CAMILLE PELLETAN
Le Bien Public. — (15 décembre 1874.) — « La vie humaine n'est pas une chute continue de la jeunesse à l'âge mur, de l'âge mûr à la vieillesse. J'ai senti tout autrement l'existence. Ma jeunesse a été triste, mon âge mûr meilleur, ma vieillesse heureuse. La première lueur est devenue lumière ; la lumière vérité ; la vérité repos, paix, bonheur. Voilà quelles ont été pour moi les époques de la vie : une ascension vers la lumière. »
M. Quinet a le droit de tenir ce fier langage, et tout son livre en est la preuve. C'est un généreux et vaillant esprit qui, arrivé au sommet de la vie par l'expérience et l'espérance, par la pensée poétique et le vaste savoir, a le droit de gourmander hautement les défaillances misé-
l'esprit nouveau
râbles, les calculs mesquins, les séniles défections do
beaucoup d'hommes de notre temps.
Il croit à la vie et à la vérité, au progrès et à la République ; il y croit d'une foi virile, éprouvée par de fortes et longues méditations, par l'étude et l'exil, mûrie par l'âge, et devenue l'énergique nécessité des grands cœurs. Aussi a-t-il pu écrire d'un style ferme et riche ce beau livre dont la pensée essentielle et le titre même sont pleins de promesses et d'une jeunesse éclatante : ÏEsprit nouveau.
Ce titre est aussi juste que profond. Il y a une République savante et populaire à la fois; une démocratie calme et sûre de l'avenir; une liberté arrivée à La pleine conscience de sa force et de sa responsabilité, qui a le vent en poupe, et le souffle qui la porte en avant, c'est bien l'esprit nouveau.
Cet esprit-là est le contraire de celui dont sont animés l'orléanisme, qui nous perd, la légitimité qui désespère do nous asservir, le bonapartisme qui veut nous tendre un nouveau guet-apens nocturne; M. Quinet les définit très bien : un byzantinisme à trois têtes.
Son livre est la confession d'une âme droite qui a réagi contre les misères morales de son temps. Son point de départ (et il y reviendra magistralement avant de finir), c est le spectacle humiliant que sa jeunesse a eu sous les yeux depuis 1830 et contre lequel sa conscience d'homme et de citoyen, sa droiture de penseur sérieux se sont révoltés. Il a vu le libéralisme de la Restauration devenir le doctrinarisme obstinément rétrograde du juste milieu et de la fusion. Il a vu la poésie byronienne qui se lamentait orgueilleusement sur l'isclement de l'homme au milieu du vide, ne créer que des tempéraments énervés, des âmes sans virilité. 11 a vu l'éclectisme cousinien se perdre dans la complicité cléricale. Enfin, en Allemagne, ce culte du beau, que le vieux Creuzer professait avec enthousiasme à Heidelberg, sous les vertes forêts des bords du Neckar, il l'a vu faire place à la philosophie du désespoir, à la théorie bouddhiste de Vextrême Orient. Contre toutes ces dégénérescences humiliantes, la fermeté de
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cœur et la hauteur de vues de M. Quinet ont protesté avec une persévérance invincible qui lui fait le plus grand honneur.
11 n'est pas de ces esprits étroits qui n'ont rien vu hors de la France. Nourri de l'antiquité et se retrempant sans cesse dans Thucydide et Homère, mettant à profit les plus récents travaux de l'érudition et les fouilles des plus habiles chercheurs, il a cherché le bien et le vrai au delà de toutes les frontières. L'Orient et Rome antique, l'Allemagne et l'Italie, les Grecs modernes et les Roumains, l'Espagne et la Pologne, les Provinces-Unies avec leur digne représentant Marnix de Sainte-Aldogonde; la Suisse enfin, vue de près dans l'exil, ont fourni à ce travailleur infatigable des sujets de comparaison sympathique et féconde. La France surtout, sans cesse étudiée avec amour depuis les légendes armoricaines jusqu'aux douleurs de sa dernière résistance à l'invasion, a enflammé d'une passion patriotique cet ardent citoyen.
Quand donc il nous dit de son volume nouveau « ce livre résume le travail de ma vie », c'est avec une déférence pleine de confiance que notre pays doit écouter les leçons d'un maître éminent et aimé. Il ne sera pas suspect lorsqu'il parlera de la souveraineté de l'esprit, lui dont toute la vie a été une guerre si courageuse et si éloquente contre le jésuitisme et tout ce qui en dépend.
Une des belles pages de ce livre (et elles abondent) c'est celle où il dit qu'il y aurait un moyen sûr de jeter la France dans la négation acharnée de Dieu, dans un athéisme à outrance; ce serait de lui imposer de nouveau l'hypocrisie officielle et intolérante d'un ultramontanisme dévot.
Dans un premier livre sur les Origines du monde intellectuel et moral, il a trouvé un éloquent Défi au doute absolu, et l'auteur oppose hardiment aux misères du scepticisme, qui ne croit qu'à la force et à la ruse, l'inébranlable majesté de sa foi. L'appui qu'a cru trouver dans les théories de Darwin le droit du plus fort, cette pédantesque excuse de tous les spoliateurs, est réduit à néant par lui. Il se demandera plus tard pourquoi en un temps où toutes
les sciences avancent vers la lumière et s'enrichissent mutuellement des découvertes de chacune, « la science politique n'est encore pour tant d'hommes que l'art byzantin de la fraude. »
Il voit l'histoire de France, depuis l'émancipation des communes , suivre toujours le môme rhylhme à trâs temps ; un certain progrès, une certaine liberté étant obtenus dans le premier temps, la réaction les détruit dans le second, périt au troisième par une révolution, et tout est à recommencer.
D'où vient cette stérile uniformité? M. Quinet le montrera clairement et terminera très dignement son premier livre par celte admirable page 12.
Le second livre, intitulé : Physiologie sociale, met b néant, au nom des sciences naturelles et de la statistique, les prétentions des classes qui se disent dirigeantes, à ia vieille noblesse de race et aux supériorités de la culture héréditaire. En vérité, M. Quinet a peut-être pris ici trop de peine. Il suffit de comparer dans une séance de l'Assemblée actuelle les emportements de la droite avec le calme et la tenue de la gauche pour faire justice de semblables prétentions. En France comme en Prusse, le hobereau n'est souvent ni un homme distingué, ni un homme bien élevé.
Le livre III s'attaque à l'esprit byzantin et à la Plutocratie, que M. Quinet fait voir dans toute sa laideur et sa malfaisante sottise. 11 y a là un petit chapitre aussi mordant que vrai, intitulé : la Prière du Pharisien,
C'est encore un admirable chapitre que celui intitulé VArt de refaire des caractères. Il serait infiniment à désirer que ce grand art qui existe (M. Quinet le prouve) fût plus connu, et surtout beaucoup plus mis à profit.
A propos de Y Esprit nouveau dans V histoire (livre IV), M. Quinet s'élève contre le faux libéralisme de l'école doctrinaire et contre le mal qu'a fait l'empire par la funeste contagion qu'il a répandue dans les âmes vulgaires Non seulement de coupables historiens français et allemands ont fait la théorie des coups d'Etat, l'apothéose de César et de ses nombreux imitateurs ; non seulement on a
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habillé les hommes de tous les temps en petits-crevés bo • napartistes, mais on a prêché que le monde est fait pour être mené par le plus violent. M. Quinet a d'autant plus grande raison que celte fièvre impériale n'est pas usée partout. En France, cette comédie a été une féerie aussi absurde qu'éclatante et lascive, finissant par un tableau de l'enfer; à Haïti, on en a joué la parodie en langue nègre ; au Mexique, on en a fait une tragédie dont le héros périt au dénouement. Ailleurs, on en a fait un mystère féodal, avec des rois vassaux, des populations deux fois sujettes, et Dieu qui joue le rôle de complaisant des principaux personnages.
Le sophisme de Strauss, qui a prétendu que Vhisto re est une bonne aristocrate, est pleinement réfuté par le bon sens de l'écrivain français et sa science historique.
Dans le livre consacré à la Critique littéraire, Homère sert d'exemple aux méthodes que l'Esprit nouveau doit mettre en œuvre. M. Quinet, qui vient de relire avec tout l'appareil de l'érudition actuelle, l'Iliade et V Odyssée, proteste, au nom de l'art et de la psychologie, contre Wolff et ses innombrables adeptes qui nient Homère, éparpillent son génie parmi une foule obscure de rhapsodes, et s'imaginent que le beau s'émiette, ainsi qu'une grande œuvre d'art faite par tout le monde et au hasard.
Rien n'est plus juste que cette réfutation, et nous voudrions aller plus loin encore dans cette voie. L'art est essentiellement individualiste. Le génie n'a jamais été qu'un don personnel, un effort privé, et non ce que l'industrie et le commerce appellent une raison sociale. Au fond, les sceptiques, les despotes et les philosophes du néant s'accordent à nier, à détester l'individualité. L'ami de l'art et de la liberté, le philosophe de l'espérance et de l'avenir doivent s'appliquer à relever et à mettre en pleine lumière l'individu. On ne fait des citoyens qu'avec des hommes; on fait aisément des esclaves avec tous ceux qui ne croient pas en eux-mêmes et en leur droit.
Sans suivre M. Quinet dans ses curieuses études sur les épopées homériques, où il voit l'histoire des derniers jours de l'âge de bronze et l'avènement à peine indiqué
l'esprit nouveau
de l'âge de fer, nous signalerons en finissant ses deux
derniers livres, qui ne sont pas les moins importants. Dans l'un il expose, dans l'autre il réfute la déplorable philosophie de Y Inconscient (der Unbewusste) qui a la vogue en Allemagne. Elle émane de Schopenhauer, mais c'est à M. de Hartmann que revient l'honneur de l'avoir dé veloppée dans toute sa repoussante inanité. \1 Inconscient, c'est le créateur qui a fait le monde par un caprice re grettable et l'a fait sans le vouloir aussi mauvais qu'i pouvait être/ Le mal, c'est l'existence. Le sage doit exister le moins possible, et travailler non seulement à l'anéantissement de lui-môme et de l'humanité, mais de ce monde et de tous les mondes.
Docteur, lui répond M. Quinet avec un bon sens bien spirituel et bien fin : vous êtes « un philosophe de mauvaise humeur. » Ce n'est certes pas sa seule réponse, mais elle est excellente et à nos yeux elle suffit.
Quel signe des temps 1 Quelle leçon pour l'humanité que de voir l'Allemagne unifiée, grossie, victorieuse, gorgée de millards, se jeter dans la philosophie du désespoir ou de la mauvaise humeur ! Cette remarque est de M. Quinet; mais il nous permettra d'ajouter : Et quel honneur pour la France démembrée, vaincue, appauvrie, livrée aux byzantins, de donner au monde des enseignements comme ceux de ce livre, plein d'âme, de lumière, de vie intellectuelle et de santé morale !
Autant le théoricien de l'Inconscient nous repousse et nous révolte avec ses sombres négations du bonheur, de la vertu et de la vérité, de l'amour et de l'amitié, de l'avenir et du présent, autant on se sent attiré par la largeur de cœur et d'esprit, par la franchise d'allures, la bonne humeur méritoire et sincère de M. Quinet. Toute la basse philosophie du néant ne vaut pas ces deux paroles :
a Quand vous êtes sincère, vous sentez en vous-même un point de résistance invincible à tous les éléments ; diamant que l'effort conjuré du monde ne pourrait entamer. »
« Vous aussi, vous êtes une force que les éternités n'useront pas : est-ce là trop peu pour vous ? Vous aurez
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les destinées de la force infinie : est-ce là déchoir de vos origines? »
Il y aurait à signaler dans ce livre, qui remue tant d'idées, maints aperçus ingénieux et justes. Telle est, par exemple, cette remarque heureuse, qu'il y a dans L'art digne de ce nom une force de conservation, une puissance qui fait durer les nationalités et même au besoin les fait revivre. Par le culte élevé du beau, on ajoute non seulement à la richesse, mais à la vitalité persistante du genre humain, et en particulier à celles du peuple dont on fait partie. Quand en France des artistes, des poètes, des écrivains, des penseurs créent une œuvre nouvelle digne de vivre, ils augmentent la force de résistance de leur patrie ; ils la rendent plus capable de survivre aux canons Krupp, aux mutilations et aux exactions de la violence hostile, aux attaques d'un gouvernement de combat. N'est-ce pas un glorieux, un touchant stimulant pour le génie de l'art français, que cette vérité : créer le beau, c'est plus que vivre, c'est faire vivre la patrie 1
Au moment de finir ce résumé des convictions de toute sa vie, le penseur se rappelle avec une mélancolie qui n'est pas sans grandeur que l'ordre moral ne permet pas même aux amis d'un adversaire du cléricalisme d'accompagner ses restes à la tombe, et le menace du coin des suppliciés. Dans cette prévision, il se fait à lui-même en esprit son cortège funèbre.
« Je convie autour de moi, quand viendra ce moment, les pensées les plus hautes et les meilleures où j'ai pu m'élever, les vérités que j'ai rencontrées et servies, les idées immortelles qui m'ont apparu depuis ma jeunesse jusqu'à mon dernier jour. Qu'elles viennent et me protègent au delà de la mort. » Quelles funérailles plus belles? Et cependant il y a dans ce livre telle page qu'il suffirait de faire lire par le premier venu sur cette tombe que M.Quinet, comme bien d'autres vigoureux croyants, rie craint pas de se figurer à l'avance : cette lecture serait une Ires noble et, à le bien prendre, une très religieuse oraison funèbre.
Mais espérons au' avant ce.iour-là, M. Quinet aura écrit l'esprit nouveau M
l'esprit nouveau
bien d'autres pages tout aussi belles ; et nous nous permettons de lui proposer ici un sujet qu'il a traité déjà eu prophète, et que nous lui verrons raconter en historien d'un fait accompli : la décadence, la chule et l'enterrement du byzantinisme ou soi-disant ordre moral.