‹ Œuvres complètesChapitre 191 sur 204 · F. BUISSON · texte numérisé non relu

F. BUISSON

La République française. (23 novembre 1874.) — Le livre de l'Esprit nouveau résume toute une vie glorieuse de travail, de libre recherche, toute une longue et méritante série d'efforts à la poursuite de la vérité et de la justice. A ce titre seul, un pareil ouvrage se recommande à l'attention de tous les esprits éclairés, à la sympathie de tous les nobles cœurs. Mais une intelligence supérieure comme celle de M. Quinet donne toujours plus qu'elle ne promet. Dans cette préface que nous venons de citer, M. Edgar Quinet se présente à ses lecteurs avec le sincère désir de ne point trop exagérer la portée de son ouvrage. Mais ceux qui, comme nous, ont eu la bonne fortune de jeter les yeux sur les sujets qu'il embrasse et de mesurer toute leur étendue, ont le devoir do dire que ce livre est appelé à faire penser tous ceux qui ont souci des plus graves questions de l'histoire et de la philosophie. M. Quinet, on peut le dire, a fait le tour de toutes choses et parcouru en tous sens le cercle des connaissances humaines. Voilà longtemps qu'il travaille ; . jamais il ne s'est reposé. On se souvient de ses débuts.

NOTES

Du premier coup poëte et critique, il s'attachait aux questions les plus ardues Ses études n'ont eu jamais qu'un seul sujet, l'Humanité vue à travers les âges et sous toutes les manifestations de sa pensée : poésie, religion,' art, histoire et politique. Aujourd'hui il prétend marquer le point où il en est. Bien des systèmes ont passé devant lui. Son esprit n'a pas cessé d'être en éveil ; nous serions tentés de dire qu'il n'a jamais cessé d'être en progrès, si nous pouvions oublier que M. Edgar Quinet a, du premier bond, touché à la vérité dans les difficiles questions de la politique, dans ses rapports avec les systèmes religieux. Mais on remarquera, en lisant V Esprit nouveau, que M. Qiiinetne se sent jamais satisfait de lui-même , toujours il cherche, et sans cesse il trouve. Il marche d'un pas réglé, mais constant, dans la voie où semblent le précéder ceux qui ne font que paraître l'appeler. Souvent on dirait qu'il adopte les idées qu'il ne fait que contrôler. On sent là la marque d'un sérieux et libre esprit qui cherche constamment à apprendre et qui, portant à son insu, et sans en faire fracas, la noble devise cercando il veto, ne croira jamais avoir assez fait tant qu'il lui restera quelque chose à apprendre et à enseigner à ceux qui le lisent.

Cette ardeur admirable anime et soutient tout le nouveau livre de M. Edgar Quinet. Il faut le suivre dans ses beaux développements sur la physiologie sociale, sur l'esprit nouveau dans la politique, dans la critique littéraire, dans l'histoire et la métaphysique. On y voit une grande et sereine application des plus belles facultés à l'examen des problèmes les plus délicats, abordés avec hardiesse, scrutés avec conscience, et présentés non pas tant dans leur solution que dans leurs éléments avec sincérité et largeur, avec autant de raison que d'éloquence. Le style de réminent écrivain ne vieillit pas. Il mûrit, c'est-à-dire qu'il prend à la fois plus de force et plus de saveur. Par moments, on croirait que c'est Montaigne quj parle, et par moments c'est Montesquieu qui semble avoir écrit. L'historien philosophe cède par intervalles la parole au moraliste tantôt enjoué, tantôt sévère, tou-

l'esprit nouveau

jours attachant et profond. Ce qui est surprenant surtout, c'est la fraîcheur de l'imagination qui atteste une âme toujours sensible, un cœur toujours jeune et chaud. Voici, par exemple, un chapitre intitulé la Prière du Pharisien. Quoi de plus attrayant et quoi de plus profond ? C'est de la comédie très haute. On sourit, mais on pense.

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