‹ Œuvres complètesChapitre 194 sur 204 · ALEXANDRE REY · texte numérisé non relu

ALEXANDRE REY

Le Phare de la Loire. — (9 et 15 décembre 4874.) — « Ce livre, dit en commençant l'auteur, résume le travail de ma vie. » Il renferme, en effet, les conclusions auxquelles M. Quinet est arrivé, sur l'art, l'histoire, la philosophie : c'est une sorte de confession scientifique, sincère, complète ; l'illustre écrivain ne veut heurter personne, mais il n'a pas non plus la prclention de satisfaire tout le monde : il se contente detre calme et toujours de bonne foi.

Double qualité, rare au temps où nous vivons. Voltaire dit quelque part qu'au théâtre il faut frapper fort plutôt que frapper juste. Cette nécessité, plus ou moins contestable à la scène., est devenue souvent la règle là où elle était plus contestable encore ; on s'est avant tout, même en philosophie, préoccupé de l'effet, les prudents pour ménager les susceptibilités dangereuses, les gens hardis, au contraire, pour les agacer à plaisir. Quant à la vérité en elle-même, aussi peu propre le plus souvent à satisfaire les uns qu'à étonner les autres, on s'en est moins inquiété. En somme, c'est le ton paradoxal, l'affirmation bruyante et provoquante qui a prévalu; il semblait même aux plus sincères qu'une doctrine philosophique devait être promulguée, comme les tables de la loi, au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs. Assourdir, ce n'est pas convaincre, ce n'est même pas le moyen de se faire entendre et la vérité perdrait trop à ce terrible accompagnement. Dire modestement ce que l'on croit vrai et pourquoi on le croit tel, le dire sans prétendre imposer à personne ses convictions, mais aussi sans se désintéresser insolemment de l'adhésion de ceux qUi vous font l'honneur

NOTES

de vous lire, se préserver surtout de cette servilité intellectuelle qui consulte à toute heure l'opinion variable et dominante, comme une couturière le Journal des Modes, pour savoir si elle se conforme bien au goût du jour et si ses idées se portent encore; tout cela est une affaire et constilue à ce nouveau livre une véritable originalité.

Comme tous ceux qui ont profondément étudié le passé, qui en savent les grandeurs et les faiblesses, Edgar Quinet ne s'effraie pas de l'esprit nouveau. Gomme tous ceux aussi qui ont passé dans les hautes spéculations et les études inaccessibles au plus grand nombre, ce loyal amour du vrai qui ne se préoccupe point des solutions distinguées, Edgar Quinet ne méprise point le sens commun. C'est en s'appuyant sur les plus simples données de la conscience et du bon sens, qu'il combat la nouvelle philosophie allemande, ce nihilisme hautain et prétenlieux, qui n'a pas même le mérite de l'originalité; car c'est une importation de la terre classique des servitudes, une édition nouvelle du bouddhisme, qui du moins dans l'Inde n'était pas le produit d'un calcul et avait le mérite d'une génération spontanée. Cet anénntissement du moi humain, cette « philosophie du désespoir, » paraît frapper un peu trop M. Quinet, et je crains qu'il ne la prenne bien au sérieux. Les échantillons qu'on nous offre au moins de ce côlé-ci des Vosges, ne nous en donnent pas une si haute idée. M. Quinet s'efforce de consoler ces désespérés ; je crains qu'il ne les fasse simplement sourire. 11 essaie de leur démontrer que l'amour, l'amiiié, la liberté, toutes ces belles et nobles choses, ne sont pas des illusions. Je doute qu'il réussisse à les convaincre; ils se sont trop bien trouvés d'y renoncer pour les reprendre, si j'en juge du moins par la plupart des désespérés que j'ai connus, et qui, comme Rachel, mais pour une raison différente, ne veulent pas être consolés ; ils n'en éprouvent pas le besoin. Leur désespoir est un placement ; leurs « illusions, » ils les ont échangées contre quelque chose de plus solide ; une douleur si lucrative est une maladie dont on ne guérit point. C'est du reste ce que M. Quinet finit par reconnaître : « Si je hais, dit-il

l'esprit nouveau

quelque chose sur la terre, c'est ce mot : j'ai perdu mes illusions. Quand tu viens à prononcer celte parole, sache que c'est toi qui n'es plus qu'une illusion, c'est-à-dire ur masque dont tu ne parviens plus même à cacher les ficelles. La femme qui a perdu ses illusions se fait courtisane. Le politique qui a perdu ses illusions, se fait réacteur libéral. Le financier qui a perdu ses illusions, so fait banqueroutier... » Tout cela est très vrai ; mais il faut ajouter qu'en fait d'illusions, ils avaient certainement peu à perdre, et que c'en serait une, et même un peu naïve, que de croire qu'ils les regrettent bien amèrement.

Gardons les nôtres, et qu'elles nous soient chères, comme à Edgar Quinet ; car elles ont été l'honneur de sa vie, la règle de sa conduite, l'inspiration de ses œuvres ; c'est à elles que nous devons encore ce beau et noble livre. Et nous ne serons pas dupes ! Nous le serions, si nous avions la moindre espérance de ramener à de plus consolantes doctrines ceux qui ont inventé, comme une recette de bien-être et de fortune, le scepticisme calculateur, le désespoir avec préméditation.

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