COMMENT LA RACE DES GENS DE BIEN PEUT-ELLE SURVIVRE
Malgré tout, la même question revient et m'obsède ; puisqu'elle change de forme, changeons aussi la réponse.
D'après les lois de la raison et de la nature, comment expliquer que le méchant ou au moins le médiocre en fait de morale, ayant une supériorité aussi évidente dans les combats de la vie, la race des gens de bien puisse encore exister sur la terre? Il semble qu'elle aurait dû disparaître depuis longtemps sous les coups répétés et la victoire presque assurée de l'homme de proie. En effet, le fourbe, l'imposteur, l'intrigant, l'envieux, l'oppresseur ont sur l'homme de bien des avantages analogues à ceux des animaux qui ont des griffes, des serres, des cornes, des mâchoires endentées, des vésicules de poison sur ceux qui n'en ont pas. Gomment donc le juste peut-il survivre et sa race se propager ?
De grands naturalistes de notre temps, tels que
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M. Wallace, déclarent que cette survivance du juste est incompréhensible par les lois naturelles. C'est là, pensent-ils, un miracle qui contredit les règles les mieux établies et suppose nécessairement l'intervention mystérieuse d'êtres supérieurs à l'humanité.
Pour moi, il me semble, au contraire, que si la race des gens de bien s'est maintenue jusqu'à ce jour, si elle tend même à s'accroître, je puis en alléguer plusieurs raisons, sans avoir recours à aucun miracle. Ces motifs sont les suivants.
En premier lieu, une espèce n'est pas nécessairement extirpée, parce qu'elle trouve, dans la nature, des ennemis plus forts qu'elle et mieux armés. Les éperviers et les aigles poursuivent, depuis l'origine du monde, les familles désarmées des passereaux et des tourterelles. Pourtant, ces familles vivent encore. Les tigres et les hyènes n'ont pu extirper les antilopes. Les loups n'ont pu détruire les moutons ; et je parle ici, non des moutons dom jstiques, mais des moutons sauvages qui, dans le désert de Cobi, n'ont d'autres protecteurs qu'eux-mêmes. Il n'est donc pas absolument incompréhensible que les hommes de proie et de fraude, dévorant les gens de bien, n'aient pu parvenir encore à en détruire la race.
A cette raison, j'en ajoute d'autres tirées plus spécialement de la nature humaine.