pour devenir très populaire ; mais elle est du plus haut intérêt pour ceux qui aiment à suivre à travers tontes les phases de la vie le développement d'un esprit supérieur.

c Quand j'arrivai en Suisse, dit M. Quinet, j'étais profondément séparé du monde. Au lieu de m'enterrer vivant dans une stérile lamentation que je savais sans écho, je cherchai quelque objet qui pût occuper mon esprit et remplir l'abîme qui s'était ouvert devant moi... L'homme se dérobait à moi, je fus forcé d'embrasser la nature. Elle venait à moi, elle m'invitait à la comprendre... Dès que je pus réfléchir, je m'aperçus que ces sommets, ces pics alpestres au milieu desquels j'allais vivre désormais, avaient chacun sa biographie. J'étais environné non pas de blocs inertes, mais d'un groupe de géants qui avaient leurs annales et leurs vicissitudes. Ils rentraient dans le domaine des sciences historiques. N'en suivaient-ils pas, eux aussi, les lois? C'est ce que je me demandai. Je compris dès lors qu'en m'attachant à la connaissance des révolutions du globe, je ne sortais pas du sujet ordinaire de mes travaux, je détendais, Une fois cette conviction formée dans mon esprit, je vis se dresser devant moi une foule de problèmes nouveaux. »

C'est en ces termes que M. Quinet explique comment il a été conduit à aborder l'étude des sciences naturelles, et particulièrement de la géologie, cette préface de l'histoire. Peut-être n'y vit-il d'abord qu'une occupation et une consolation dignes de lui. Mais bientôt ce besoin impérieux de généralisation et de découvertes qui est le fond de sa nature intellectuelle lui lit entrevoir au-dessus et au delà de tous les détails les premiers linéaments d'une nouvelle synthèse, la plus vaste, la plus grandiose qu'il eût encore rêvée. A mesure qu'il se familiarisait avec la géologie, avec la paléontologie, et surtout avec l'étude des temps

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préhistoriques, il découvrait plus nettement une sorte d'analogie générale et d'harmonie préétablie entre la science du monde et la science de l'homme, entre l'histoirenaturelle et l'histoire civile, entre le développement des espèces et celui des sociétés. Après dix ans d'études ininterrompues, M. Quinet, ne doutant plus de ce merveilleux parallélisme, entreprenait d'en esquisser les lois et les principales applications. Ce fut l'objet d'un ouvrage considérable, la Création, où il essayait, comme il le dit lui-même, de « faire « entrer la révolution contemporaine de l'histoire natu- « relie dans le domnine général de l'esprit humain, en « d'autres termes, d'établir les rapports de la conception « nouvelle de la nature avec l'histoire , les arts, les lan- « gues, les lettres, l'économie sociale et la philosophie ».

L'audace était inouïe. S'emparer de faits incomplètement observes, à peine groupés et encore tout pleins de formidables hiatus, pour reconstituer d'un seul coup l'histoire de la nature telle qu'elle a dû être si les hypothèses de Lyell, celles de Darwin et bien d'autres sont exactes, c'est déjà une témérité qu'un savant n'excusera point; l'idée même n'en pouvait venir qu'à un de ces esprits restés jeunes qui ont gardé toutes les illusions de la philosophie, toute la ferveur de leur foi dans la raison humaine, Mais aller plus loin encore, ramener à une même méthode les naturalistes et les historiens, partir de cette idée que « la méthode par laquelle Alphonse de Gandolle suit de « station en station les migrations du saxifrage, du chêne « et delà bruyère, est au fond la même que celle d'Augustin « Thierry suivant pied à pied les migrations des barbares « ou Ottfried Muller, celles des Doriens » , et conclure que « les changements de civilisation sont pour l'homme « ce que les changements de faune et de flore sont pour « le monde animal et végétal » ; entreprendre ainsi d'expliquer par les mêmes lois la progression des êtres à tous les degrés de l'échelle de la vie, faire la synthèse de Herder et de Darwin, ou plutôt faire de Darwin, — à son insu et malgré lui peut-être, — le Herder de l'avenir, voilà ce que nul autre au monde qu'Edgar Quinet ne pouvait entreprendre.

NOTES

La Création, achevée en 1869, parut presque à la veille de la guerre : c'est assez dire que les préoccupations de l'esprit public étaient ailleurs et qu'avec beaucoup d'autres grandes questions celle-ci fut ajournée. M. Quinet la rappelle aujourd'hui à notre attention en publiant VEsprit nouveau. Ce livre est, en effet, la suite ou mieux le couronnement du précédent ouvrage; il a sur la Création cet avantage de ramener l'auteur à l'ordre de questions où son autorité est depuis longtemps reconnue. Dans sa Création, il nous avait montré « l'esprit nouveau animant et féconi dant les sciences de la nature », nous faisant déchiffrer lettre à lettre l'histoire vraie du globe, qui se compose non d'épouvantables catastrophes et de miraculeuses créations, mais d'une innombrable série d'actions lentes, accumulées pendant un nombre incalculable de siècles et suffisant à expliquer toutes les transformations du sol, de la température, des milieux, et, partant, de la vie universelle. Dans ce second ouvrage, au contraire, nous quittons le monde antédiluvien et les questions cosmologiques pour aborder le monde humain et surtout, à vrai dire, le monde contemporain. Il s'agira encore ici de l'esprit darwinien, mais appliqué aux choses sociales, aux lois delà vie morale et politique, à notre propre histoire d'aujourd'hui. Ne nous préoccupons pas outre mesure de la théorie qui est le fond de cet ouvrage comme du précédent: nous allons juger l'arbre à ses fruits, la théorie à ses a pplications.

Nous passerons sommairement sur la première partie, qui forme la transition avec le livre de la Création. Elle touche à un problème d'un grave intérêt philosophique, mais qui ne peut être résolu en quelques pages ; l'auteur l'appelle d'un nom très juste : « la psychologie du règne « animal avant l'homme. » Il a raison d'y insister : l'ancienne philosophie, le spiritualisme cartésien et même l'éclectisme moderne sont trop enclins à représenter

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l'homme comme un être sans antécédent, sans lien avec le reste des êtres, comme un moi pur en qui apparaissent soudain desforces inconnues au monde animal. Si les nouvelles théories des naturalistes viennent à se vérifier absolument, il faudra bien reconnaître que l'esprit même de l'homme n'est pas né tout d'une pièce, ex nihilo, qu'il y a déjà « un commencement de réflexion, une première lueur « psychologique dans les limbes du règne animal. » M. Quinet ne le démontre pas, mais il raconte quelques traits comme celui-ci, qu'on nous saura gré de transcrire : « Un jour, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me montrait la ménagerie du Jardin des plantes. Nous arrivâmes aux loges desanimaix féroces. Dans une de ces loges étaient ensemble un lion et une lionne. Ils étaient debout, immobiles, et semblaient ne pas nous voir. Le lion, levant sa large patte, la posa doucement, lentement, sur le front de la lionne ; tous deux restèrent dans cette attitude aussi longtemps que nous demeurâmes en face d'eux. Que voulait dire ce geste ? Un peintre qui eût voulu représenter la douleur calme, la compassion du plus fort, n'aurait rien inventé de plus saisissant. — Qu'est-ce que cela ? dis je à Isidore Geoffroy. — Leur lionceau est mort ce matin, me répondit-il. — Je compris alors ce que je voyais. Si vous eussiez assisté à ce spectacle, vous ne demanderiez pas aujourd'hui s'il est possible que le sentiment ait existé avant l'homme dans le règne animal. »

La question des origines du monde intellectuel et moral tire des lumières toutes nouvelles des découvertes contemporaines sur l'homme préhistorique. Ce sujet est un de ceux que M. Quinet a le plus abondamment et le plus heureusement traités dans le second volume de la Création, Il n'y revient que pour expliquer « la genèse commune de l'art et de la morale ». Ici éclate cette croyance profonde à l'unité de constitution des deux mondes, celui de la matière et celui de l'esprit. « D'où vient la justice ? » se demande-t-il, et il entreprend de montrer quelle n'est ni le produit des institutions locales, des coutumes écrites, ni, d'autre part, une sorte de révélation surnaturelle faite par un être supérieur.

NOTES

« Je crois apercevoir, dit-il, que la justice est née de V autour et qu'il y en a un premier germe inconscient dans toute créature vivante. L'oiseau qui apporte la pâture à sa femelle dans le nid où elle couve ses œufs nes'oubliet-il pas lui-même pour un autre ? Ne fait-il pas un acte de justice ?... La femme sauvage n'allaite-t-elle pas également ses nouveau-nés ? Et qu'est-ce que tout cela sinon la première lueur de la justice sous la forme de l'amour maternel, qui dompte même les lions. Voyez la conscience de l'homme de bien. Pourquoi est-elle le plus beau spectacle de la terre? Est-ce parce qu'elle est daccord avec la loi écrite, l'autorité ofticielle ? Non, elle est d'accord avec toutes les vérités qui soutiennent l'univers. « Les cieux pleuvent la justice; » ce qui est ordre, pondération, équilibre, équivalence des forces dans la nature devient justice dans l'homme.»

De cette vue générale de l'idée de justice à son application aux institutions sociales, le chemin est tracé. « Do « même que, dans le combat pour l'existence chez les races « animales, la prédominance reste aux mieux armés, de « même le progrès d'un peuple ou d'une race consiste '( en ce que l'homme le plus conforme à la justice et au « droit a le plus de chances de l'emporter.» D'où cette définition toute darwinienne des époques de grandeur et de décadence : « Les temps de vraie grandeur pour un peuple a sont ceux où l'homme de bien a plus de chances de « réussir que l'homme de proie dans le combat de la vie ; « c'est le contraire dans les temps de décadence sociale. » Ainsi s'expliquera, sans qu'on ait besoin de recourir au surnaturel, « l'étrange obstination de l'espèce humaine t flans la justice », malgré les succès passagers des méchants. Si lent que soit le progrès, il faut qu'il se fasse; cela est aussi nécessaire dans le règne humain qu'il l'est dans le rogne animal que le mieux constitué finisse par l'emporter. Philosophes et théologiens nous ont ce nviés k désespérer de ce monde, et nous dédommagent dans un inonde meilleur. « Fausse théolo jie, fausse morale. Nous « voulons, au contraire, disputer pied à pied la terre au « méchant et lui en ôter l'empire. N'ajournons pas la i/esprit nouveau 23

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« victoire du juste au dernier jugement. Gela est trop « commode pour le pervers. C'est à lui de disparaître. »

Ces quelques extraits suffisent à donner le sens et le ton général du livre. Qu'on nous permette une dernière et bien caractéristique citation ; elle dira mieux que toute analyse ce qu'Edgar Quinet appelle l'Esprit nouveau dans la politique :

« Pourquoi cette affreuse stérilit é chez des hommes que la nature a si bien doués? Pourquoi tant de paroles habiles qui ne peuvent rien faire germer dans une nation ? C'est que tout se passe, chez ces hommes, en dehors de la réalité.

« Quand un gouvernement monacal voyait au loin la lumière transfigurée du mont Thabor et qu'il ne voyait pas chez lui l'État menacé au dedanset au dehors, la ville assiégée, le peuple éperdu sur les places publiques, c'était là l'esprit byzantin. 11 consiste à voir ce qui n'est pas, ce qui ne peut être, et à fermer les yeux atout ce qui est.

« De nos jours ceux qui, sous la République française, s'obstinent à en nier l'existence pour ne voir que leur Thabor royaliste, ceux-là sont revenus à l'esprit byzantin. Ils nous parlent de la lumière subtile de monarchies fantastiques, et ils nient la réalité qui les enveloppe. Ils se font de la royauté absente une montagne miraculeuse ; et la terre qu'ils habitent, ils ne la voient pas.

« Je comprends maintenant comment, au murmure de ce genre «l'éloquence, les Byzantins se sont endormis du sommeil éternel.

« Je connaissais les subtilités doctrinaires nées des invasions de 1814 et de 1815. Je demandais quelle subtilité nouvelle serait enfantée par l'invasion de 1870. Je le sais

maintenant. Après les uhlans, voici les sophistes Il

leur faut trois royautés et une république dans l'Etat. La vraie garantie de durée pour un gouvernement, disent-ils encore, c'est d'être précaire, de ne pas s'établir dans les esprits. Gage certain de perpétuité : n'avoir pas de lendemain. — Et cela s'appelle sagesse !...

« Reconnaissez à ce signe l'homme en qui s'éteint l'esprit de nationalité. Il devient sourd au cri de détresse de

NOTES

la nation. Il se fait une âme de pierre. Ses petites pensées lui cachent les pensées de l'universalité des citoyens. Il hait le peuple, qui lui devient une énigme. Tout ce qui est esprit public, national, lui paraît un désordre, un péril, un complot qu'il s'agit de déjouer. Au lieu de la France il dit : ce pays-ci. A mesure qu'il s'en détache, il le gourmande

« Jusqu'ici j'avais refusé d associer et de prononcer ces deux mots: Malheureuse France ! Ils m'échappent aujourd'hui malgré moi.

t Ne se trouvera-t-il donc pas, à la fin, un homme qui, porté au pouvoir, prenne pitié de cette infortunée nation? De son côté, tant de bonne volonté, tant de patience, tant de bonne foi ! Cela ne touchera-t-il personne ? Et, d'un autre côté, tant de dureté, tant d'aveuglement, tant de vues personnelles! Il est certain que, depuis ses malheurs, la nation a montré les qualités d'un peuple digne d'être libre. Que luia-t-il manqué? Ce qui lui a manqué toujours : un gouvernement qui puisse le comprendre ! »

Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse, non que Je livre ou l'intérêt du livre soit épuisé. Au contraire, c'est dans les parties consacrées à l'esprit nouveau en histoire, en esthétique, en philosophie, qu'Edgar Quinet se retrouve tout entier, avec cette magie de style, avec ce charme, cette verdeur de pensée, avec cette grâce d'érudition que les fanatiques de la science pure seront seuls à lui reprocher, et surtout avec cette faculté merveilleuse d'évoquer le passé, d'interpréter la tradition confuse des premiers âges, et d'ouvrir à la pensée, au milieu même de ces ténèbres, un premier sillon de lumière. Ceux qui voudront renouer, pour ainsi dire, connaissance avec l'auteur des belles études sur Homère, sur l'épopée antique et moderne, le retrouveront ici : dans d'admirables chapitresqui lui sont inspirés en partie par les découvertes récentes de M. Sehliemann dans la Troade, en partie par une interprétation neuve et originale des mythes grecs de l'âge héroïque.

En fermant le livre, fût-on resté incrédule à telle ou elle démonstration, il en est une au moins qu'on sentira

se dégager de cette lecture. Voilà donc résumé, dans un livre de bonne foi, l'ensemble de croyances et de convictions auquel est arrivé un des hommes de notre temps qui ont le plus énergiquement pensé, espéré, travaillé, lutté. Après avoir été, dans sa jeunesse, au premier rang des enthousiastes, des idéalistes à outrance, il rencontre à la fin de sa vie une doctrine qui semble monter d'heure en heure comme un flot envahissant, doctrine froide et posilive, qui supprime toutes les entités philosophiques, qui menace d'engloutir jusqu'au derniervestige des causes finales et des harmonies providentielles, qui fait entrevoir le moment où Ton s'expliquera tout par le seul jeu des forces de la matière, par la nécessité des choses, agissant avec une simplicité quasi mécanique et fatale.

Edgar Quinet, au lieu de se désoler comme tant d'autres et de pleurer d'avance les dieux perdus, va loyalement au devant de cette doctrine; il abandonne pouu un moment ces fameux postulats de la morale auxquels nul ne peut tenir plus que lui, et il s'efforce de les retrouver au fond même de la nature, dans les lois de la matière, en admettant à Pavanée la thèse complète du transformisme. Non seulement ce système ne l'a effrayé ni ébranlé; mais, par un coup de génie, il tente prématurément d'arracher à cette doctrine même une nouvelle philosophie morale, une conception du juste. Là où d'autres croient déjà voir se préparer le triomphe du matérialisme et de l'athéisme, il nous fait entrevoir, lui, un esprit nouveau qui, bien loin d'ôter à l'homme ou à la société une seule de ses espérances, un seul de ses titres de noblesse, lui ferait trouver dans la conscience même de ses plus lointaines origines la raison d'être du présent et la loi de l'avenir.

Quelle que soit la valeur absolue de cette explication, quelles que soient les obscurités qui la couvrent encore et que les plus nobles impatiences essayeraient en vain de dissiper, il y a dans cette conduite une grande leçonv un exemple digne de respect. C'est bien là un acte de foi. Que d'autres lui reprochent les inexactitudes d'une science tardivement acquise ! Ce qui me touche, c'est cette évolution faite à un Age où la plupart ne peuvent plus r.«ue se

NOTES

répéter et tremblent à l'idée de changer leur système de fond en comble. Cette démarche hardie et confiante est d'un esprit qui, avant tout, croit en la vérité, qui ne doute pas de Tordre universel, et qui, sûr de retrouver au-dessus de tous les orages le ciel étoilé de la conscience morale, croit déjà le découvrir et nous le montre avec assurance là où les autres ne voient que les nuages sombres.

Telle est l'impression, virile et fortifiante, qui me paraît sortir de ce livre où plusieurs ne trouveront qu'hérésie. Il me semble impossible d'en lire les dernières ligues sans se sentir pénétré de ce ton de sincérité, de celte simplicité enfantine, de cette sérénité sans morgue, sans affectation, et qui n'exclut pas l'émotion en face du grand problème. Cet homme n'est pas un stoïcien qui se roidit dans le paradoxe; ce n-est pas non plus un catholique qui a la vérité toute révélée ; ce n'est pas un savant qui se pique de savoir le dernier mot de toute chose : c'est un croyant à l'éternelle vérité et à la justice élernelle. Il ne sait qu'une chosc; c'est qu'il ne faut point désespérer, et il réfute longuement, presque trop, article par arlicle, la philosophie du pessimisme, cette noire doctrine de Schopenhauer et de Hartmann, qui serait bien un des plus affreux cauchemars de l'esprit humain si elle ne portait son remède en elle-même dans l'excentricité de ses conclusions. Mais quand il a terminé ce plaidoyer en faveur de l'espérance, et d'une espérance d'autant plus méritoire qu'elle ne se conclut point d'un solide ensemble de dogmes, faisant alors un retour sur lui-même, M. Edgar Quinet descend de ces hautes et claires régions pour penser à son dernier jour, à ce jour prochain, dit-il, où, comme dernière amertume, il sera de ceux à qui les hommes d'à présent refusent les hommages funèbres sous prétexte qu'ils ont osé penser et mourir comme ils ont vécu, i Barbarie vaine, se répond-il à lui-même. — 11 dépend « de tout homme de se préparer, pour l'heure suprême, « un magnifique cortège qu'aucune puissance humaine « n'empêchera de passer et de resplendir dans la nuit.

« Travaillons à nous faire notre cortège à nous-mêmes.

l'esprit nouveau

« Je convie autour de moi, quand viendra ce moment

« les pensées les plus hautes et les meilleures où j'ai pu « m'élever, les vérités que j'ai rencontrées et servies, les « idées immortelles qui m'ont apparu depuis ma jeunesse « jusqu'à mon dernier jour. Qu'elles viennent et me pro- « tègent contre l'outrage au delà de la mort !...

:< Je ne terminerai pas mon livre, comme Condorcet, aveo « l'espoir de supprimer la mort. Mais je dirai : « Qu'ai « je à craindre? — Le sort de l'univers. » Avec tout ce « qui vit et respire, les inondes eux-mêmes se dissou- « dront pour renaître. Leur existence a ses limites mar- « quées. Les soleils s'éteindront pour se rallumer. » Demanderai-je pour moi seul un privilège qu'ils n'ont « pas? Non; j'accepterai le sort commun à tous les êtres : « vivre, mourir, pour revivre. »

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