‹ Œuvres complètesChapitre 44 sur 204 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

que, s'il est heureux, il Test en dépit des triomphes du méchant ; il a placé son cœur si haut que, même blessé et saignant, il domine le vainqueur.

Quand les théologiens vont répétant que le juste ne doit pas chercher le bonheur dans cette vie, sur la terre, ils reconnaissent implicitement tout ce que je viens de dire, de l'avantage du fourbe, dans la lutte de l'existence. Ils font tout pour que le champ de bataille lui reste sans combat et sans partage.

Fausse théologie et fausse morale. Nous voulons, au contraire, disputer pied à pied la terre au méchant et lui en ôter l'empire. N'ajournons pas la victoire du juste au dernier jugement. Cela est trop commode pour le pervers. C'est à lui de disparaître.

Que le progrès, chez les peuples, soit aussi lent que vous le souhaitez, il faut pourtant que la fraude et le mensonge ne restent pas indéfiniment la couleur dominante.

Mais qu'est-ce que le mal et d'où vient-il? Le mal est bien souvent la rétrogression vers des organisations antérieures. L'homme du dix-neuvième siècle qui redevient volontairement l'homme de l'âge de pierre, l'animal de proie blotti dans son embûche, meurtrier, chasseur d'hommes, voilà le mal.

Vous disputez sur le droit de punir. Quand je

70 l'esprit nouveau

vois tant d'hommes pousser l'endurcissement jusqu'à la démence, je crois à la vertu du châtiment, Je comprends que rien ne pervertit l'homme autant que l'impunité. Celui qui aurait la certitude d'échapper à toute peine serait pris, comme Caligula, d'une furieuse envie d'en finir d'un seul coup avec l'espèce humaine. C'est le mal des Césars.

Observez les pervers; comptez les degrés par lesquels ils descendent. Ils ne sont devenus tels que parce qu'ils ont été toujours au-dessus de la peine ; ils ont marché, la tête haute, plus vite que la justice. Boiteuse, elle ne saurait les atteindre; ils la dédaignent; de là le cynisme.

Excepté dans un premier moment de fureur, le peuple n'a jamais su punir. Depuis les Gracques jusqu'à Rienzi, il n'a jamais su que rendre leurs armes à ses ennemis. Ils l'en ont accablé. Histoire qui se perpétue toujours la même et jusqu'ici n'a éclairé personne. Magnanimité née de la faiblesse, non de la force.

Malgré cela, n'allez pas croire que l'amour du vrai, du juste, nuisible à l'individu, ne sera jamais profitable qu'à l'espèce. Ne m'attribuez pas cette conclusion désespérante. L'amour du juste est une faculté qui finira par trouver son application, même au profit de l'individu. Ne séparez pas l'une de l'autre ces deux moitiés de vérité.

Cherchez à la base de toute société en progrès,

Page 1