LIVRE PREMIER
Vous n êtes ni dans l'idéal, ni dans le réel, et plus loin encore de la réalité que de l'idéal. Vous êtes dans le faux, c'est-à-dire dans le néant.
Caractères d'un monde de décadence : toute franchise un embarras, toute honnêteté un obstacle, toute vertu une exagération, tout mensonge une habileté, tout vice une bonne fortune, tout honneur une maladresse, toute loyauté une sottise, tout principe une ànerie. On me fuit comme un principe, dit l'homme de bien.
Pourquoi vivent les méchants, et sont-ils gorgés de richesses ? Cette seule question de Job, me donne la date du poème iduméen. Répondez avec assurance que l'auteur vivait dans une société déjà en décadence. On le voit clairement par le caractère même de l'énigme qu'il pose. Ce n'est pas dans un temps de prospérité nationale qu'il se serait avisé de sa question.
Les idées de Socrate sur la justice, qu'il regardait comme la première condition du bonheur, appartiennent à une société encore prospère, aux derniers beaux jours de la Grèce. Périclès dans le gouvernement, Socrate dans la philosophie, se répondent l'un à l'autre comme Machiavel répond 4 IJorgia.
Trop souvent j'ai vu le méchant avoir sur l'homme de bien tous les avantages dans le combnt de l'existence ; trop souvent j'ai vu le plus
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honnête foulé aux pieds, comme un embarras ou un reproche. Sans plus de discussion, je tiens pour réfutée la maxime, que la vertu n'est que l'utile. Mais une autre question s'élève : l'amour de la vérité nuit à l'homme, et pourtant l'homme reste fidèle à la vérité. Voilà, sans rhétorique, l'énigme nouvelle. Essayez de la résoudre.
D'abord, considérez ce premier avantage du méchant : les bons le craignent. C'est absolument comme s'ils l'aimaient, puisqu'ils font pour lui, par crainte, tout ce qu'ils feraient par amour.
Autre avantage du méchant. Il dépasse toutes les prévisions de ceux qui ne le sont pas. Il a une fertilité d'inventions monstrueuses que nul autre que lui ne peut égaler. Chez lui, le mal produit le mal par une progression indéfinie du mal, monde fermé à l'esprit de l'homme de bien. Celui-ci est condamné à être toujours surpris par les spirales d'enfer que le méchant déroule sous ses pas.
Que sont les combinaisons des criminalistes, au prix de celles des criminels ? De purs jeux d'enfants.
Quand je suppute ainsi les avantages du pervers, ses facultés d'invention, sa puissance de mentir, toutes ses fibres conspirant à tromper, sa quasi-certitude de faire croire ce qu'il veut, je commence à m'effrayer et à trembler pour Thon-