‹ Œuvres complètesChapitre 192 sur 204 · SPULLER · texte numérisé non relu

SPULLER

Le Rappel. — (1er décembre 1874.) — M. Edgar Quinet vient de publier un livre qui n'est pas seulement élevé, magistral, profond de pensée et beau de forme, comme tous ceux qu'il a signés; il s'y rencontre des pages de l'actualité la plus saisissante et la plus imprévue qu'on puisse imaginer. Le Rappel étudiera, comme il convient cetto grande œuvre, où l'Histoire, l'Art, la Philosophie sont rassemblés dans un ensemble majestueux; nous voulons seulement remarquer combien elle éclaire d'un jour nouveau certains côtés très actuels de la situation de la France.

Qu'on se rappelle la surprise de l'opinion, en France et ailleurs, quand nos « conservateurs » reparurent sur

la scène.

Dans une grande partie du public, l'idée de ce qu'ils furent en 1848 s'était un peu effacée avant 1870. Ils luttaient contre l'empire. Ils défendaient les idées de liberté très chaudement, et semblaient y être acquis. Ils étaient attachés à des régimes qui avaient eu des politiques et des orateurs tels que M. Thiers, Berryer, Guizot. Ils continuaient cette aristocratie de la Restauration et ce monde de la royauté de Juillet qui avaient été mêlés, dans une certaine mesure, au mouvement littéraire, historique, scientifique de leur temps. Ecartés de la scène politique par l'empire et les candidatures officielles, ils étaient à peu près inconnus. Des articles d'un fort poids dont les idées étaient relativement libérales, leur avaient fait une demi-réputation; la campagne entreprise avec le

NOTES

parti républicain avait jeté sur eux une demi-popularité, quand les catastrophes de 1870, le désir de la paix, un concours de circonstances tout à fait extraordinaire, les amena en pleine lumière. Voilà quatre ans bientôt que cela dure.

On n'a pas cessé d'être stupéfait.

On découvrit brusquement des nains qui semblaient venus d'une autre planète, tant leurs idées étaient différentes de celles de leur pays et de leur siècle. Si encore ils avaient été seulement des ennemis de la République, des fidélités rbstinées et intraitables à la forme monarchique! De telles fidélités, funestes au pays, auraient pu avoir leur grandeur et trouver des accents dignes d'une grande cause. Mais non : au moment où il fallait à la patrie blessée une politique grande, populaire et cordiale, on vit tous ces petits hommes se jeter dans toutes les petites choses, remuants dans les coulisses, médiocres sur la scène. On leur chercha vainement des idées et des paroles. Ou vit des traits de caractère qui auraient semblé des excentricités inventées à plaisir : ce principe dominant qu'un pays n'a pas besoin d'une forme de gouvernement, — des hommes conviant une grande Assemblée à l'énoncer à l'examen de questions essentielles « au repos du pays et à la prospérité des affaires », « parce qu'il fait trop chaud » ; — l'état de siège pour loi; le cléricalisme pour inspiration; — toutes les libertés supprimées...

D'où sortaient ces hommes étranges? L'un, venu de fiasse Bretagne, aurait volontiers supprimé l'Opéra, ce royaume de Satan. L'autre, sorti des forets de pins des Landes, voyait dans Paris des statues nues, et s'indignait. Celui-là proposait de compléter la loi du dimanche de la Restauration, qui était trop molle. On assurait, aux rires de l'Europe, que sous l'ancien régime il n'y avait ni dîmes, ni corvées. 11 y avait des gens qui, quand on nommait J.-J. Rousseau, criaient comme s'ils eussent entendu un gros mot. D'autres voulaient renverser le second personnage de l'Etat, le président de l'Assemblée, parce qu'il n'admettait pas que le mot « bagage » fût une insulte.

l'esprit nouveau

Bref, en dehors môme de la politique, on assistait à ce qu'on n'aurait jamais attendu, on se frottait les yeux, on se tâtait pour s'assurer qu'on ne rêvait pas.

Vous cherchiez les héritiers des Guizot, des Berryer des Broglie (le père)? Regardez, les voilà.

Edgar Quinet a assisté durant quatre ans au spectacle donné par ces conservateurs. Il ne les a pas jugés seulement avec sa haute moralité, avec sa fidélité à la cause du progrès, avec sa noble intelligence. 11 en a écrit l'histoire. Rien de curieux comme cette étude toute scientifique, — et incontestable comme la science, — appuyée sur des faits constatés par les naturalistes, sur des lois physiologiques et psychologiques, sur des exemples de Fhistoire.

Nous ne voulons pas répéter comment fauteur montre les aristocraties s'éteignant de siècle en siècle, suivant une loi vérifiée dans tous les pays, et obligées de se renouveler par des mésalliances, ou avec des parvenus; comment il définit, par des faits précis et certains, les personnages de nos classes dirigeantes, y montre des « plébéiens renégats », et retrouve, sous le masque de M. et de Mme d'Escarbagna>, la figure, le sang, l'aigre fausset de Turcaret et de Grispin; comment il établit par quelle logique des choses cette fausse aristocratie, qui ne peut être noble et ne veut plus être plébéienne, va toujours baissant; comment il suit pas à pas le rétrécissement des cerveaux, l'atrophie de l'intelligence, la « dégénérescence de l'espèce. »

De là, cet être unique, qui est le « réacteur » français: personnage si complet qu'on chercherait vainement son pareil dans le reste de l'Europe.

Nous n'essayons pas de résumer en quelques lignes une étude comme celle de M. Edgar Quinet. A peine pouvons-nous la signaler. Mais, dans ce tableau très scientifique, on est à chaque pas saisi par une application directe et frappante aux choses du jour; on se prononce des noms propres à soi-même. Un passage en donnera l'idée. On dirait, à le lire, un extrait d'un traite d'anthrooologie et, en môme temps... — que le lecteur juge :

NOTES

« Dans la décadence d'nne classe, voici, au point de vue physique, les premiers signes de la dégénérescence : le regard éteint, et que la colère même ne peut pas faire revivre. Plus de physionomie. La face, non impassible, mais inanimée. La calvitie précoce. C'est surtout par l'organe de la voix que se trahit la dégénérescence physique. Ecoutez cette voix criarde, écorchée, qui n'a presque rien d'humain. Un degré de plus, c'est celle de l'anthropoïde.

« Au point de vue moral, ce qui périt d'abord, c'est la hauteur de pensée. Les classes élevées reprennent dans leur décadence plusieurs des caractères des peuples incultes : par exemple, elles ne peuvent plus comprendre la générosité, ni la pitié, ni la clémence. Est-ce par l'effet de ce que les naturalistes appellent régression vers le type de l'âge de pierre? — Nous ferons des lois de vengeance, disent-elles. Si les Australiens parlaient de loi, ils ne parleraient pas autrement. »

N'est-ce pas que le portrait est précis, complet, et si ressemblant, qu'en le lisant on s'écrie : « Gomme c'est bien lui! »

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