‹ Œuvres complètesChapitre 67 sur 204 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

— Avons-nous encore une religion?

— Oui et non, suivant ce que vous entende:', par là. Nous sommes sortis du vieux système religieux de la chrétienté.

— Si nous ne croyons plus à la vieille Église, avons-nous besoin de nous en faire une autre?

— Non certes. Si la vieille Église ne peut plus nous tromper, nous n'avons aucun besoin de nous en faire une autre.

— Sommes-nous spiritualistes ?

— Nous ne voulons plus de ce faux spiritualisme qui mettait l'homme en dehors de la nature.

— Ne croyez- vous donc pas nécessaire d'avoir un culte, vous qui êtes réactionnaire en politique?

— Un culte ! Si nous renonçons à toute Eglise, que ferions-nous d'un culte ?

— Cependant, pour établir la réaction, vous avez besoin d'une religion?

— Une religion ! C'est une faiblesse qui n'est bonne que pour l'enfance des peuples. Nos innombrables virtuoses de dévotion font aujourd'hui une figure bien mondaine, en comparaison de ceux du moyen âge. Le domaine religieux de l'âme humaine ressemble au domaine des Peaux- Rouges ; d'année en année, ils sont refoulés par les Peaux- Blanches.

— Vous qui voulez empêcher le peuple de grandir, vous devez pourtant croire à l'enfer ?

112 l'esprit nouveau

— Le local nous manque pour l'enfer, depuis que la géologie nous a fait toucher du doigt les couches souterraines du globe.

— Au moins, vous croyez en Dieu?

— Entendons-nous. Dieu sans le monde ou avant le monde n'est qu'une pure fantaisie. L'idée supérieure est celle de l'univers. Nous demandons pour l'univers celte même piété que l'homme pieux (ancien style) avait pour son Dieu.

Encore une fois, qui croirait que ces vues sont celles d'un conservateur monarchiste? Ici nous touchons à la vraie différence du réactionnaire français et du réactionnaire allemand. Le Français, quand il entre dans la réaction, se livre tout enlier, esprit, imagination, raison. Il est pris dans un engrenage de fer, où aucune partie de lui-même ne subsiste intacte. Il est mis en poussière.

Le réactionnaire allemand ne livre que la plus petite partie de lui-même, sa surface politique. Il réserve tout ce qui est du domaine de l'esprit. Son libre arbitre reste sain et sauf. Son besoin d'indépendance philosophique s'accroît mê ne des concessions qu'il fait à un parti rétrograde.

Le réactionnaire français n'a aucun besoin d'une intelligence libre. Il ne réserve aucune portion de lui-même. Obligé de renier tout ce qu'il a admis et proclamé, il est pris d'une certaine peur d'avoir à expier ses reniements infinis. Aussi la peur est-

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