LIVRE PREMIER
pour atteindre au beau dans son espèce : comment l'homme n'aurait-il pu y atteindre dans la nature humaine ? Si le paon fait la roue par orgueil ou par amour, pourquoi l'homme ne se pavanerait-il pas dans l'Apollon du Belvédère ? Toutes ces prétendues impossibilités disparaissent, sitôt qu'on y applique la vue générale des espèces comparées.
Admettez que, dans la nature, la beauté est utile, que la fleur se pare de ses couleurs pour attirer les insectes qui servent à la féconder ; j'étendscela à l'art humain, et j'incline à penser qu'il est, lui aussi, plus utile qu'il ne vous semble aujourd'hui. Vous verrez que le beau n'est pas seulement une décoration. 11 est, le plus souvent, une cause de durée pour un peuple.
Telle nation se couvre des plus belles couleurs delà poésie, de la peinture, de la parole humaine. A quoi bon ? dites-vous ; on pourrait se passer de poètes. Dites aussi qu'on pourrait se passer de fleurs, de rayons et de ces essaims qui propagent la vie.
Sous la forme immortelle de Fart, une nation peut s'envelopper et subir de longues métamorphoses sans mourir. Comme une chrysalide dans sa coque, elle se réveille et parcourt de nouveaux cycles de vie. Qui peut dire qu'Homère, Sopho cle n ont pas servi à prolonger l'existence de la
l'esphit nouveau.
38 l'esprit nouveau
Grèce et à la faire revivre ? Ils ont attiré sur elle les yeux du monde, qui, sans cela, l'aurait laissée mourir. Et l'Italie n'a-t-elle pas été conservée par Dante, Pétraïque, Raphaël, pendant trois siècles de mort apparente?
Une nation serait donc une larve. Celles qui périssent tout entières sont celles qui n'ont pu s'envelopper d'une forme immortelle d'art ou de poésie. Elles n'.ont pu s'endormir du sommeil de la chrysalide. Elles sont mortes.
Rien ne ressemble plus au génie créateur que l'amour. Il est, comme lui, toujours nouveau. Il s'absorbe, comme lui, dans sa propre création. Il ne voit qu'elle, et il la voit partout. C'est l'univers entier qu'il concentre dans ce qu'il aime. Il le voit dans la trace d'un pas sur la poussière ; il le retrouve scintillant dans l'étoile la plus lointaine. C'est qu il a créé ce qu'il aime. Il compose un poëme qui respire, il sculpte une statue vivante.
N'est-ce pas ainsi que le génie qui crée une œuvre d'art en est possédé ? Chaque objet de la nature lui fournit un nouveau trait pour l'achever. A travers la pierre ou l'airain, il cherche l'œuvre dont il est épris. Il convoite la beauté dans les veines du marbre. Amour insatiable que toute vie révèle. C'est en cela que je fais consister la différence entre les époques fécondes et les époques stériles.