LIVRE DEUXIÈME
épousé de riches héritières. Fait singulier dont l'histoire naturelle donne l'explication. Ces filles, en effet, ne sont riches, que parce que leurs frères et leurs sœurs sont morts avant elles, et leur ont laissé l'héritage; ce qui prouve quelles appartiennent à un sang pauvre et qu'elles portent en elles un principe de stérilité ou un germe de mort précoce.
Il s'ensuit que la population n'augmente guère que par les masses du peuple. C'est l'effet du petit nombre des naissances dans les familles riches ou aisées. D'où cette seconde conséquence, que ce qu'on appelle noblesse est formé des entrailles du peuple. Il n'y aurait plus, depuis longtemps, le moindre vestige de gentilhommerie, si ce que nous appelons de ce nom ne naissait pas des masses.
Si le duc de Saint-Simon reparaissait dans le monde, combien de noms authentiques de familles retrouverait-il? A peine un sur cent. Les grands seraient pour lui ce qu'il appelait des gens de peu ou de rien.
En présence des classes qui se disent supérieures, le peuple se laisse quelquefois imposer par une apparence d'antiquité. En entendant des noms anciens, il croit avoir affaire à d'anciennes origines. Qu'il changerait bientôt de sentiment, s'il pouvait savoir combien ces anciennes couches
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sociales sont nouvelles , comme elles datent d'hier, comme cette prétendue antiquité est une pure fiction ! Regardez à travers ce déguisement, vous trouvez le peuple non d'hier, mais d'aujourd'hui.
Souvent j'ai observé ce manège. Un paysan a deux fils. De l'un, il fait un prêtre, curé de son village; et aussitôt, de cette hauteur mystique, celui-ci passe au mépris de son origine. Voilà une des colonnes des hautes classes. Quant au second de ses fils, le paysan l'envoie encore en veste au collège. Celui-ci, fort de cette grandeur, ne connaît, n'estime plus que les grands. Il renie les siens. Le voilà entré dans la classe dirigeante et bientôt dans l'aristocratie. Il s'est lavé les mains. Il a ses clients. Quelle élégance! s'écriet-on, quelle carnation ! Quel type achevé du seigneur d'autrefois !
Balzac dans ses romans a fait une physiologie souvent fictive. Partout où il rencontre un nom nobiliaire, il s'extasie sur la distinction des traits, sur la transparence de la peau. Pure duperie ! Ce qu'il fallait voir, c'est tout le contraire: sous de grands noms empruntés le visage plébéien ; sous le nom de M. et Mme d'Escarbagnac, la figure, le sang, l'aigre fausset de Turcaret ou de Frontin.
Voilà où est l'originalité, la vérité.