‹ Œuvres complètesChapitre 46 sur 204 · POURQUOI DES ESPRITS SI ENNEMIS DANS UNE MÊME NATION · texte numérisé non relu

POURQUOI DES ESPRITS SI ENNEMIS DANS UNE MÊME NATION

Quelle distance incommensurable met entre les hommes l'incompatibilité des pensées ! Je me sens plus seul, plus étranger cent fois au milieu de certains de mes compatriotes, que je ne serais dans le désert du Sahara; et pourtant j'ai respiré le même air, vécu de la même vie. Qui donc a fait cette différence absolue que l'usage de la même langue ne sert qu'à enraciner à chaque mot ?

Explique qui pourra cette incompatibilité de sentiments, de désirs, d'espérance? Ce n'est pas la tradition des ancêtres, ni l'éducation, ni la dit-

74 l'esprit nouveau

férence du sang. D'où vient cet infini entre nous? Je le sens qui s'augmente à chaque souffle. Estce la haine ? Mais pourquoi la haine ? Je m'en défends; la différence, entre nous, n'en est que plus grande.

Quand l'esprit se pétrifie, toute pensée féconde lui semble une folie. Est-ce là ce qui nous sépare?

Est-ce la différence d'un esprit qui se glace e! d'un esprit qui s'obstine à penser?

Est-ce la différence de la mort et de la vie ? Peut-être.

Mais non. Car la mort enfante la vie et ici elle n'enfante que la désorganisation. Gomment donc, en une même nation, peuvent se produire des esprits si naturellement armés l'un contre l'autre?

Où ont-ils puisé ces tempéraments de frères ennemis ?

Peut-être que dans chacun de nous, notre vieille histoire revit et retentit en chacune de nos fibres. Ne sommes-nous que la résonnance des haine passées? Le tombeau n'a-t-il rien étouffé? Les vieilles armures de fer du moyen âge résonnentelles en nous? Sout-ce les clameurs prolongées, inconscientes des Bourguignons et des Armagnacs, des ligueurs et des royalistes, des frondeurs et des mazarins, des feuillants et des girondins ? Si cela est, pourquoi suis-je dans un camp plutôt que dans un autre?

LÏVRE DEUXIÈME 75

Je ne me couvrirai pas de ces raisons d'atavisme. Je n'ai qu'un moment. Je veux que ce moment soit mien, que ma vie date de moi.

Non, je n'ai pas emprunté aux morts mes amours ou mes haines. Je n'accepte pas le legs involontaire des sentiments d'un autre âge. Moi, moi seul, je me sens responsable de ce que je suis; car c'est moi qui me fais chaque jour. Ne m'excusez pas sur les Latins, sur les Gaulois, sur les Allobroges, ou sur les Francs de ce que je suis aujourd'hui.

Je ne me sens le serf d'aucun temps.

l'esprit nouveau

Page 1