LIVRE DEUXIÈME
des hommes dont la mère est plébéienne, se figurer qu'ils sont patriciens. Rien de plus commun en France que cette absurdité physiologique. Le fils né de ce mélange croit ne porter en lui que le type de son père. Tel se croit de la famille des grands ducs parce qu'il renie en lui le côté maternel. « Je « ne connais pas les parents de ma mère, » me disait l'un d'entre eux.
Suffît-il clone de renier tout un côté de ses origines, pour l'effacer de ses traits, de son tempérament, de son naturel? Non; cette descendance que Ton renie, persiste ; elle se mêle aux pensées comme aux actions de chaque jour.
De là naissent des générations, qui reniant la moitié d'elles-mêmes, portent en elles leur propre destruction; ni aristocratie, ni peuple. Semblables à ces chevaux en qui toute race a disparu et dont on ne sait que faire. Esprits décousus, ces hommes ne peuvent revenir à l'unité. Ils ne sont que contradiction L'esprit de suite manque, la tradition encore plus. Reste la prétention, et comme conséquence nécessaire la déclamation et la ruse, qui deviennent pour eux leur art et leur seconde nature.
Mme de Grignan donnait déjà le secret de celte décomposition, quand pour s'excuser d'avoir marié son fils à uue bourgeoise, elle disait : « Il faut mettre du fumier sur les bonnes terres. »
94 l'esprit nouveau
Avec cela, elle croyait maintenir intact le type des Griguan ; comme si la mère et les aïeux de la mère ne comptaient pour rien dans la constitution de ses enfants !
Ceci explique pourquoi le caractère disparait si entièrement dans ce qui était autrefois le monde.
Les anciens qui savaient ce que c'est que noblesse et aristocratie héréditaires, tenaient compte de l'origine maternelle autant que de l'origine paternelle. Chez les Etrusques, le nom d'un homme se composait des deux noms réunis de son père et de sa mère. Chez nous, la mère ne compte pas, si elle est née du peuple. Voilà pourquoi nos prétendues aristocraties sont boiteuses. Ce qui leur manque le plus, c'est la race.
A mesure que les fils de famille se ruinent, ils ont pour ressource d'épouser des filles, grandes héritières. Or, qu'arrive- t-il ? Une chose étrange. Les riches héritières sont stériles. Elles se marient aisément, mais ce sont elles qui ont la plus faible chance de laisser des descendants (1). Témoin l'Angleterre; les pairs anglais dont la famille a promptement disparu, sont ceux qui ont
(1) « Les nouvelles familles de la pairie ont ainsi une grande chance de s'éteindre dès la première ou la seconde génération.» A. de Candolle, Histoire des savants, p. 388. Galton, Hereditary Genius, 1869.