LIVRE PREMIER
nête créature qu'il poursuit et qu'il tient déjà dans ses ongles ! Que peut-elle lui opposer ? Comment se soustraire à ces griffes, à ces morsures venimeuses, elle qui ne possède ni griffes, ni venin ; déjà je la vois perdue sans ressource.
Une foule de questions s'élèvent alors en moi ; car, à ce spectacle, je ne crains pas seulement pour une conscience, une personne. Je crains pour toute l'espèce des bons, des sincères ; et je me demande, pour la première fois, comment restera-t-il sur la terre un vestige de sincérité dans l'individu ou dans l'espèce, puisque la sincérité n'est encouragée ni par les lois, ni par les coutumes.
Il est sûr, en effet, qu'une certaine somme de mensonges (1) fait une partie essentielle de l'éducation des gens bien élevés. Le mensonge est «admis dans l'amour, dans la guerre ; il est l'àme de la politique ; non-seulement il est admis, encouragé, mais applaudi ; seul enthousiasme que je voie encore se produire chez les honnêtes gens.
Supputant ainsi les ressources accumulées du mensonge, je m'obstinai à me demander par quel prodige a pu survivre la sincérité dans l'espèce humaine ; comme si répéter ma question était la
(1) Wallace, Natural Sélection.
60 l'esprit nouveau
résoudre. Enfin, décidé à ne pas désespérer, je m'avisai de penser qu'il y a une force universelle cosmogonique qui soutient la vérité dans l'homme. C'est sans doute l'univers entier qui la défend en lui. Sinon, il y a longtemps qu'elle aurait disparu de la terre.
Prenant confiance dans cette idée, j'en cherchai les raisons, et voici les premières qui se présentèrent à moi. Pourquoi n'y aurait-il pas, indépendamment de l'utilité éprouvée, un principe de vérité natif dans l'homme ? Ce besoin de vérité existait avant lui ; il s'est transmis à lui. Chaque être, dans l'univers, tient ce qu'il promet. Chaque aurore promet le jour et le jour lui succède.
Il y avait dans le monde, avant l'homme, des créatures sincères qui marchaient avec loyauté vers leur but.
Telles races, se sachant ennemies, ne cachaient pas leur hostilité sous un masque d'amitié.
Quoi qu'on en dise, cet univers n'est ni une fiction, ni une fraude ; il marche conformément à ses règles, il n'affiche pas des lois pour leur désobéir. Tout est sincère dans les trois règnes. Si l'univers mentait, il se détruirait au même mo ment ; il ne dure que parce qu'il est conforme à ses promesses. Quelque chose de cette sincérité inconsciente de l'univers est entré dans l'homme.